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Sur le Tour, les femmes sont (encore) cantonnées aux rôles secondaires

Cyril Peter, mis à jour le 26.07.2016 à 18 h 30

L’univers très masculin du Tour de France s’ouvre aux femmes. Petit à petit.

Claire Pedrono, première femme à tenir l’ardoise annonçant aux coureurs les écarts de temps | Photo: Cyril Peter

Claire Pedrono, première femme à tenir l’ardoise annonçant aux coureurs les écarts de temps | Photo: Cyril Peter

Megève (Haute-Savoie)

«La fille à l’ardoise», «la fille en jaune» ou encore «la chica» (la fille, en espagnol). Les spectateurs hurlent ainsi quand ils aperçoivent Claire Pédrono en moto, vêtue d’une combinaison jaune, marquée de logos LCL, partenaire de l’épreuve.

Première femme à tenir l’ardoise annonçant aux coureurs les écarts de temps, la Bretonne de 32 ans se présente comme «la femme du Tour la plus entourée d’hommes». Une fonction symbolique –à l’heure où l’on pourrait se passer de la craie pour communiquer– qu’elle occupe depuis sept ans, au milieu des cyclistes et des motards. Sa méthode pour se fondre dans ce milieu très masculin? «Si je n’avais pas fait de vélo (en amateur), je n’aurais pas ce caractère et donc je n’aurais pas été prise.»

Comme de nombreuses femmes, en bord de route (35% de spectatrices, selon l’organisateur) ou dans la «bulle» Tour de France, Claire Pédrono est une «suiveuse». Rien de péjoratif derrière cet adjectif: elle baigne dans le cyclisme depuis l’enfance par son père, son frère et son oncle.

Éviter le copinage

Alessandra De Stefano, elle, s’est lancée dans le journalisme cycliste pour «renouer un lien» avec son père décédé, fan d’Eddy Merckx. Pionnière, la journaliste de la Rai se souvient de sa première Grande Boucle en 1999. «À l’époque, il n’y avait que des pissoirs. Je voyais tous ces mecs, là. Ça me mettait l’angoisse. Je les slalomais pour passer. Ce n’était pas un grand spectacle.» Débrouillarde, elle avait cru trouver le bon filon: les toilettes «acceptables» des camions de télévision. «Un jour, je me suis retrouvée coincée parce qu’un Hollandais prenait sa douche à côté.»

En dix-sept Tours, Alessandra De Stefano a vu «beaucoup d’hommes, mais pas de machisme». Sa ligne de conduite: ne pas manger avec les coureurs pour éviter le copinage. Elle cite en exemple son solide rapport «professionnel» avec le Suisse Fabian Cancellara. «En 2004, j’étais là quand il a porté le maillot jaune. Onze ans plus tard, on tourne un sujet chez lui, à Berne, pour ses adieux.»

Pour devenir la Gérard Holtz de la Botte, la Napolitaine a dû jouer des coudes à la ligne d’arrivée. Jusqu’à ce jour où, bloquée par un cordon de grands gaillards, la reporter de 1,60 mètre a été soulevée par le bras par ce même Cancellara, pressé de se faire interroger, avant de rejoindre le bus de son équipe.

Hôtesses sur le Tour | Photo: Cyril Peter

Pour la responsable médicale du Tour Florence Pommerie, qui a également travaillé sur le rallye Dakar, le cyclisme est plus «policé» que le sport mécanique, composé de «brutes». Même si elle pointe du doigt «un machisme de la veille école pour une jupe courte et tout ça». Pas de quoi faire fuir les premières intéressées.

À commencer par les saisonnières de la caravane publicitaire. Debout à l’arrière d’une 2CV conduite par un homme, les cinq hôtesses Cochonou distribuent des sachets contenant trois bouts de saucisson. Et parfois, elles entendent des «oh, la petite cochonne» en bord de chaussée.

«Pour rien au monde» l’étudiante Salomé Desaigues ne cèderait son poste chez l’un des annonceurs les plus populaires. «Les gens nous attendent depuis plusieurs heures. Quand on arrive, c’est intense et on leur fait passer un bon moment.»

Les hôtesses protocolaires, sélectionnées à partir de photos et d’une vidéo de présentation en anglais, ne seraient pas à plaindre. Pour Elsa Boirie, 7e Tour de France en tant qu’hôtesse de podium, les footballeurs sont moins respectueux que les cyclistes, avec lesquels il est quasi impossible de flirter. «Les coureurs, on leur parle trois minutes: “Comment ça va? Comment s’est passée la journée?” Il n’y a pas le temps pour la drague.»

Sous couvert d’anonymat, une autre hôtesse «proto» jure qu’elle n’a jamais fait l’objet de remarques déplacées. Heureusement que l’ancienne Miss, sur le podium «pour être regardée» à côté du maillot vert, n’a pas postulé sur le Tour des Flandres 2013, quand Peter Sagan avait posé sa main sur les fesses d’une hôtesse. Malgré cet incident, le meilleur sprinteur du Tour 2016 est irréprochable, aux dires des jeunes femmes qui l’entourent à chaque fin d’étape.

