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Pokémon Go et sa chasse imaginaire signent la fin de nos trajets utilitaires

Vincent Manilève, mis à jour le 27.07.2016 à 14 h 21

En faisant sortir les apprentis dresseurs de chez eux et en les incitant à aller plus loin, le jeu change notre façon d'envisager le monde urbain.

Un homme joue à Pokémon Go devant la mairie de San Francisco, le 12 juillet 2016. GLENN CHAPMAN / AFP

Un homme joue à Pokémon Go devant la mairie de San Francisco, le 12 juillet 2016. GLENN CHAPMAN / AFP

Il y a quelques semaines, en rentrant chez moi et alors que les Bleus se qualifiaient face à l’Allemagne, j’ai croisé mon colocataire qui se dirigeait lui aussi vers notre appartement. Au moment de rentrer dans notre rue, il s’arrête et me lance, avant de disparaître dans la nuit:

«Moi je vais aller faire un tour, de l’autre côté du pont.»

N’importe quelle personne normalement constituée pourrait trouver ce genre de phrase étrange, voire inquiétante. Un tour? Vers un pont? Pourquoi mon colocataire, qui n’est habituellement pas un grand adepte de la marche à pied, irait-il en pleine nuit vers un quartier qu’il ne connaît pas? Mais toutes ces questions, je ne me les suis pas posées, car je connaissais la réponse: Pokémon Go.

Ce jeu pour smartphones, lancé officiellement en France le 24 juillet mais déjà utilisé par les plus impatients depuis plusieurs semaines, propose de sortir pour trouver les fameuses petites bêtes créées il y 20 ans de cela au Japon. Le principe est simple: un radar nous indique quels Pokémons sont à proximité et il faut se rendre sur le lieu réel pour les capturer. C’est un rêve de gosse qui se réalise pour tous ceux qui ont grandi en jouant sur leur Game-Boy dans leur chambre, n’explorant rien d’autre que des pixels.

Le principe du jeu (intégré dans la réalité et la géographie) n'est pas nouveau, mais la popularité mondiale des Pokémons a suscité un intérêt tel que Pokémon Go entame un bouleversement de notre manière d'appréhender les déplacements et la géographie.

Pokémon Go, c'est le retour de la flânerie à la française

Vous les avez peut-être remarqués, déambulant maladroitement dans la rue, un œil sur le téléphone, l’autre sur la route. Ils s’arrêtent parfois à un carrefour ou près d’un lieu important, reviennent sur leur pas, esquivent maladroitement. Certains les moquent, d'autres les observent, amusés. Mais dans une société où nos journées sont définies par des trajets précis et balisés (du domicile au métro, du métro au boulot et inversement le soir), les dresseurs brisent les lignes et relancent la mode de la flânerie telle que la décrivait Baudelaire il y a plus de 150 ans, comme l'a souligné le site spécialisé CityLab.

Pokémon Go nous fait oublier les pancartes de directions habituelles au profit d'une chasse imaginaire: les trajets deviennent moins utilitaires. Le dresseur n’optimise pas sa trajectoire comme le piéton qui suit Google Maps (avec une ligne bleue qui minimise le temps de trajet): il va en diagonales, à reculons, traverse la route et se retrouve parfois dans des quartiers qu’il ne connaît pas.

Dans un article passionnant sur le site Forbes, le journaliste Paul Tassi explique comment se servir du radar de Pokémons pour optimiser sa chasse. Sur une grille (image ci-dessous), le jeu nous montre un classement par distance de ces Pokémons, du plus proche (en haut à gauche) au plus éloigné (en bas à droite). Selon le Pokémon que vous recherchez vous vous déplacerez selon une flèche ou une autre:

Image via Forbes

Pour Jacques Lévy, géographe, professeur à l'École Polytechnique fédérale de Lausanne, Pokémon remet au goût du jour la chasse au trésor:

«Qu'est-ce qui se passe quand un joueur se retrouve à devoir poursuivre un Pokémon dans un endroit qu'il ne connaît pas? Il va forcément consacrer du temps, de l'énergie et de l'intelligence pour comprendre l'endroit où il se trouve, savoir comment il va y aller. Cela suppose donc un détour, comme pour les jeux de piste.»

Le détour. Il s'agit d'une rupture dans un chemin préétabli, logique, rationnel. Et cette façon de considérer les déplacements apparaît régulièrement dans les récits de joueurs.

