France

Nous nous sentons comme des enfants gâtés occupés à se distraire alors que l’heure est grave

Philippe Boggio, mis à jour le 29.07.2016 à 9 h 55

Deux attentats rapprochés, du plus spectaculaire possible à l’infiniment symbolique, et déjà nos étés ne se ressemblent plus vraiment.

Messe de commémoration à la cathédrale de Rouen, le lendemain de l'attaque sur l'églie de la commune voisine, Saint-Etienne-du-Rouvray
CHARLY TRIBALLEAU / AFP

Messe de commémoration à la cathédrale de Rouen, le lendemain de l'attaque sur l'églie de la commune voisine, Saint-Etienne-du-Rouvray CHARLY TRIBALLEAU / AFP

«Tuer un prêtre, c’est profaner la République» déclare François Hollande. Oui, à la pire période de l’année, même. L’été. Quand le pays baisse un peu sa garde. Pendant la saison des relâchements, des abandons post-adolescents, des retours symboliques à l’enfance par la mémoire revenue du poids d’un sac à dos, du silence inhabituel de la ville ou du goût du chlore dans l’eau de la piscine.

C’est aussi la sieste qu’on assassine! L’heure du pastis au camping. Le plaisir retrouvé de pouvoir marcher pieds-nus dans l’herbe. Autant de signes estivaux, donc des plus sacrés, de notre adhésion à une commune civilisation.

L'impossible refuge

Par hasard ou à dessein, cet été, les kamikazes franchisés de Daech sont parvenus, coups de génie, à tétaniser nos émotions d’un effroi plus évocateur encore que nos représentations mentales des bureaux de Charlie et de la salle du Bataclan sous l’assaut, qui avaient déjà compliqué nos sentiments, lors des dernières fêtes de fin d’année. Ce camion fou, multipliant les zigzags pour ne manquer personne, appliqué, comme moissonneuse, à faucher la foule, sur la plus célèbre des riviera. Un 14 juillet! A l’heure la plus ritualisée du feu d’artifice.

Et maintenant, ce vieil homme d’église renvoyé à Dieu, au couteau, pendant son office-même. Tôt, mardi 26 juillet, le quartier tout autour de l’église, à Saint-Etienne-du-Rouvray, devait offrir des scènes, une atmosphère, comme en vivent les petites villes en leurs matins d’été, un peu endormis, un peu ralentis par les promesses de la chaleur à venir, dans l’après-midi. Iraient-ils passer la journée à la mer? Dans l’église, ils n’étaient que six, religieuses, fidèles, et Jacques Hamel, 86 ans, le prêtre auxiliaire, qui se chargeait des remplacements, pendant les vacances. L’église était ouverte à tous les vents, comme c’était encore la règle, ouverte aux non croyants, simplement à ceux qui avaient besoin de se reposer ou de se confier, un libre accès devenu rare à mesure que se barricadent, en France, tous les bâtiments appelés à recevoir du public.

Les églises catholiques, ces abris. Refuges pour les voleurs, autrefois, pour les sans-papiers, depuis. 40.000 enclaves comme celle de Saint-Etienne-du-Rouvray sur tout le territoire, imagine-t-on! Les fidèles, et plus infidèles, les sans Dieu ou disciples d’un autre Dieu viennent de réaliser que la barbarie pouvait aussi prendre ses aises dans les havres de paix, dans tous les lieux un peu remisés par l’agitation contemporaine. Ceux qui, plus largement, et même sans se l’avouer, misaient sur la campagne, sur les bourgs, sur l’étroitesse d’une population locale, pour se convaincre, et déjà pour ces vacances-ci, qu’ils y risquaient moins qu’au cœur des grandes villes, se sont sentis gagnés par les qui-vive qui vrillent, depuis des mois, par instants, l’existence quotidienne des métropoles et de la capitale, de leurs aéroports, de leurs métros et de leurs stades.

L'impossible repos

Deux attentats rapprochés, du plus spectaculaire possible à l’infiniment symbolique, et déjà nos étés ne se ressemblent plus vraiment. Les initiateurs daechiens de cette campagne estivale, qui touche aussi l’Allemagne, et cible comme par hasard aussi les zones traversée par les migrants –Bruxelles, Munich, la Côte d’azur, la route normande vers Calais– n’ignorent pas que notre démocratie reprend traditionnellement des forces, l’été. Comment supporter Sarkozy ou Hollande ou qui on voudra, comment se remettre du printemps cégétiste, sans retrouver le bonheur furtif de se voir poussant sa valise à roulette vers un guichet d’embarquement ou enlaçant les copains au complet de la colo de l’an dernier? Comment répondre à l’injonction du président de la République –«faire bloc» –sans ces minutes de repos à soi, pendant les vacances en famille, sans lire à l’ombre, sans tout ce qui nous a toujours permis de tenir, les autres mois de l’année?

