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Marina Joyce, le film d'horreur d'internet

Vincent Manilève, mis à jour le 30.07.2016 à 19 h 39

Les théories surréalistes autour de la youtubeuse beauté anglaise sont symptomatiques d’une certaine partie d’internet.

Extrait d'une vidéo YouTube

Extrait d'une vidéo YouTube

Sur internet, pour allumer un feu, quelques brindilles suffisent. La dernière personne à l’avoir compris est la youtubeuse beauté Marina Joyce, jeune Anglaise de 19 ans comptant plus de 600.000 abonnés suivant ses conseils sur le maquillage, la mode ou même la sexualité. A priori donc, la vidéo que Marina poste ce 22 juillet, intitulée «DATE OUTFIT IDEAS» («idées de fringues pour un rendez-vous»), ressemble à beaucoup d’autres.


Sauf que certains détails de la vidéo sont pour le moins perturbants. La jeune femme répète une phrase de façon étrange, plusieurs plans la montrent avec un regard vide, on dirait qu’elle se force parfois à sourire. Pas besoin d’un œil avisé pour trouver ces deux minutes de vidéos alarmantes tant la jeune femme a l’air de ne pas vouloir être là où elle est. Très inquiets pour la jeune youtubeuse, qu’ils trouvent moins enthousiastes depuis quelque temps, plusieurs internautes ont décidé de s’attarder sur la vidéo et de l’analyser plan par plan. Dans un long texte sur le site JustePaste.it, l’un d’entre eux émet très vite l’hypothèse d’un enlèvement: Marina aurait enregistré cette vidéo sous la contrainte. En voici un extrait:

«À 0:08 secondes vous pouvez voir un bout de papier dans le coin gauche, qui pourrait être un script, vous pouvez l’entendre murmurer “aidez-moi” à 0:13. À 0:15 vous distinguez clairement le doigt d’une personne sur la gauche de l’écran lui indiquant où aller, à 1:04 vous pouvez voir des bleus sur ses bras, ainsi que sur son dos à 1:13.

 

Faites attention à ses yeux à 1:08, regardez comment ils regardent derrière la caméra avec inquiétude, et comment elle sourit après comme si on lui demandait de le faire. Tout ce qu’il se passe de 1:22 à 1:31 a l’air forcé et, si vous mettez le son de votre casque ou de vos haut-parleurs assez fort, vous entendrez une respiration à 0:53 et 0:57.»

Ce petit texte, et d’autres commentaires semblables éparpillés un peu partout sur internet, lancent une incroyable histoire, où des ados effrayés, et d’autres mal intentionnés, vont plonger dans des théories complotistes dont seul internet a le secret. Pendant que le hashtag #savemarinajoyce grimpe de plus en plus vite sur Twitter, les internautes décortiquent chaque trace numérique laissée par la jeune femme qui ne donne plus de signe de vie. C’est ainsi que commence une nouvelle saison des Experts: internet. On analyse la sémantique de chaque tweet, on encercle de rouge les zones d’ombre de chacune de ses vidéos, on l’inonde de messages sur tous ses comptes, on harcèle ses proches pour avoir des informations supplémentaires: le moindre pixel du web peut se révéler déterminant. Et effectivement, si on suit la logique des détectives du web, certains éléments peuvent paraître troublants.

Daech, le masque de ski et le fusil

Sur le tweet ci-dessous par exemple, on voit une réponse, effacée depuis, où Marina répond «Oui :’)» puis «non» quand une fan lui demande si elle va bien.

Certains remarquent également un fusil à l’arrière-plan d’une autre vidéo publiée au début du mois, ainsi que la trousse posée sur la table de chevet, contenant forcément des médicaments qu’on la forcerait à prendre.

