France

Saint-Étienne-du-Rouvray: un triple crime

Henri Tincq, mis à jour le 27.07.2016 à 9 h 17

L'attaque terroriste perpétrée à l'encontre d'une église normande le 26 juillet était un triple crime, contre un lieu, contre la religion chrétienne, mais aussi contre l'islam.

Dans l'église Saint-Jérôme à Toulouse, le 26 juillet 2016, lors d'une messe en hommage à l'attaque terroriste dans l'église Saint-Étienne-du-Rouvray | ERIC CABANIS/AFP

Dans l'église Saint-Jérôme à Toulouse, le 26 juillet 2016, lors d'une messe en hommage à l'attaque terroriste dans l'église Saint-Étienne-du-Rouvray | ERIC CABANIS/AFP

Le paroxysme de l’horreur sera-t-il un jour atteint? On pensait en avoir fini avec les attentats ciblés, mais cette fois des fanatiques islamistes –à la solde ou pas de Daech– s’en prennent à une église, à des fidèles en train de prier et de suivre la messe, à un prêtre égorgé devant son autel.

La prise d’otages de Saint-Étienne-du-Rouvray est une triple défaite de la pensée, un triple crime contre la religion.

1.Un crime contre une Eglise et des hommes de foi

Après des juifs, après des musulmans dits renégats, les islamistes s’en prennent à un prêtre, à une église, soit des «symboles» parmi les plus puissants –et aujourd’hui les plus consensuels– présents sur le sol de France, représentatifs de son Histoire et de sa culture.

L’église, c’est le bâtiment qui marque les paysages (on se souvient de l’église de campagne choisie par le candidat de gauche François Mitterrand en 1981), qui jalonne l’histoire, les arts, les fêtes, les commémorations, les rites et les rythmes de cette vieille nation de tradition catholique. La France de Clovis, de Jeanne d’Arc, des rois couronnés à la cahédrale de Reims et enterrés à celle de Saint-Denis, de Barrès, Bernanos, Péguy!

Si la France de la Révolution et de la Terreur (déjà) de 1793 n’a pas ménagé ses églises, ni compté ses martyrs, elle s’est réconciliée depuis un siècle –vertu paradoxale de la loi de séparation Eglise-Etat et de la laïcité–, et ses églises sont devenus des lieux de contemplation et de paix. Les prêtres, de moins en moins nombreux, de plus en plus pauvres, au service d’une population croyante ou non-croyante, sont parmi les personnages les plus familiers, aujourd’hui les moins redoutés, de notre vie sociale. C’est le prêtre qui, là où il existe encore, dans les banlieues difficiles, joue souvent un rôle de lien entre des communautés, apprécié par les élus et les pouvoirs civils.

C’est à de tels symboles que s’en prennent les islamistes, sûrs de semer ainsi la discorde et les germes d’une guerre civile en France qui est leur premier objectif.

2.Un crime, ensuite, contre l'Eglise-institution

Ce n’est pas seulement à un symbole français comme une «église-bâtiment» que s’attaquent les terroristes de Saint-Étienne-du-Rouvray. C’est à une institution présente sur les cinq continents, puissante, influente, mère de civilisations en Europe, en Amérique, dans certaines parties d’Asie.

Daech espère une guerre de religions. Entre un islam qui compte environ 1,6 milliards de fidèles, qui est puissant au Moyen-Orient, en Afrique, dans certains secteurs de l’Asie, et un christianisme de 2,2 milliards de sujets qui, s’il faiblit en Europe, progresse rapidement en Afrique, a la suprématie dans les deux Amériques, gagne de plus en plus de terrain en Asie, jusqu’en Chine.