En décembre, des Strasbourgeois s’étaient plaint d’éprouver de l’inquiétude en rejoignant «le marché de Noël» de la ville. L’éventualité d’une interdiction avait été évoquée, mais finalement le fameux rassemblement avait pu se tenir. Des fidèles du marché ont cependant témoigné que pour eux la fête était un peu gâchée. Par la  peur qui s’insinuait.

Nos carnavals sont aussi en danger. Pas seulement de risquer d’être annulés. Plutôt de se dérouler dans l’intranquillité des esprits. Cet été, le festival des Nuits du Sud (Vence), l’un des plus ouverts de la Côte d’Azur en centre-ville, a dû, après l’attentat de Nice, se cadenasser au moyen de portiques de sécurité. Evidemment, quelque chose ne va pas dans le rapprochement de ces mots: festival et portiques de sécurité. 

Culpabilité

Oui, curieux été, de restrictions imposées ou volontaires, déjà; d’appréhensions; de mélancolie, comme s’il était palpable que quelque chose, en France, avait déjà eu le temps de changer, ces quinze derniers jours, au regard des étés habituels. Quelque chose s’est perdu de la conscience de soi par la vertu de vacances assumées. Je bosse dur, donc je suis, et mérite l’ego de mon farniente. Cette année, traînent chez beaucoup d’entre nous des traces de culpabilité. Ils meurent, et je m’en vais bronzer idiot à La Napoule. Même les jeunes catholiques rouannais réunis à Cracovie pour les Journées Mondiales de la Jeunesse (JMJ) exprimaient, mardi, des envies de retour précipité ou des regrets d’y être partis.

Nos vacances, même bien méritées, nos déplacements en tous sens, nos façons d’encombrer ports et aéroports, créent, cette année, une agitation supplémentaire par rapport, disons, à un mois d’attentats normal, comme janvier ou novembre 2015. Nous nous sentons soudain comme des enfants gâtés occupés à se distraire, alors que l’heure nous est sans cesse donnée pour grave. Nous avons conscience d’être des surcroits de charge pour les autorités et la police. Les Parisiens, ces omnivores, ont peut-être pris conscience d’avoir, le 14 juillet, par leur présence, le matin, au défilé, le soir, au pied de la tour Eiffel, pour le concert et le feu d’artifice, entraîné la mobilisation de très importantes forces de l’ordre. C’est pourquoi ils prennent pour eux le rappel incessant du nombre dérisoire, au-delà des polémiques, de policiers nationaux ou municipaux, présents pendant le feu d’artifice niçois de la Baie des Anges.

L’été du deuil aussi. Des 84 de Nice et du père Hamel. Mais il doit y avoir plus. Les morts doivent être plus nombreux, ou alors nous pleurons aussi autre chose, nous nous pleurons peut-être nous-mêmes, à voir l’avalanche télévisuelle de larmes, de «marches blanches», de sanctuaires de fleurs déversées en continu. Et bizarrement, puisque chaque attentat finit par avoir, sur BMF-TV ou sur France 2, son style de deuil propre, et comme réglé par un scénographe, osons dire que Saint-Etienne-du-Rouvray y a gagné plus que Nice. Etait-ce l’horreur du nombre de victimes? Ce que chacun pouvait imaginer de la course du camion? La hargne querelleuse tout de suite contenue dans les paroles de Christian Estrosi, le président de la région? Le deuil, à Nice, à travers les médias, a paru rester tout du long vengeur ou réactif, ce que finalement il a été, à travers les sifflets réservés à Manuel Valls.

Alors que, coup de chance ou attitude naturelle –ou encore les télés revenues à moins d’exhibitionnisme– le drame de l’église de Saint-Etienne, comme à Nice pourtant découpé en séquences d’un storytelling de larmes et de récits effrayés, a plutôt fait l’effet d’un baume de douceur et de bienveillance. Peut-être parce que la France républicaine s’agenouille quand même devant un crime commis contre l’église catholique. Peut-être parce que le vieil homme supplicié avait un visage de saint. Beaucoup, sûrement, parce qu’on a pu sentir, à travers les témoignages, la solidarité des habitants de cette ville communiste avec sa paroisse.

Des prêtres, des fidèles, la religieuse qui a donné l’alerte, les copains, et d’abord musulmans, que comptait le curé auxiliaire, ou encore l’archevêque, Mgr Dominique Lebrun, ont multiplié des paroles qui sonnaient comme des appels à la fraternité. Impeccable église catholique, ce mardi, à l’usage d’un pays laïc que des provocateurs, extérieurs et intérieurs, cherchent à entraîner dans une guerre de religion: 

«(…)Assassiner ne demande pas de courage, c’est de la folie, a expliqué Mgr Pontier, le président de la Conférence des évêques de France. Mais il en faut, du courage, pour bâtir la fraternité avec des gens différents de nous. C’est un chantier extraordinaire qui nous attend (…)»

Philippe Boggio
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