La personne à l’origine du post sur JustPaste.it a d’ailleurs retrouvé et analysé d’autres vidéos pour étayer sa théorie. Selon lui, sa vidéo de questions-réponses la montre en train de respirer fort, de cligner des yeux trop souvent, des symptômes qui seraient le signe «des effets secondaires d’une drogue qu’on appelle le speed». Sur Twitter, on relaye les images, les analyses et le scénario d’une Marina enlevée et droguée prend de l’épaisseur. D’autres poussent la théorie encore plus loin en reprenant des éléments complotistes, comme ce faux tweet où les premières lettres de chaque mot sont reprises pour former le terme «Help»:

Le scénario de cette histoire ressemble à un film d’horreur moderne où les réseaux sociaux ont remplacé la maison hantée

Certains étaient même persuadés d’avoir aperçu un homme portant un masque en zoomant dans le reflet des yeux de la youtubeuse. D’autres imaginent qu’elle est schizophrène, qu’elle fait face à des problèmes de drogue, qu’elle veut juste un coup de pub, ou même qu’elle a été kidnappée par Daech.

Marina se filme en direct, internet ne se calme pas

Ces théories, qu’elles soient folles ou non, ont aussi pris de l’ampleur parce que personne n’a cru aux démentis de Marina Joyce. Le 25 juillet, alors que le hashtag #savemarinajoyce commençait à monter, la youtubeuse disait déjà sur son compte qu’elle allait bien.

Mais, forcément, pour les internautes persuadés qu’elle était en danger, c’était son ravisseur qui la forçait à poster ce message. Après tout, si elle était au courant de ce qu’il se disait sur elle, pourquoi ne pas avoir fait une vidéo ou un live le plus rapidement possible pour rassurer tout le monde? Les utilisateurs de Twitter ont d’ailleurs préféré relayer le dernier de ses tweets postés avant que «l’affaire» n’éclate.

«Membre de ma famille: qu’est-ce que tu fais de ta vie?
Moi: c’est une surprise»

Ce qui est fascinant, c’est de voir à quel point ses proches, qui sont en soi la meilleure source d’informations possible, vont aussi être accusés de complicité, comme le vloggeur et musicien Mike Jerry.

«Donc maintenant apparemment je travaille avec le kidnappeur et je vous raconte tout ça. Putain de merde.»

De plus, le jour où #savemarinajoyce explose dans les sujets les plus discutés, Marina oublie de démentir à nouveau et crée un événement Facebook pour inviter ses fans à venir la voir. Sauf que le lieu (la station de métro Bethnal Green) et l’heure (6h30 du matin) font frémir les fans. Ces derniers plongent la tête la première et ressortent de vieux articles mentionnant des drames qui se sont déroulés à l’endroit du rendez-vous, supposant qu’il s’agit d’un piège.

Bref, pour résumer, tous ces fragments pris à part maladroitement collés ensemble forment la chronologie d’un drame qui se déroule sous nos yeux. À tel point que la police va se rendre au domicile de la jeune femme et expliquer sur Twitter qu’elle se porte bien. Marina, dans la foulée, poste de nombreux messages et réalise un live sur le site Younow pour démonter chaque argument laissant croire à un enlèvement. L’arme que l’on voit est un fusil à air comprimé (qui apparaissait déjà dans une vieille vidéo), le mystérieux doigt qui apparaît est celui de sa mère, que l’on entend aussi respirer un peu plus tard. Quant à ses bleus, elle a refusé de donner d’explication précise, estimant que cela relevait de sa vie privée, mais elle a réaffirmé que tout allait bien et que les bleus n’étaient plus là.

Il existe, dans le fait de vouloir avoir peur volontairement, une sorte de rite de passage vers l’âge adulte

Bien évidemment, cette intervention en direct n’a pas suffi à calmer les plus suspicieux des internautes, qui ont là encore analysé les images et relevé des détails étranges. 

Au-delà de ces folles théories, l’histoire, par son incroyable ampleur, remet une nouvelle fois en avant plusieurs caractéristiques inhérentes à l’identité d’internet.

Fais-moi peur

Le scénario de cette histoire ressemble à un film d’horreur moderne où les réseaux sociaux ont remplacé la maison hantée. On ne va plus dans les bois à la tombée de la nuit, on ne regarde plus la série Fais-moi peur. Désormais, on ouvre Twitter, on clique sur le bon hashtag et on regarde le monde révéler ses angoisses les plus intimes. Un film a déjà été réalisé sur l’horreur en direct sur internet: dans Unfriended, des amis discutant sur Skype se retrouvent pris à partie par une personne qui prétend être une amie à eux, qui s’est suicidée après avoir été victime de cyberharcèlement et qui revient se venger. Plus récemment, un film d’horreur a été créé spécialement pour Snapchat, sans que l’on explique que tout était faux: internet a adoré, les internautes s’inquiétaient pour les personnages comme ils l’ont fait aujourd’hui pour Marina.

