Science & santéFrance

Ne pas mourir d’une overdose à domicile, c’est désormais possible

Jean-Yves Nau, mis à jour le 29.07.2016 à 15 h 22

Les autorités sanitaires françaises viennent de donner un feu vert expérimental: les grands toxicomanes pourront disposer d’un spray nasal antidote contre les overdoses. C’est une nouvelle et heureuse étape dans la politique de réduction des risques.

Kit anti-overdose et une boîte de naloxone (photo prise le 23 mars 2016 à Groton, dans le Connecticut, aux États-Unis) | JOHN MOORE/GETTY IMAGES NORTH AMERICA/AFP

Kit anti-overdose et une boîte de naloxone (photo prise le 23 mars 2016 à Groton, dans le Connecticut, aux États-Unis) | JOHN MOORE/GETTY IMAGES NORTH AMERICA/AFP

«C’est une bonne nouvelle pour sauver des vies dans cette période qui s’acharne à les massacrer», se réjouit le docteur William Lowenstein, président de SOS Addictions. Fruit d’un long travail entre les praticiens de terrain et les administrations sanitaires, la «bonne nouvelle» vient d’être résumée sur le site de l’Agence nationale de sécurité du médicament: «Mise à disposition d’un spray nasal de naloxone auprès des usagers de drogues pour le traitement d’urgence des surdoses aux opioïdes».

L’affaire n’a pas été commentée par Marisol Touraine, ministre de la Santé. On peu s’en étonner. Cette initiative constitue bel et bien une étape marquante, à la fois pratique et symbolique, dans le champ des addictions à haut risque à court terme: les opioïdes et les overdoses. Une étape qui, trente ans plus tard entre en résonance avec l’initiative prise en mai 1987 par Michèle Barzach. Alors ministre de la Santé du gouvernement Chirac, Michèle Barzach avait signé, contre l’avis de son parti politique (RPR), un décret autorisant la vente libre des seringues en pharmacie. Ce fut, en France, le début de la politique dite «de réduction des risques» vis-à-vis du VIH et des toxicomanes. 

Le VIH en moins, nous sommes ici dans la même logique sanitaire: il s’agit de permettre aux toxicomanes exposés, du fait de leurs pratiques, à un risque élevé de mort par overdose, de pouvoir disposer, en urgence, d’un médicament antidote jusqu’ici inaccessible au domicile: un spray nasal à base de naloxone.

Cette molécule est le principal antagoniste des récepteurs de la morphine. Dans les cas d’intoxication aiguë aux substances morphiniques, son administration permet de déplacer la morphine de ses sites récepteurs et d’arrêter son action. Elle permet ainsi de réveiller le toxicomane devenu comateux. L’effet antidote est toutefois temporaire: un patient à qui l’on a administré de la naloxone doit toujours être gardé sous surveillance.

Secours et entourage

Le spray nasal aujourd’hui autorisé est commercialisé sous le nom de Nalscue® par la firme pharmaceutique britannique spécialisée Indivior. Il est destiné «au traitement d’urgence des overdoses aux opioïdes, dans l’attente d’une prise en charge médicale, chez l’adulte et l’enfant». Cette autorisation se fait de manière très encadrée via une procédure d’autorisation temporaire d’utilisation (ATU) – c’est là un cadre nouveau et original qui permet l’usage d’un médicament avant même sa commercialisation.

Il est peu probable que les usagers puissent s’autoadministrer ce spray. On peut toutefois l’imaginer chez des usagers “expérimentés” qui se sentiraient piquer du nez et commenceraient à souffrir de difficultés respiratoires

Dr William Lowenstein, président de SOS Addictions

Les prescripteurs autorisés[1] devront avoir été formés à son utilisation et cette naloxone «ne se substituera pas aux soins d’urgence dispensés par une structure médicale». En d’autres termes, les secours (15 ou 112) doivent être appelés immédiatement et systématiquement par l’entourage du toxicomane. Les patients concernés devront quant à eux être porteur d’une carte spéciale[2].