Le matin en allant au boulot, je fais des détours par des petites rues histoire de croiser des Pokestops et peut-être de capturer des bestioles

Marc, joueur parisien

«Le matin en allant au boulot, je fais des détours par des petites rues histoire de croiser des Pokestops et peut-être de capturer des bestioles, m’a expliqué par mail Marc, Parisien de 37 ans. Le lendemain de la sortie du jeu, j'ai passé ma pause déjeuner à marcher dans Paris, téléphone en main. C'est la première fois que je faisais ça, d'habitude je déjeune devant mon clavier. J'ai regardé le résultat sur Google Maps: j'ai marché deux bornes.»

On pourrait facilement penser que cette façon anarchique de se déplacer, «en dehors des sentiers battus», peut se révéler dangereuse, et c’est vrai dans certains cas. Un Suédois s’est récemment blessé sur la clôture d’un parc olympique à Stockholm en voulant pénétrer dans l’enceinte pour capturer un Pokémon. À Compiègne, une femme (qui est saine et sauve) est tombée dans un trou dans les mêmes conditions. Les exemples de ce type ne manquent pas, ce n’est donc pas un hasard si les forces de police et de gendarmerie multiplient les messages de préventions plus ou moins adéquats.

Mais ce changement dans notre façon de se mouvoir va beaucoup plus loin. Désormais constitués de détours, nos trajets sont perturbés, pour peu que l'on reste prudent. Il s’agit-là une remise en cause sensible des logiques d’urbanisme.

Fini la routine métro-boulot-dodo?

Philippe Gargov est géographe, spécialiste de la ville numérique, et contributeur chez Slate.fr. Dirigeant du cabinet de tendances et de conseil en prospective urbaine [pop-up] urbain, il a également écrit un article sur Pokémon Go, et notamment sur les questions qu'il pose en terme d'urbanisme. Au téléphone, il m'explique:

«Nos villes sont très définies par les routines entre le domicile et le travail. Même chose pour la question des loisirs: on sort plus ou moins dans les mêmes endroits, on fréquente un peu toujours les mêmes lieux. Pokémon Go est un peu venu requestionner tout cela en rappelant que notre géographie personnelle est assez limitée. Ce qu'on peut observer, c'est que cela casse des codes à la marge. On va jouer pendant une pause, pendant qu'on attend le bus, sur le chemin entre le domicile et le travail. On ne va pas forcément casser les codes fondamentaux, mais sur les interstices, il se passe des choses intéressantes.»

La société est passée d'un paradigme du transport, c'est-à-dire le déplacement passif d'un point A à un point B, à un paradigme de la mobilité, où le voyageur est beaucoup plus autonome

 

Il m'a également parlé du travail de George Amar, qui a écrit un livre intitulé Homo Mobilis. Ce dernier y écrit que la société est récemment passée d'un paradigme du transport, c'est-à-dire le déplacement passif d'un point A à un point B, à un paradigme de la mobilité, où le voyageur est beaucoup plus autonome et apte à saisir des «opportunismes» sur son trajet. Par exemple, la présence d'une pharmacie, de magasins et d'une supérette dans la gare Saint-Lazare rentre dans cette réinvention du déplacement. Pokémon Go est aussi en train de devenir l'un de ces opportunismes en proposant des petits détours dans le quotidien pour trouver quelque chose en plus. «George Amar disait que l'homme mobile a besoin de baskets, d'un cerveau et d'un téléphone portable, ajoute Philippe Gargov. Pokémon Go est l'incarnation même de cette autonomisation du citadin, même si lui ne l'entendait pas forcément dans le sens ludique.»

Il existe également une seconde dimension quand les joueurs consacrent du temps au jeu en dehors de leur routine. Pour attraper tous les Pokémons, il faut sortir de son environnement et en explorer de nouveaux: pour les Pokémons poissons comme Magicarpe, il faut se rapprocher des points d'eaux, pour trouver des Pokémons de type roche, la montagne est le lieu idéal... Le petit monde urbanisé, imaginé et compartimenté pour être suffisant ne suffit plus aux yeux du joueur. Il faut sortir de sa ville pour explorer les bois, traverser des ponts pour s'emparer d'arènes fictives, prendre son vélo pour couvrir plus de distances. «En plus du trajet pour travailler, je profite du jeu pour faire des balades le soir ou la nuit, m'a ainsi raconté par mail Nawale, joueuse de 26 ans. Je ne restais qu'aux alentours de chez moi au début. Puis j'ai commencé à aller dans les villes limitrophes. Dès que j'aurai plus de temps, je ferai un tour dans les parcs de Paris.» Ce n'est pas un hasard non plus si l'un de mes amis, joueur acharné de niveau 24, s'est payé un abonnement au VélO2 (version valdoisienne du Vélib') pour couvrir plus de territoire et élargir le diamètre horizontal de sa carte personnelle.