Dans ce christianisme, l’Eglise catholique reste la première, dirigée par un pape qui jouit d’une popularité mondiale, estimée par de grands intellectuels, par les couches dirigeantes et populaires. Il n’est pas anodin de constater que l’attentat de Saint-Étienne-du-Rouvray intervient le jour de l’ouverture des Journées mondiales de la Jeunesse (JMJ), en présence du pape François, à Cracovie en Pologne. Depuis trente ans, cette manifestation unique au monde, initiée par le pape polonais Jean-Paul II, réunit à chaque fois un million (voire deux ou trois) de jeunes. Non pas pour une démonstration de force, pour une mobilisation prosélyte ou un prestige politique, mais pour aider des jeunes à prier, à contempler, à trouver un sens à leur vie. Soit la caricature même de ce que détestent les islamistes qui recrutent justement dans le vivier des jeunes déracinés, égarés, sans valeurs et sans combats.

Après Saint-Étienne-du-Rouvray, comment ne pas penser également –autre coïncidence de dates– à l’assassinat, il y a exactement vingt ans, des sept moines français de Tibhérine égorgés par des islamistes (selon la thèse officielle –contestée– des autorités algériennes). Ou à l’attentat commis, il y a aussi vingt ans, le 1er août 1996 contre l‘évêque d’Oran, le dominicain français Pierre Claverie, l’un des apôtres les plus zélés du dialogue entre chrétiens et musulmans. Au total, en 1995-1996, une vingtaine de religieux, religieuses, moines, prêtres ont payé de leur vie la guerre civile algérienne.

Car c’est le paradoxe de la situation actuelle: cette Eglise catholique, à laquelle l’Etat islamique déclare aujourd’hui la guerre, est celle qui, depuis cinquante ans et le concile Vatican II (1962-1965), depuis les visites des papes dans les mosquées et des grands dialogues entre théologiens catholiques et musulmans a jeté le plus de ponts avec le monde islamique modéré.

3.Un crime enfin contre l'islam

L’assassinat d’un prêtre –comme celui de tout homme de foi– est une insulte faite à la religion de Mahomet. Bien sûr, le Coran regorge de versets belliqueux contre les religions juive et chrétienne. Cette violence des textes sacrés de l’islam remonte au conflit entre les premiers partisans du Prophète et la population juive ou «infidèle» de la Mecque et Médine, c’est-à-dire aux circonstances de la naissance de la nouvelle religion.

Mais aujourd’hui, après tant d’années de clairvoyance dans les relations avec les communautés chrétienne et juive, mais aussi après tant d’années d’obscurantisme, il faut sortir le Coran des exégèses perverses et des lectures fallacieuses de l'histoire. Celles qui ont alimenté une partie du patrimoine symbolique, des constructions théologiques de l’islam et animé sa volonté d'expansion.

Comment, aujourd’hui, ne pas se souvenir de l’enseignement de tolérance qui est attesté par nombre de hadiths (paroles prêtées au prophète), comme celui-ci:

«Dieu préfère l’encre du savant au sang du martyr»!

Ou par d’autres versets du Coran comme: 

«Pas de contrainte en religion. La bonne guidance se distingue de l’errance» (sourate 2, verset 256).

«Tuer une âme, non coupable du meurtre d’une autre âme ou de dégâts sur la terre, c’est comme d’avoir tué l’humanité entière. Et sauver une vie, c’est comme sauver l’humanité entière» (5. 32).

Le respect du caractère sacré de la vie est ainsi sans appel dans l’islam. Pas de haine contre les autres peuples: «La terre est assez vaste pour vous tous » (29-56). Pas de haine, surtout contre les «gens du Livre»:

«Ceux qui croient, ceux qui suivent le judaïsme et les chrétiens, quiconque croit en Dieu et au Jour dernier, effectue l’œuvre du salut. Ceux-là trouveront leur récompense auprès de leur Seigneur. Ils n’ont pas de craintes à nourrir et n’éprouveront nul regret» (2-62).

Les islamistes -qui ignorent presque tout de leur religion- sauront-ils un jour lire ces textes qui contredisent, en tout point, leur ignomnie.

Henri Tincq
Henri Tincq (245 articles)
Journaliste
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