France

Marion Maréchal-Le Pen la joue comme Papy

Claude Askolovitch, mis à jour le 27.07.2016 à 15 h 39

Il serait piteux que nos socialistes aient inventé la troupe civile de la famille Le Pen.

Marion Maréchal-Le Pen sur la Promenade des Anglais, à Nice, le 18 juillet 2016, lors de la minute de silence en hommage aux victimes de l’attentat du 14 juillet | Valery HACHE/AFP

Marion Maréchal-Le Pen sur la Promenade des Anglais, à Nice, le 18 juillet 2016, lors de la minute de silence en hommage aux victimes de l’attentat du 14 juillet | Valery HACHE/AFP

Donc, d’un gentil mouvement de menton que sauront reconnaître les admirateurs de feu Maurice Barrès, dieu lare des lettres nationales, Marion Maréchal Le Pen, députée du Vaucluse, s’engage dans la réserve militaire, où sa jeunesse patriotique trouvera à s’employer. L’élue l’ayant dit sur Itélé et redit sur BFM après l’avoir tweeté, on comprend que la chose est sérieuse et l’on attend, d’ici quelques mois, l’engagement n’interdisant pas la communication, les photos de l’héroïne, on espère en uniforme, patrouillant devant quelque lieu exposé –une rue, une école, une église (si seulement?), une synagogue, une mosquée, que sais-je?–et ceux qui n’en sont pas en auront du chagrin. La voilà, benjamine de la classe politique, seule à prendre au mot nos socialistes et républicains, qui ont relancé la garde nationale de belle mémoire, et invité les Français de bon cœur à la rejoindre? Marion, présente! Cazeneuve et Hollande avaient-ils prévu ça?

L’amusant, c’est qu’on nous a déjà fait ce coup-là, chez nos nationaux, maîtres en héroïsmes ostentatoires! Il ne s’agit pas seulement de Maurice Barrès, déjà cité, qui, le jour de la déclaration de guerre en août 1914, glissait un «j’ai confiance, je m’engage» à un échotier de l’Illustration croisé place de la Concorde (il n’en fit rien, au fait, et devint la risée des réfractaires)... Mais on parle ici de l’homme qui a tout réinventé, à commencer par le principe dynastique: Jean-Marie Le Pen, qui d’autre? Marion, néoréserviste, la joue comme Papy. En un peu moins bien, forcément, tant notre époque manque de dimension. Mais jugez-en.

Même parfum civilisationnel

Il y a soixante ans, la France est en guerre dans ses départements algériens. Dites «pacification» si vous préférez. L’Algérie est la France et la France ne laissera pas la terreur s’imposer chez elle. Un gouvernement fait la guerre, dirigé par le socialiste Guy Mollet. L’assemblée lui vote des pouvoirs spéciaux «en vue du rétablissement de l’ordre, de la protection des personnes et des biens et de la sauvegarde du territoire», et donne à l’armée les pleins pouvoirs en Algérie. Jean-Marie Le Pen est député, benjamin de l’Assemblée nationale. Il est ancien étudiant, ancien bagarreur du Quartier latin, ancien soldat en Indochine. Il a mené la campagne populiste d’un papetier de Saint-Céré mécontent du stupre parisien, Pierre Poujade. «Pierre, voilà mon peuple», lui lançait-il dans un meeting breton. Quel talent, quelle précocité!

Qui ira rejoindre la réserve offerte par Cazeneuve aux cœurs tricolores? le militant socialiste moyen? l’aimable centriste? l’écologiste gentil? le fervent mélenchonien? ou des jeunes gens pour lesquels le drapeau est celui d’une reconquête, contre la chienlit, le terrorisme, les «Français de papiers»?