Le citadin redevient un touriste chez lui

Une fois que «l'homo mobilis» a compris qu'il pouvait faire plus que de simplement éviter les crottes de chien sur le trottoir et à attraper son train, de nouvelles couches d'informations se révèlent tout autour de lui et au-delà de son champ de vision.

«Normalement, dans vos trajets quotidiens, l'environnement n'a aucune importance, on passe de notre logement à notre travail, explique le géographe Jacques Lévy. Pokémon Go remet en cause ce modèle géographique carthésien et industriel en s'inscrivant dans un monde plus complexe. Chaque lieu est alors fait de couches, qui comprennent des dimensions très diverses.»

Avec le jeu, j’ai découvert des zones à côté de chez moi que je ne connaissais pas

Charly, joueuse parisienne

Par exemple, pour récupérer des Pokéballs et autres objets indispensables pour attraper des Pokémons, il faut se rendre sur des lieux définis par la société éditrice et qui correspondent à des éléments réels et intéressants: une statue, un parc, une plaque commémorative, ou même un graffiti. En montrant ces endroits aux joueurs, ces derniers ne peuvent plus ignorer des éléments qui étaient là depuis toujours, juste à côté d'eux. «Avec le jeu, j’ai découvert des zones à côté de chez moi que je ne connaissais pas, comme un parc par exemple, nous explique Charly, blogueuse parisienne et joueuse motivée. Près d’Opéra, je suis aussi tombée sur une plaque commémorative d’un jeune soldat abattu pendant la guerre.» «J’ai découvert des ruelles des quartiers, quelques tags cachés, mais aussi un bâtiment qui fait trompe l’oeil pour masquer l’aération de métro chez moi vers Gare du Nord», relève de son côté Guillaume Blaineau, 23 ans.

Comprendre la valeur historique et urbaine de notre environnement proche, c'est aussi ce qui a fasciné celui qui se définit comme un «archéologue punk sans frontière», Andrew Reinhard. Connu dans le milieu du jeu vidéo pour ses fouilles autour de vieux jeux Atari, il a évidemment tenu à faire part de son opinion sur Pokémon Go. Par mail, il m'a confié avoir redécouvert sa petite ville du New Jersey et son lieu de travail: «Dans ma petite ville, Pokémon Go m'a mené à des lieux, des statues et des monuments dont j'ignorais tout. À Manhattan, j'ai découvert tellement de choses historiques à cause de l'application.»

Et c'est ainsi que le joueur, qui jusque-là ne considérait pas forcément son environnement immédiat, apprend à l'envisager sous un autre angle, historique et touristique, et à lui accorder sont identité de lieu en tant que tel. Comme l'a très bien rappelé le site The Conversation, le géographe humaniste Yi-Fu Tan déclarait déjà en 1977: «Ce qui nous apparaît d’abord comme un lieu indifférencié ne devient un lieu véritable que lorsque nous commençons à mieux le connaître et donc à lui accorder de la valeur.»

L'intérêt du touriste n'est pas forcément de se déplacer mais de regarder autrement, comme étranger, les lieux alentour

Jacques Lévy

«Dans les études sur le tourisme, ajoute de son côté le géographe Jacques Lévy, on s'aperçoit que l'intérêt du touriste n'est pas forcément de se déplacer mais de regarder autrement, comme étranger, les lieux alentour, y compris ceux qui lui sont familiers. On peut voyager sans se déplacer, et je pense qu'un jeu comme celui-là permet de voir autrement des lieux qu'on connaît. C’est le décalage du regard qui permet de trouver de nouvelles couches, de nouvelles ressources spatiales.» Il définit ainsi une découverte «verticale» de notre propre zone familière. «L’élargissement n’est pas seulement horizontal, par extension de la portée de nos déplacements, il peut être aussi vertical en augmentant notre prise de conscience de la richesse que recèle chaque petit morceau de la planète.»

