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En Allemagne, la crainte des attentats se transforme en peur des réfugiés

Daniel Vernet, mis à jour le 26.07.2016 à 19 h 20

Le gouvernement allemand voudrait éviter que l’on pose la question du rapport entre les attentats qui ont touché l’Allemagne et la politique d’Angela Merkel vis-à-vis des réfugiés. Pas certain qu’il y parvienne.

Le 25 juillet 2016, des fleurs près du site de l’attentat-suicide d’Ansbach, en Allemagne | Karl-Josef Hildenbrand/dpa/AFP

Le 25 juillet 2016, des fleurs près du site de l’attentat-suicide d’Ansbach, en Allemagne | Karl-Josef Hildenbrand/dpa/AFP

Au milieu de l’effroi et de la tristesse après la fusillade de Munich qui a fait dix morts, y compris le tireur, le vendredi 22 juillet en fin d’après-midi, il y avait comme un soulagement que l’auteur n’ait pas agi pour des motifs politiques. Jusqu’à plus ample informé. D’où la qualification d’acte d’un «forcené» par opposition à une action terroriste inspirée par l’État islamique. De même pour l’agression à la machette qui a fait un mort, dimanche 24 juillet à Reutlingen, dans le Bade-Wurtemberg: il s’agirait selon les premières informations données par la police d’un différend personnel entre une Polonaise de 45 ans –la victime– et un jeune réfugié syrien.

Le soulagement a été de courte durée. Ce même dimanche dans la soirée, à l’occasion d’un festival de musique dans la petite ville d’Ansbach en Bavière, un Syrien de 27 ans s’est fait sauter devant un restaurant, se donnant la mort et blessant une quinzaine de personnes, dont quatre grièvement. Le bilan aurait pu être encore plus lourd, son sac à dos contenant des pièces de métal destinées à faire le plus grand nombre de morts et de blessés. 2.000 personnes assistaient au festival de musique dont l’entrée avait été refusée à Mohammad D. qui n’était pas en possession d’un ticket. Il s’est alors dirigé vers la terrasse d’un restaurant.

L’État islamique a dit de ce Syrien qu’il était un de ses «soldats», comme il avait revendiqué au début de la semaine précédente l’attaque à la hache de passagers dans un train régional près de Wurtzbourg, toujours en Bavière.

Les premières réactions des responsables politiques ont été mesurées. «La Bavière vit des jours d’effroi, a déclaré le ministre-président du Land, Horst Seehofer, mais l’État de droit ne mollira pas.» Le secrétaire général de son parti, la CSU, Andreas Scheuer, réclame l’audition et l’examen par les autorités de chaque réfugié (il en est entré plus d’un million en Allemagne en 2105) afin, dit-il, «d’éviter un soupçon général». Le ministre fédéral de l’intérieur, Thomas de Maizière, a appelé au sang-froid: «un lien avec le terrorisme international du soi-disant État islamique n’est selon moi pas plus à écarter qu’une certaine instabilité de cette personne, ou une combinaison des deux», a-t-il déclaré. La question que le gouvernement allemand voudrait éviter de voir posée est le rapport entre les attentats de ces derniers jours avec la politique d’Angela Merkel vis-à-vis des réfugiés. Il n’est pas certain qu’il y parvienne.

Idéologie religieuse et instabilité psychique

Les modalités, les personnes incriminées et leurs motivations sont certes différentes d’un cas à l’autre mais la coïncidence dans le temps nourrit l’inquiétude. La chancelière n’a pas pris directement la parole après l’attentat d’Ansbach. Après la tuerie de Munich, elle avait attendu près de vingt heures avant de s’exprimer. Cette fois encore, elle a laissé sa porte-parole affirmer que «la plupart des terroristes qui ont commis des attentats en Europe au cours des derniers mois n’étaient pas des réfugiés». Pas des réfugiés de fraîche date. Concernant l’Allemagne, le jeune Afghano-Pakistanais, auteur de l’attaque à la hache de Wurtzbourg, était arrivé en juin 2015, avant la grande vague de l’été et de l’automne. Quant au Syrien d’Ansbach, il était là depuis 2014. Les milieux officiels font remarquer que le taux de délinquance n’est pas plus fort parmi les immigrés que dans la population en général. Sur le million de réfugiés arrivés en 2015, quelque 600 seraient l’objet d’une surveillance particulière. Mais un tiers souffriraient de dépression ou de troubles post-traumatiques.

Il n’est sûr que ce genre d’arguments suffise à apaiser les craintes. Un représentant du parti populiste eurosceptique, Alternative pour l’Allemagne, a réagi en déclarant: «Un gouvernement responsable ne doit pas se contenter d’assister à la destruction progressive de la sécurité intérieure et de l’ordre intérieur en Allemagne sous l’effet de l’idéologie multiculturelle.» La droite n’est pas la seule à accaparer ce thème. Sarah Wagenknecht, coprésidente de Die Linke, le parti de la gauche radicale, a mis en cause la «légèreté» de la politique d’accueil des réfugiés menée par Angela Merkel, avec son slogan «Wir schaffen das» («Nous y arriverons»). Elle ne fait que répéter ce qu’elle avait dit au lendemain des incidents de Cologne et sans doute n’exprime-t-elle pas l’opinion de l’ensemble de son parti. Au cours la nuit de la Saint-Sylvestre, une centaine de femmes avaient été agressées sexuellement par de jeunes hommes, la plupart d’origine nord-africaine.

Ansbach pouvait passer pour un modèle d’accueil des réfugiés. 644 vivent dans cette petite ville tranquille de 40.000 habitants. Un programme spécial d’intégration leur est consacré: sept entretiens d’une heure et demie chacun pour les familiariser avec les règles, les coutumes de la région. La maire, Carda Seidel (indépendante), a souligné que ce programme serait poursuivi et même intensifié après la tragédie de dimanche.

Mohammad D. vivait comme une trentaine d’autres réfugiés dans un hôtel désaffecté, où il avait une chambre individuelle. Il était considéré comme un jeune homme sympathique par ses voisins même s’il avait eu plusieurs fois affaire à la police pour des délits mineurs et pour deux tentatives de suicide. Sa demande d’asile avait été refusée par les autorités allemandes parce qu’il s’était déjà inscrit en Bulgarie puis en Autriche. Il aurait dû être expulsé vers la Bulgarie mais il avait obtenu un sursis après avoir produit des certificats médicaux attestant d’un traitement psychiatrique. Quelques jours avant l’attentat, il avait reçu un ordre définitif d’expulsion. Toutefois, la police a saisi chez lui des vidéos sur son portable laissant à penser que cet originaire d’Alep, en Syrie, a agi aussi pour des motifs politiques. Il s’y présentait comme un militant de l’État islamique qui cherchait à «se venger des Allemands qui tuent des musulmans».

C’est le premier attentat-suicide à connotation islamiste enregistré en Allemagne. Et c’est aussi ce mélange d’idéologie religieuse, de militantisme, d’instabilité psychique, rencontré dans d’autres attentats islamistes ces dernières années en Europe, qui place l’Allemagne devant un défi qu’elle espérait ne plus connaître, quatre décennies après la sanglante campagne d’attentats ciblés menée par la bande à Baader.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (438 articles)
Journaliste
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