Monde

Munich: le terrorisme islamiste a bel et bien gagné la bataille de la terreur

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 26.07.2016 à 11 h 17

La tuerie de Munich, requalifiée comme «acte classique de forcené» après que la police n’ait pas trouvé de lien avec Daech, montre à quel point l’organisation est hégémonique quand il s’agit d’inspirer la terreur.

Devant le centre commercial de Munich où une fusillade a fait neuf victimes le 22 juillet 2016. CHRISTOF STACHE / AFP

Devant le centre commercial de Munich où une fusillade a fait neuf victimes le 22 juillet 2016. CHRISTOF STACHE / AFP

L’attaque-suicide d’un Syrien de 27 ans devant un festival de musique de la ville allemande d’Ansbach, qui a fait plusieurs blessés dont trois graves, remet l’hypothèse terroriste au coeur du débat en Allemagne, alors même que le pays la voyait s’éloigner la veille. Malgré un lourd bilan, le responsable de la police de Munich a écarté le spectre d’un attentat terroriste dans le cas de l’attaque d’un centre commercial de la capitale de la Bavière, qualifiant la tuerie d’«acte classique d’un forcené». Cette déclaration est d’abord un rappel que le terrorisme ne se repère pas nécessairement au nombre de victimes.

Selon une phrase de Raymond Aron souvent citée:

«Une action violente est dénommée terroriste lorsque ses effets psychologiques sont hors de proportion avec ses résultats purement physiques.»

Cette définition large permet d’intégrer à la liste des activités, des configurations et des idéologies assez variées, sans pour autant sombrer dans le relativisme radical qui, en la matière, est guidé par la seule prémisse selon laquelle le terrorisme ne saurait être défini puisqu’il est toujours nommé ainsi par ses ennemis. Cette prudence sémantique permet de se méfier des instrumentalisations fréquentes de la catégorie de terroriste, mais peut dans d’autres cas nous plonger dans un vide conceptuel improductif.

Le lancinant «deux poids, deux mesures»

A la lumière de ces éléments, ne devrait-on pas considérer que le geste d’Ali David Sonboly, le Germano-iranien de 18 ans auteur de la tuerie, satisfait aux critères pour être considéré comme terroriste? Il était fasciné par Anders Breivik, le militant d’extrême droite qui a tué 77 personnes en Norvège en 2011 à Oslo et sur l’île d’Utoya, et qui était l’auteur d’un manifeste on ne peut plus explicite sur les motivations politiques de son geste, dirigées contre «les régimes culturellement marxistes/multiculturalistes d’Europe». Breivik avait été qualifié de terroriste par la presse du monde entier, et c’est ce qualificatif qui avait été retenu pour les accusations formelles: «actes de terrorisme» et «homicides volontaires».

Les choses se compliquent dans le cas de Munich puisque, comme nous l’avons relevé à la suite des informations données par la police allemande ce weekend, l’auteur se serait inspiré du mode d’action de Breivik et pas forcément de son idéologie ultranationaliste et raciste et de son obsession de l’islamisation; en tout cas pour le moment les preuves manquent pour étayer cette supposition. L’auteur était de surcroît fasciné par d’autres cas de tueries n’ayant, elles, pas de motif politique particulier.

L’enquête révèle également que le jeune homme souffrait de dépression et faisait l’objet d’un suivi médical et psychiatrique. Mais n’était-ce pas aussi le cas de Mohamed Lahouiaej Bouhlel, le tueur de Nice, qui outre une dépression s’était vu diagnostiquer un début de psychose par un psychiatre qui l’avait reçu avec son père en Tunisie dans les années 2000? Les deux tueurs semblent se rapprocher de la définition de l’«amok», un terme médical qui désigne une rage incontrolable meurtrière. Des tueurs amoks qui par mimétisme marcheraient dans le sillon de causes terroristes dont les actes sont massivement relayés par les médias.

La révélation d’une préméditation ajoute encore au parallélisme entre les deux cas, et exaspère ceux qui voient dans le cas de Munich un énième cas de traitement différentiel qu’autorités et médias réservent aux tueurs en fonction de leur origine et de leur inspiration idéologique. Le schéma typique opposant un tueur originaire d’un pays de culture musulmane à un tueur blanc de culture chrétienne. Il y aurait, pour les premiers, une suspicion systématique de terrorisme islamiste, quant les seconds seraient volontiers décorrélés de leur milieu et leurs actes requalifiés de «simples» coups de folie apolitiques, une interprétation considérée comme une sorte de privilège psychiatrique dont ne bénéficient pas tous les coupables d’attaques de masse.

Le djihadisme est devenu le «top of mind» du terrorisme

La manipulation aurait pour objectif de ne pas accréditer la menace d’une idéologie d’extrême droite inspiratrice de violences politiques, quant à l’inverse tout arabe ou musulman tueur serait trop rapidement considéré comme ayant agi au nom d’un dévoiement violent de l’islam. C’est pourquoi après chaque attaque relayée par les médias, les milieux d’extrême gauche semblent pencher a priori pour du terrorisme d’inspiration nationaliste et raciste, et les milieux d’extrême droite espèrent que le tueur sera originaire d’un pays arabe et musulman pour accréditer leur discours d’angoisse civilisationnelle.

Il y a pourtant une différence notable entre ces deux cas récents: l’existence d’une revendication a posteriori dans le cas de Nice, et l’absence d’une telle récupération de l’acte dans le cas de Munich. Au-delà de cette variante, le «deux poids deux mesures» constaté dans le traitement médiatique des différentes attaques meurtrières peut apparaître comme le signe que le terrorisme islamiste a gagné la bataille de la terreur. Il est devenu la première cause qui vient à l’esprit par défaut en cas de tuerie, une sorte de marque «top of mind», celle citée spontanément en première position quand on demande aux gens ce que leur inspire un secteur d’activité particulier. Et est donc bien le gagnant de la bataille pour inspirer la terreur. 

Au point que la peur semble retomber d’un cran quand la confirmation est donnée qu’il n’est pas à la manœuvre. Comme si les morts d’une autre cause ou d’une absence de cause étaient alors moins nombreuses, ou moins effrayantes, que si elles avaient été perpétrées par des djihadistes. Il est donc juste de rappeler que des préjugés nous font prendre trop rapidement le djihadisme pour la seule forme de terrorisme, qui a connu bien d’autres incarnations historiques. Mais cette précaution ne peut rien contre le fait que ce djihadisme apparaît bien aujourd’hui aux opinions comme le pourvoyeur le plus prolixe et le plus préoccupant de violence idéologique.

Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (990 articles)
Journaliste
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