Double XMonde

Le vice-président choisi par Hillary Clinton est un inquiétant symbole

Nora Caplan-Bricker, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 26.07.2016 à 11 h 26

Le sénateur de Virginie Tim Kaine va amèrement décevoir les supporteurs les plus progressistes de la candidate démocrate.

Le sénateur Tim Kaine, candidat sur le ticket présidentiel d'Hillary Clinton le 23 juillet 2016 à Miami, en Floride. Justin Sullivan/Getty Images/AFP

Le sénateur Tim Kaine, candidat sur le ticket présidentiel d'Hillary Clinton le 23 juillet 2016 à Miami, en Floride. Justin Sullivan/Getty Images/AFP

Après des mois de spéculation où l’on s’est demandé si Hillary Clinton allait choisir la sénatrice Elizabeth Warren comme colistière, proposant ainsi la toute première liste composée de deux femmes, ou peut-être Tom Perez, ministre du Travail et avocat défenseur des droits civiques qui aurait été le premier vice-président latino, le fait qu’elle ait fini par choisir le sénateur de Virginie Tim Kaine va amèrement décevoir certains de ses supporteurs les plus progressistes.

Ce n’est pas juste que Kaine, comme les 47 vice-présidents de l’histoire de notre pays, soit un homme blanc et pas un «premier quelque chose» –ce qui aurait pu illustrer à quel point la candidature d'Hillary est historique. C’est aussi qu’il est, d’un point de vue personnel en tout cas et dans la logique de sa religion catholique, opposé à l’avortement—coup de pied symboliques dans les dents des organisations féministes qui ont fidèlement apporté leur soutien à Hillary aux dépens de Bernie Sanders pendant toute la longue saison des primaires. «Est-ce que Clinton est progressiste? Pas si elle choisit Tim Kaine» écrivait le 21 juillet dernier Jodi Jacobson sur le site consacré à la contraception Rewire.

Non que Kaine se présente afin de se retrouver à deux doigts de la présidence dans l’espoir secret de faire annuler la loi Roe v. Wade légalisant l’avortement. À l’instar du vice-président Joe Biden—autre démocrate catholique personnellement opposé à l’avortement—il a déclaré qu’il soutenait la décision de la Cour Suprême des États-Unis défendant la liberté de choix des femmes; et comme Biden, Kaine semble avoir opéré un glissement vers la gauche sur le sujet ces derniers temps. Mais ses opinions personnelles ont parfois paru influencer ses prises de décision publiques, ce qui fait qu’en le choisissant, Hillary semble vouloir afficher un apparent déplacement vers le centre qui pourrait être bien réel.

Le Tim Kaine qui représente la Virginie au Sénat depuis 2012 paraît bien plus progressiste en termes de droit à la contraception que celui qui a été gouverneur de l’État de 2006 à 2010. Comme l’a écrit Politico lors d’une plongée dans les profondeurs des «mésaventures abortives» de Kaine au début du mois:

Kaine essaie de cultiver une image de défenseur du droit à l’avortement

in Politico

«Kaine essaie de cultiver une image de défenseur du droit à l’avortement. Il a satisfait les groupes de défense de la contraception en votant toujours dans le bon sens. Il a vitupéré contre les tentatives du parti républicain de couper les financements du Planning familial. Et il s’est réjoui de ses victoires judiciaires, y compris la semaine dernière lorsque la Cour Suprême a rejeté une loi texane qui tentait de limiter l’accès d’une femme à une clinique d’avortement.»