«Les filles d’aujourd’hui ne se laissent pas faire»

Ces moments gênants, provoqués par des hommes sans vergogne, se raréfient, remarque Florence Pommerie, «médecin chef» du Tour depuis six ans. «Les filles d’aujourd’hui, même les petites hôtesses, ne se laissent pas faire comme avant. Quel que soit le grade de l’homme en face. Avec de l’humour, on peut les remettre en place devant tout le monde.»

Claire Pédrono, elle, est certaine d’échapper aux mains baladeuses. «J’ai une tenue de motarde qui me protège car il ne met pas en avant le côté féminin. Je n’ai pas les talons comme les autres.»

Claire Pedrono sur sa moto | Photo: Cyril Peter

Les coureurs, on leur parle trois minutes: “Comment ça va? Comment s’est passée la journée?” Il n’y a pas le temps pour la drague

Elsa Boirie, hôtesse de podium

Si les femmes sont minoritaires et reléguées aux seconds rôles, c’est que «les hommes sont plus disponibles [qu’elles] pendant les vacances car il faut s’occuper des enfants», explique Florence Pommerie. Autre explication: «Comme il y a peu de turnover, ils réembauchent peu de femmes, ça leur laisse peu de places.»

Sans compter que le renouvellement dans le cyclisme n’est pas à l’ordre du jour. S’ils n’intègrent pas l’encadrement des équipes, les anciens coureurs conduisent les voitures des partenaires, à l’instar du dernier champion du monde français Laurent Brochard embauché par France Télévisions. D’autres, comme Richard Virenque sur Eurosport, sont consultants.

Car, s’il y a une forteresse imprenable, c’est bien le commentaire sportif. De Radio France à France Télévisions, en passant par les médias étrangers, les hommes ont le monopole de l’analyse de la course, même si «ce n’est pas spécifique au cyclisme», remarque Laurence Schirrecker, responsable cyclisme à Eurosport International.

Les femmes polyglottes (et accessoirement jolies) sont envoyées sur le terrain pour recueillir les réactions des coureurs, tandis que les camerawomen débarquent au compte-gouttes. Lot de consolation: les attachées de presse des trente-six annonceurs sont presque aussi nombreuses que leurs confrères.

Celles au service d’une équipe cycliste sont, en revanche, moins visibles. Car dans les formations, les femmes ont du mal à faire leur trou: aucune directrice sportive, aucune mécanicienne. Quant aux soigneuses, elles restent très minoritaires. L’équipe suisse IAM Cycling se démarque avec la seule femme au volant d’un bus d’équipe.

«Monde macho»

Côté organisateur, l’absence de femmes saute aux yeux. Si Amaury Sports Organisation (ASO) est dirigé par Marie-Odile Amaury, veuve de Philippe, les postes à responsabilité sur le Tour sont occupés par des hommes. À la direction: quatre hommes pour quatre places. Idem pour le jury. Sur quinze membres, deux femmes font partie du collège des commissaires. Les voix des speakers, au départ et à l’arrivée, sont masculines… Il n’y a qu’aux ressources humaines et au service médical que les femmes dirigent, à l’image de Florence Pommerie, supérieure de quatorze médecins, dont une femme.

«Il y a trente ans, la seule femme qui avait le droit de cité, c’était la fille de Félix Lévitan [directeur du Tour de 1962 à 1987; NDLR], se souvient Christian Prudhomme, le patron du Tour. Aujourd’hui, c’est par la pratique qu’on peut faire venir des femmes [dans ce] monde macho.» Pour les intéresser, Christian Prudhomme veut lancer l’an prochain «la dictée du Tour de France» pour «entrer dans les écoles». Car «si on parle aux enfants, on parle indistinctement aux garçons et aux filles».

Après une rencontre avec la double championne olympique (sur piste puis sur route) Marianne Voss, qui dénonce la sous-médiatisation du vélo féminin, ASO a finalement consenti à faire une petite place aux coureuses, en créant La Course by Le Tour. Depuis la première édition en 2014, les championnes «d’aujourd’hui et de demain» se disputent les échappées sur les Champs-Élysées, avant l’arrivée finale des garçons. Résultat: «les deux-tiers des chaînes de télé qui diffusent le Tour diffusent aussi la course féminine», se félicite Christian Prudhomme.

Si le chemin est encore long, au vu de l’indifférence générale dans laquelle se déroule l’événement, les femmes du Tour ont au moins gagné en respect. Avec plus de vingt Grandes Boucles à son actif, un motard –qui demande l’anonymat– évoque avec nostalgie les années 1990. À l’époque, l’immense majorité des femmes présentes sur le Tour étaient cantonnées aux rôles de potiches, «choisies uniquement pour leur physique», tandis que les hommes pouvaient «regarder sans penser que c’est mal». Et de conclure: «Le jour où il y aura une motarde, le Tour sera vraiment féminisé.»

Cyril Peter
Cyril Peter (5 articles)
Journaliste
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