Le site Rue89 l’a parfaitement relevé, #savemarinajoyce est parfait pour internet, et notamment pour les adolescents, qui raffolent de ce genre de récits et qui lui ont même donné un nom: «creepypasta». Il s’agit de fausses histoires, de légendes urbaines, que l’on écrit sur internet et qu’on relaie au plus de monde possible. «Comme souvent, les plus efficaces mettent en scène des enfants ou des ados, écrit Rue89, qui meurent ou sont confrontés à des phénomènes paranormaux ou à des meurtriers, sadiques et terrifiants de préférence.»

Depuis des décennies, de nombreuses études tentent d’expliquer l’attrait des histoires et des films d’horreur, notamment auprès des adolescents. Il existe, dans le fait de vouloir avoir peur volontairement, une sorte de rite de passage vers l’âge adulte, une envie d’extérioriser des craintes, ou tout simplement la recherche d’un pic d’adrénaline.

Marina Joyce (une jeune femme potentiellement en danger à cause d’un homme qui la séquestre et menace sa vie) est un personnage de film d’horreur, il est donc logique que tout le monde ait adoré, au-delà de l’inquiétude, s’informer sur ce qui lui est vraiment arrivé. Sauf qu’il s’agit d’une personne bien réelle, et ce n’est pas la première fois que la réalité s’invite dans ce genre d’histoires. En février par exemple, une vidéo tragique montrant la disparition d’une femme de passage à Los Angeles avait provoqué un émoi similaire: l’horreur se déroulait en quasi-direct sur nos écrans. Et Slenderman, monstre sans visage créé en ligne, a poussé deux jeunes filles à en tuer une autre aux États-Unis. Si certains se moquent désormais de toutes les personnes qui ont sincèrement cru à une enlèvement, il ne faut donc pas oublier que ce genre d’histoires, à la frontière entre le réel et le virtuel, peuvent connaître un dénouement tragique.

Besoin de lutter contrer la désinformation

Surtout que, volontairement ou non, certains sites ont participé à la diffusion des rumeurs, et donc à la construction d’un doute autour d’une jeune fille qui, aux dernières nouvelles, va très bien. Il existe en effet une règle sur internet à laquelle les médias (Slate.fr compris) cèdent plus ou moins souvent: si des milliers de personnes en parlent, il faut en parler le plus vite possible. C’est l’assurance d’une audience déjà acquise au sujet. Dès lors que le hashtag #savemarinajoyce a commencé à se diffuser mondialement, de nombreux sites ont publié des articles pour relayer l’inquiétude et l’enquête qu’ils ont mis en place. Sauf que beaucoup d’entre eux ont été postés avant que l’on connaisse le fin mot de l’histoire, utilisant des formulations interrogatives telles que «Qu’est-il arrivé à Marina Joyce?». Cela arrive de moins en moins souvent sur des sujets graves comme (les théories complotistes après les attentats, en France ou ailleurs), mais bien plus souvent pour ce genre d’histoires considérées comme «plus légères». Et c’est un vrai problème car les premiers acteurs et lecteurs de ce genre d’histoires sont des adolescents ou des jeunes adultes.

Parce que Marina Joyce n’a pas été enlevée par un petit ami ou Daech, internet et les médias ont tendance à vouloir en rire et classer l’histoire dans un dossier intitulé «les adolescents et le n’importe quoi du web»

Tout d’abord parce qu’ils sont de plus en plus nombreux à aller chercher des informations sur Twitter ou Snapchat en lieu et place des médias traditionnels. Ils ont donc plus de chances de tomber sur un montage photo qui mettra à mal leur capacité à faire le tri entre ce qui est vrai et faux.