Sa belle jeunesse –28 ans, deux ans de plus que Marion aujourd’hui– balaie la poussière politique. L’aventure lui manque et la routine lui pèse. Il veut repartir. Il rempile, avec un copain comme il se doit –Jean-Maurice Demarquet, cobaroudeur, copoujadiste, codéputé. En octobre, l’Assemblée autorise les compères à passer six mois à l’armée, au service de la nation. Le lieutenant Le Pen rejoint son premier régiment étranger de parachutiste. Il sera de l’opération de Suez contre l’Égypte de Nasser, soutien du FLN algérien, puis de la bataille d’Alger: la reconquête par les paras de la capitale algéroise contre les cellules du FLN, par le couvre-feu, le renseignement, et aussi la torture. Le Pen enrichira ses légendes et sa légende noire, accusé d’avoir participé aux «interrogatoires poussés» de l’époque. C’est un autre sujet.

Pour aujourd’hui, à soixante ans de distance, c’est la gémellité qui nous frappe. Le grand-père et la petite-fille s’engageant pour défendre leur peuple… Même âge pratiquement, même précocité, même position institutionnelle, même paradoxe politique, qui voit des socialistes mener une guerre presque en dépit d’eux-mêmes, même parfum civilisationnel, tant les desesperados de la secte, dans leurs suicides criminels, croient mener à leur tour une lutte de libération contre l’occident… Aux plus anciens, dans les mondes pieds-noirs, le corps supplicié du père Jacques Hamel, égorgé dans son église, rappelle ces Français d’Algérie subissant les premiers assauts de la libération algérienne...

Passage de témoin

Évidemment, ces parallèles sont lestés de grotesque et de facilités. Évidemment, entre Jean-Marie qui pouvait se faire tuer, qui entrait dans une guerre réelle, qui finirait par corrompre ceux-là même qui la menaient au nom de nos valeurs, et Marion, qui se proclame réserviste en 140 signes sur internet, il y a un abîme de réel. Mais la politique ne se nourrit pas de réel. Elle se vit dans des passages de témoin, des symboles, des compréhensions. Marion s’engage, comme son grand-père. Qui dit mieux?

Il y a pourtant un parallèle à explorer prudemment, mais tranquillement. La guerre d’Algérie, inévitable dans l’esprit des gouvernants de l’époque, détruisit une part de la confiance et de la morale de la nation, et fut l’occasion pour un fascisme français de renaître, sur les morts et les trahisons. Des soldats venus de la Résistance furent amenés à devenir tortionnaires, et puis putschistes, par deux fois, en 1958 et en 1961, et puis révoltés… Le lepénisme est né de ce vertige… Observons maintenant. Dans cette guerre que fait Daech à un pays résilient, les tentations existent de s’oublier dans la noirceur, et comment ne pas les comprendre? Mais comment ne pas voir ce qui peut venir, politiquement?

Dans ses messages, Marion Maréchal-Le Pen ne se contente pas de s’engager. Elle appelle aussi les «patriotes» à faire de même. Dans le vocabulaire de l’extrême droite, le mot est identitaire. Tandis que sa tante dénonce le système et les sortants et proclame le populisme, comme Poujade en son temps, Marion, concrètement, invite ses jeunes partisans à investir la garde nationale en devenir. C’est plus durable, et plus étrange, et plus concret, quand on sait que la police et l’armée penchent déjà au Front.

Simple rappel: la Garde nationale, cette force bourgeoise, ne fut jamais neutre politiquement mais la réfraction de la société, et la République finit par la dissoudre au nom de l’unicité de l’État. Simple question: qui, a priori, même si quelques députés à droite et à gauche peuvent faire état de beaux engagements, ira rejoindre la réserve offerte par Cazeneuve aux cœurs tricolores? le militant socialiste moyen? l’aimable centriste? l’écologiste gentil? le fervent mélenchonnien? ou des jeunes gens pour lesquels le drapeau est celui d’une reconquête, contre la chienlit, le terrorisme, les «Français de papier»le mot de la jeune Marion? On peut penser que les fiers lepénogaullistes de Philippot sont davantage des patriotes de salon que de caserne. Mais les autres, moins chics, moins énervés, plus remontés? On ne parle pas d’entrisme ni d’infiltration, mais de simple logique. Laissons venir. Mais il serait piteux que nos socialistes, héritiers malgré eux du molletisme d’antan, aient inventé la troupe civile de la famille Le Pen: cette dynastie du mouvement de menton, et un peu plus.

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (144 articles)
Journaliste
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