Andrew Reinhard est allé plus loin en estimant que les musées et les sites historiques, qu'ils soient inclus dans les villes ou en dehors, devraient s'emparer du jeu pour se mettre en valeur. Notamment parce qu'ils sont déjà catégorisé comme des lieux d'intérêts dans le jeu. «C'est aux musées et aux organisations de trouver un moyen de convertir un visiteur joueur de Pokémon en un visiteur sur la durée, pour les encourager à se considérer ce qu'ils voient de l'histoire.» Si les McDonald's japonais ont déjà payé pour être l'un de ces points d'intérêts, on peut très bien considérer l'idée d'un Musée du Louvre où seraient placés certains Pokémons rares. Reste à savoir si les dresseurs lèveront la tête pour regarder Mona Lisa une fois le Dracolosse attrapé.

«Pour les joueurs plus jeunes, c'est peut-être la première occasion d'aller dehors et d'explorer, et je pense que l'exploration devrait être encouragée», explique-t-il avant d'ajouter que ce genre d'applications représentent «nos nouvelles cartes». «Et si un enfant sur cent découvre quelque chose de nouveau, ou est inspiré par un lieu historique, alors c'est tant mieux.»

Inégalités territoriales

On a parlé des zones très urbanisées (à savoir Paris, la petite couronne, ou les grandes villes de province), mais qu'en est-il des zones plus rurales ou celles où la concentration de lieux historiques est moindre? Paradoxalement, il est plus facile d'explorer les zones où les populations sont les plus concentrées, c'est l'un des gros problèmes du jeu.

Régulièrement, sur internet, des joueurs vivant loin des grandes villes se plaignent du manque de Pokémons, d'arènes de combat et de Pokéstops. Alors que les urbains jettent leurs Pokéballs pour alléger leur sac (virtuel) trop lourd, les gens vivant en périphérie de ces zones marchent toujours plus pour en trouver.

J'ai le sentiment que c'est bien plus difficile dans les petites villes

Un joueur du Val d'Oise

Pour mon ami adepte de vélo dont je vous parlais plus haut, le fait d'habiter dans une ville résidentielle du Val-d'Oise est également problématique: «J'ai le sentiment que c'est bien plus difficile dans les petites villes. Chez moi par exemple, on doit compter quelque chose comme vingt à trente Pokéstops grand maximum. Autour de la gare de Cergy [ville ou la concentration d'habitants et de services est plus forte, NDLR], j'en ai visité vingt en à peine dix minutes…» «Mon petit frère en vacances à Mayotte a beaucoup de mal à avancer dans le jeu alors qu'à la Réunion, où il vit, c'est moins difficile, m'explique de son côté Nawale. Je pense que le nombre d'arènes et de Pokéstops est très lié à la taille de la ville, mais aussi au potentiel touristique.»

La jeune joueuse a soulevé deux questions très importantes pour expliquer ces discriminations territoriales: la concentration de joueurs et les ressources institutionnelles disponibles. Il faut savoir deux choses sur Niantic, la boîte qui a développé le jeu. Tout d'abord, elle est née grâce à Google, pour qui elle a lancé le développement d'applications de cartographie comme Google Earth ou Google Maps. Ensuite, Niantic a créé en 2013 un jeu semblable à Pokémon Go, Ingress, où le but est également de se déplacer dans la vraie vie pour prendre virtuellement possession de lieux existant. Le jeu permettait aux joueurs de proposer eux-mêmes ces fameux points d'intérêts, c'est pour cela que l'on retrouve des lieux très particuliers comme des graffitis ou parfois des faux lieux qui ne servent que l'intérêt de certains joueurs. Sans que Niantic confirme, de nombreux médias spécialisés en ont déduit que les cartes et les lieux d'intérêts de Pokémon Go sont le fruit des cartes Googles Maps et du crowdsourcing (forcément biaisé) des joueurs d'Ingress. Si l'on ajoute à cela le fait que de nombreux Pokéstops sont situés sur des lieux historiques ou pratiques, il est compréhensible de voir que certains joueurs vivant dans des villes nouvelles ou isolées ont du mal à cacher leur frustration face à ce jeu essentiellement urbain.

Pokémon Go questionne bien notre rapport à la ville, mais il perpétue les inégalités territoriales. S'il veut être aussi novateur qu'il le prétend, et devenir enfin le jeu d'exploration dont rêvent des millions de fans depuis près de vingt ans, il faudra qu'il transcende les réalités matérielles et sociales de la géographie réelle, pour véritablement proposer non seulement de nouvelles méthodes d'exploration, mais un nouveau lien à la ville. 

Vincent Manilève
Vincent Manilève (353 articles)
Journaliste
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