Ensuite parce ce public est particulièrement sensible aux théories complotistes et à la désinformation. On l’a vu en France après les attentats dans les locaux de Charlie Hebdo: ils étaient nombreux à ne pas croire à la «version des adultes». «Un jeune sur cinq aujourd’hui adhère aux théories du complot», affirmait à l’époque la ministre de l’Éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem. «Les jeunes se sont éloignés du téléviseur familial, du JT de 20 heures, et se détachent d’une façon générale des médias “classiques”, expliquait à l’époque à BFMTV François-Bernard Huyghe, chercheur à l’Iris. Ils passent énormément de temps sur les réseaux sociaux, où nous sommes tous informateurs, tous journalistes, et où la rumeur circule très vite.»

Le travail de médias qui s’emparent des outils du numériques pour valider ou non ces images et de ces hashtags, comme les Décodeurs ou Vérifié par exemple, est donc très important pour réussir à naviguer sur les réseaux sociaux. Dans cette histoire, il aura fallu un effet médiatique et institutionnel pour que la jeune femme arrive à apaiser, pour un temps, les craintes de ses fans. 

Du risque de trop rire de la mésaventure de Marina Joyce

En effet, depuis l’intervention de la police, des médias et de Marina elle-même, qui martèle dans sa dernière vidéo que tout va bien, l’agitement numérique semble s’être dissipé autour de la youtubeuse. On pourrait même se dire, un peu facilement, que Marina Joyce est la seule gagnante de cette histoire. Après tout, elle est passée de 600.000 abonnés à plus de 1,6 million en quarante-huit heures à peine. Dans une interview au Sun, après avoir remercié ses fans, elle s’est félicitée au détour d’une phrase d’avoir eu autant de vues supplémentaires sur sa chaîne YouTube. Certains ont alors crié au coup de pub (qu’elle dément) tandis que d’autres restent persuadés que quelque chose ne va pas. 

#savemarinajoyce peut ressembler à une histoire finalement légère. Parce que Marina Joyce a montré qu’elle allait bien aujourd’hui, parce qu’elle n’a pas été enlevée par un petit ami ou Daech, internet et les médias ont tendance à vouloir en rire et classer l’histoire dans un dossier intitulé «les adolescents et le n’importe quoi du web». Sauf qu’il y a toujours des motifs d’inquiétude; et quoi de plus normal que de s’inquiéter pour une jeune fille qui, rappelons-le, apparaît couverte de bleus à l’écran?

Lors de son live YouNow, elle est restée évasive sur ces bleus, expliquant qu’ils étaient dus à «une histoire assez triste», que c’était un «accident» mais qu’elle ne voulait pas en parler en évoquant sa vie privée. Sa mère a également accordé une interview au Daily Mail pour expliquer que «tout le monde se fait des bleus facilement. Il n’y a pas de relation abusive».

Des explications qui semblent alambiquées mais prennent un sens pour ceux qui la suivent depuis longtemps. Ce n’est pas la première fois que des fans pensent qu’elle a des problèmes de drogue, tout comme certains youtubeurs qui se réclament être de ses proches. Par le passé, Marina Joyce a ainsi dû expliquer qu’elle ne se droguait pas, et elle le réaffirme aujourd’hui encore dans une autre interview.

Cette histoire prend aussi une résonance encore plus intense pour les fans qui se souviennent que la jeune femme a affirmé en 2014 avoir affronté un drame tragique: dans une vidéo publiée sur sa chaîne, elle a raconté avoir été violée par le youtubeur Sam Pepper, déjà accusé d’avoir abusé d’une femme et d’en harceler d’autres. «Je ne vais pas rentrer dans les détails de ce qu’il s’est passé aux toilettes, mais je voulais dire que je suis dégoûtée par cette expérience. [...] Je me souviens qu’il m’a dit qu’il voulait coucher avec moi, et je me souviens avoir refusé. Mais cela ne l’a pas empêché de faire quoi que ce soit.»


Il est impossible de savoir avec certitude et exactitude ce que la jeune femme a traversé par le passé ou est en train de traverser actuellement. Mais une chose est certaine: sur des plateformes où la frontière entre l’être et le paraître est brouillée, la jeune femme aura beau affirmer que tout va bien pour elle, le doute, un des traits les plus reconnaissables d’internet, restera.

Vincent Manilève
Vincent Manilève (353 articles)
Journaliste
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