Mais il est difficile de savoir si le nouveau look de Kaine reflète l’évolution de sa mentalité à lui ou les transformations du parti démocrate. En 2005, il s’est présenté à la fonction de gouverneur en promettant de promouvoir l’adoption, de réduire les avortements et de soutenir la mascarade de l'éducation sexuelle basée sur la promotion de l'abstinence. Lorsqu’il était gouverneur, il a soutenu l’interdiction des avortements qualifiés de «naissance partielle», qui empêche une certaine méthode d’avortement en milieu ou fin de grossesse, bien qu’en défendant des exceptions dans les cas où la santé de la mère était mise en danger. Il a également appuyé une loi exigeant le consentement parental pour les jeunes filles mineures désirant avorter—et si cette loi inclut théoriquement une option «d’évitement juridique»les adolescentes ne peuvent souvent pas y avoir recours faute d’être correctement informées, comme le souligne le Huffington Post.

Une série de positions anti-féministes

Kaine porte également une part de la responsabilité dans la loi sur le «consentement éclairé» de Virginie, qui entre autres choses requiert des femmes désirant avorter de se soumettre à une échographie totalement injustifiée d’un point de vue médical. Il a déclaré en 2008 que la loi fournirait «aux femmes des informations sur toute une série de choses, les conséquences pour la santé, etc, et des informations sur l’adoption.» Mais le Guttmacher Institute, organisme de recherches pro-droit à la contraception, a découvert que de nombreux États fournissaient aux femmes des «renseignements incomplets ou inexacts» et que les lois comme celles que Kaine avait introduites dans la constitution de Virginie étaient souvent assimilées à de la «manipulation informative» de femmes déjà placées dans des situations de vulnérabilité.

En 2007, NARAL Pro-Choice America a attribué un «F» à la Virginie dans son rapport annuel sur la liberté d’accès à la contraception et qualifié Kaine de gouverneur «mitigé sur la question du choix». Deux ans plus tard, Kaine a enragé les groupes de défense des droits des femmes locaux et nationaux en signant une loi autorisant la vente de plaques d'immatriculation anti-avortement «choisissez la vie» dont les bénéfices sont reversés à des centre d’aide aux femmes enceintes anti-avortement. «Il est malheureux que même après avoir reçu des milliers de messages de Virginiens et d’activistes pro-choix de tout le pays, le gouverneur Kaine ait choisi de signer une loi qui fait progresser une idéologie politique créant des divisions aux dépens de la santé des femmes» a déploré Nancy Keenan, alors présidente du NARAL.

À quel point les progressistes devraient-ils s’inquiéter que Clinton ait choisi Kaine?

À quel point les progressistes devraient-ils s’inquiéter que Clinton ait choisi Kaine, un homme qui a voté loyalement avec son parti sur l’avortement au Sénat mais a érigé des barrières entravant la liberté des femmes dans l’État de Virginie? Après tout, il est possible qu’il soit vice-président pendant quatre ou huit ans sans jamais aborder la question. Dans un très bon article sur Kaine, Ed Kilgore, du magazine New York, avance que les motivations de ses critiques sont largement philosophiques:

«Ces dernières années, on a vu parmi les pro-choix une tendance à être beaucoup moins ouverts face à l’ancienne formule «personnellement contre, mais...», ou vis-à-vis de toute autre attitude condamnant l’avortement moralement tout en tolérant le fait qu’il soit légal. De plus en plus de féministes insistent sur la reconnaissance de l’avortement en tant que service médical ordinaire équivalent à n’importe quel autre, voire en tant que bienfait social ou moral

Quoi qu’il en soit, le symbolisme est important en politique. En tant que modéré venu d’un État acquis ni à l’un ni à l’autre camp, Kaine est un choix futé sous de nombreux aspects et Clinton a peut-être fait un bon calcul en misant sur l’idée que parce qu’elle a défendu les droits des femmes pendant tant d’années, les féministes resteront à ses côtés quoi qu’il arrive. Mais il est bien difficile de s’enthousiasmer pour Kaine. Pire encore, ce choix nous fait nous interroger douloureusement sur la fermeté de sa position sur un sujet qui semblait pourtant cher à son cœur.

Nora Caplan-Bricker
Nora Caplan-Bricker (3 articles)
Journaliste
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