«Il est peu probable que les usagers puissent s’autoadministrer ce spray, précise pour Slate.fr le Dr Lowenstein. On peut toutefois l’imaginer chez des usagers “expérimentés” qui se sentiraient piquer du nez et commenceraient à souffrir de difficultés respiratoires, bradypnée ou phases d’apnées discontinues. Le plus souvent, c’est un proche, ou un pair, qui est là pour administrer l’antagoniste.»

«Défibrillateur de l’OD»

Le recours à la naloxone en pour sauver une personne en situation d’overdose (OD) avait été évoqué lors de la mort de Prince, en avril. On avait alors parlé de l’absence d’un «save shot» au Narcan® (autre nom commercial de la naloxone) présenté comme un «défibrillateur de l’OD».

Novatrice, la France n’est pas la seule à expérimenter dans ce domaine. En novembre 2014, l’Organisation mondiale de la santé avait préconisé une mise à disposition large de la naloxone aux usagers de drogues et à leur entourage afin de permettre une prise en charge rapide d’une surdose aux opioïdes. La commission des stupéfiants et psychotropes de l’ANSM avait rendu un avis favorable en ce sens dès 2015. Plusieurs villes du Royaume-Uni, du Danemark, de l’Italie, de la Norvège, d’Allemagne et d’Estonie ont déjà lancé des expérimentations de naloxone en spray nasal.

«Au vu des données officielles disponibles, on peut estimer à 350 le nombre des décès annuels par OD en France, précise le Dr Lowenstein. On compte entre 180.000 et 250.000 personnes dépendantes à l’héroïne. Parmi elles, 60.000 bénéficient de traitement de substitution à la méthadone et 100.000 à la buprénorphine. On compterait d’autre part entre 2.000 et 4.000 morphinomanes (sulfate de morphine type Skenan® en injection). Il faut encore mentionner un nombre grandissant (mais qui reste à chiffrer) d’abus de médicaments “spécial Dr House” (OxyNorm, Vicodin et autres). Aux USA et Canada, on compte plus de morts par OD avec ces médicaments qu’avec l’héroïne et ses dérivés.»

1 — Le spray nasal Nalscue® ne pourra être prescrit que par les médecins exerçant en Centres de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA), en unité sanitaire en milieu pénitentiaire, dans les services d’addictologie et dans les service des urgences ainsi que dans tout autre service bénéficiant de l’intervention d’une équipe de liaison et de soins en addictologie (ELSA) à l’hôpital peuvent prescrire Nalscue®. La délivrance sera dans un premier temps réservée à certaines pharmacies. Retourner à l'article

2 — Les personnes directement concernée dans le cadre de cette ATU seront porteuses d’une carte indiquant leur nom, leur «numéro patient». Y figurera le texte suivant: «Je suis inclus dans une ATU de cohorte Nalscue® (naloxone intranasale), indiqué chez l’adulte et l’enfant dans le traitement d’urgence des surdosages aux opioïdes. La naloxone est un antagoniste des récepteurs opioïdes. Ce médicament peut me sauver la vie en cas de surdosage aux opioïdes. Toute personne proche, (ami, famille) est en mesure de m’administrer ce médicament selon le schéma figurant dans la notice. Avant toute utilisation de Nalscue®, appeler le service d’urgence en composant le 15 ou le 112. Administrer une pulvérisation dans chaque narine (1 dispositif pour chaque narine). Après 3 à 5 minutes, en absence d’amélioration de la respiration ou de l’état d’éveil, administrer une pulvérisation dans chaque narine avec deux nouveaux dispositifs. Il est important de prévenir mon médecin qui m’a prescrit ce médicament et qui assure mon suivi. Ses coordonnées sont au verso de cette carte.» Retourner à l'article

 

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (803 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte