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Comment «Orange is the New Black» a rendu ses fans furieux

Pauline Thompson, mis à jour le 27.07.2016 à 9 h 07

La série «Orange is the New Black» s’est essayée, dans une saison brutale, à montrer la violence raciale aux États-Unis. Elle n’a réussi qu’à choquer ses spectateurs.

Blair Brown et Samira Wiley dans «Orange is the new Black» © Netflix

Blair Brown et Samira Wiley dans «Orange is the new Black» © Netflix

Le mouvement Black Lives Matter s’est fait entendre récemment en France, à la suite de la mort d’Adama Traoré, jeune homme de 24 ans, décédé en garde à vue dans des circonstances troubles. Un «malaise cardiaque» a d’abord été invoqué, puis finalement «une infection très grave». La famille de la victime, précisant au passage qu’Adama jouait au foot avec ses copains la veille et n’était pas cardiaque, a demandé une contre-autopsie tandis que des émeutes éclataient dans plusieurs villes du Val-d’Oise pour réclamer justice.

Mais le mouvement Black Lives Matter a émergé aux États-Unis en 2012, après l’acquittement de George Zimmerman, l’homme qui a tué Trayvon Martin, un adolescent noir sur lequel il a tiré, affirmant l’avoir pris pour un voleur, alors qu’il rentrait chez lui après avoir acheté des bonbons et un soda. Ce nombre d’homicides n’a cessé de se multiplier aux États-Unis: après Trayvon Martin il y a eu Michael Brown, et il y a eu Eric Garner, et il y a eu tant d’autres personnes tuées, notamment par la police, qu’en 2016 sur 602 américains tués par la police, 148 étaient noirs (environ 25% de noirs, quand la population noire ne représente qu’à peu près 13% de la population totale aux États-Unis). 69% des victimes noires n’étaient même pas armées au moment du meurtre et 97% des meurtres en 2015 n’ont entraîné aucune inculpation. Ce racisme systémique a poussé plusieurs célébrités à créer la vidéo «Les 23 façons dont vous pouvez être tué si vous êtes noir en Amérique»:

 

Et Black Lives Matter se bat pour toutes ces vies. Pour réclamer justice mais aussi pour informer les gens, pour «résister face à la déshumanisation des vies noires».

Représentation culturelle

Dans sa quatrième saison, sortie sur Netflix en juin 2016, la série Orange is the New Black a choisi de faire écho à ce racisme systémique et au mouvement Black Lives Matter.

N.B.: si vous n’avez pas vu la dernière saison, cet article contient de nombreux spoilers.

Dans toute cette saison la série –qui raconte la vie de femmes dans une prison américaine, et louée depuis quatre ans pour sa diversité et parce qu’elle montre à l’écran toutes ces vies marginalisées habituellement invisibles– raconte la fin tragique du personnage de Poussey Washington.

Poussey et Taystee dans Orange is the New Black

Poussey est l’une des détenues de Litchfield, condamnée à six ans de prison pour avoir dealé un peu d’herbe et pour avoir été arrêtée sur une propriété privée (un terrain à l’abandon). Peine lourde pour le crime commis. Poussey est noire, lesbienne et probablement le personnage le plus attachant de la série avec sa meilleure amie Taystee.

Dans l’avant-dernier épisode de la saison 4, les scénaristes ont choisi de la faire mourir par étouffement sous le genou d’un garde, se rendant compte trop tard qu’il était en train de l’étouffer: une référence claire à la mort d’Eric Garner en 2014, lui aussi mort étouffé par un policier.

La mort d’Eric Garner avait été filmée: on le voyait répéter «I can’t breathe» («Je ne peux pas respirer») de la même façon que Poussey dans la série. La mort d’Eric Garner avait déclenché des émeutes mais le policier n’avait pas été poursuivi.

Dans la série, cette mort arrive après un crescendo de violences et d’actes racistes et impunis de la part des gardes de la prison envers les détenues noires et latinos. La série cherchait à dénoncer ce racisme, comme l’expliquait Danielle Brooks, l’actrice jouant Taystee, dans une interview pour Variety:

«C’est le monde dans lequel on vit et nous racontons cela pour les perdus, les derniers, les laissés-pour-compte, les méprisés.»

Mais la mort du personnage de Poussey a entraîné des réactions très violentes de la part de nombreux spectateurs et notamment de spectateurs et journalistes noirs s’indignant de ce choix scénaristique. Samira Wiley, l’actrice jouant Poussey, confiait également à Variety:

«Les gens sont furieux. Les gens sont soit vraiment, vraiment, vraiment contrariés et en colère et menacent d’être violents, soit profondément tristes et dévastés. Je savais que les gens auraient une réaction émotionnelle très forte. […] Mais la façon dont ces fans sont furieux et en colère et les choses qu’ils disent est un peu choquante.»

 

Une série engagée

La première saison d’Orange is the New Black sortie en 2013 sur Netflix, est adaptée de l’histoire vraie de Piper Kerman, jeune femme blanche et bourgeoise emprisonnée un an pour blanchiment d’argent au service d’un trafic de drogue. Elle devient Piper Chapman dans la série et on découvre la vie en prison à travers ses yeux. Mais au fil des épisodes, l’histoire de Piper occupe de moins en moins de place pour laisser la vedette aux autres personnages/détenues. Orange Is The New Black présente ainsi toutes ces vies, tous ces personnages bouleversants derrière les barreaux: de Sofia Burset, femme transgenre jouée par Laverne Cox, à Suzanne «Crazy Eyes» Warren, souffrant de troubles psychologiques et magnifiquement interprétée par Uzo Aduba, rôle pour lequel elle a déjà remporté deux Emmy Awards.

La série s’attache à travers les épisodes dans la prison et les flashbacks sur leurs arrestations à humaniser ces laissées-pour-compte. Parmi elles, Taystee et Poussey sont certainement les plus innocentes et les plus drôles de la prison, c’est le plus souvent elles qui ramènent le comique dans cette série présentée comme une «dramédie»:


Mais Poussey est à l’intersection de trois discriminations: elle est une femme, noire et gay. L’intersectionnalité, c’est en gros les couches de discrimination et d’oppression qui s’additionnent sur les minorités. Si vous faites partie de plusieurs minorités en même temps, vous serez d’autant plus discriminé, comme Poussey. Et de fait, Poussey permettait de représenter dans un média de masse une triple minorité quasiment jamais représentée: les femmes noires et lesbiennes. Elle était aussi un des rares personnages de la série porteuse d’espoir avec un début d’histoire d’amour et une promesse d’emploi à sa sortie de prison.

Pourquoi donc avoir fait mourir Poussey? Pourquoi avoir supprimé de la série ce personnage si important dans ce qu’il représentait? Selon Samira Wiley, le fait même que les spectateurs soient particulièrement attachés à ce personnage justifie son choix pour faire réagir les gens:

Je veux que les gens soient furieux que ça arrive dans la vraie vie

Samira Wiley (Poussey)

«Je pense que c’est ma responsabilité et notre responsabilité en tant qu’artistes et en tant que membres de l’équipe qui produisons la série de reproduire ce qui arrive dans la vraie vie. Ce n’est pas irréfléchi. C’est une mort insensée mais ce n’est pas une décision irréfléchie de la part de la série. Elle fait écho à tant de morts l’année passée. Eric Garner. Mike Brown. Cela arrive dans la vraie vie, et les gens sont furieux. J’ai l’impression que la plus grosse partie de la colère des gens est dirigée vers la série; ils sont furieux contre la série. Je veux que les gens soient furieux mais je veux qu’ils soient furieux que ça arrive dans la vraie vie.»

La saison entière rend furieux, de la gestion calamiteuse de la prison par une entreprise privée uniquement préoccupée par le fait de rentrer dans le budget prévisionnel, au surpeuplement de la prison dû aux nécessités du susmentionné budget, en passant par le recrutement de nouveaux gardes mal formés et/ou vétérans de l’armée qui appliquent les mêmes méthodes sadiques que dans les prisons qu’ils ont gardées à travers le monde –la série esquissant au passage une critique cinglante de l’armée américaine.

Le personnage de Piper –que l’on a suivi depuis plusieurs saisons sans s’attacher cette fois car elle est l’anti-héros parfait, au mieux agaçante au pire franchement insupportable– participe activement à ce climat nauséabond. En voulant casser la concurrence de sa contre-bande de petites culottes, elle rassemble malgré elle les suprémacistes blanches de la prison et dénonce la concurrence portoricaine aux gardes, en les prévenant de l’apparition de soi-disant gangs violents. Cela entraîne la fouille systématique des détenues latinos et noires harcelées sexuellement au passage, seules les blanches bénéficiant de la présomption d’innocence. S’ensuivent des tortures faisant écho à certains scandales visant l’armée américaine: une détenue latino est obligée de manger un bébé rat vivant puis Suzanne est poussée à se battre contre une autre détenue, qui finit à l’hôpital, pendant que les gardes ramassent les gains des paris. Ceux-ci ne sont bien sûr jamais inquiétés puisqu’ils sont du bon côté des barreaux.

Miroir inversé

Pourtant, le garde qui perpétue le meurtre de Poussey ne fait pas partie des «bad guys»: c’est un jeune garçon un peu paumé et maladroit qui tente d’ailleurs de dénoncer les pratiques de la prison. Mise à part sa jeunesse, il est l’exact opposé de Poussey. Baxter Bayley est un homme blanc hétérosexuel. Poussey est éduquée, elle parle trois langues, elle a vécu à l’étranger et se fixe des buts pour sa sortie de prison là où Bayley est peu éduqué, présenté comme le jeune loser typique des banlieues blanches américaines qui va de petits boulots en petits boulots sans ambition, en en faisant le moins possible.

Plusieurs flashbacks le montrent en train de se faire virer d’un glacier parce qu’il volait des glaces pour les offrir aux jolies filles, en train de lancer des œufs sur les détenues de Litchfield qu’il surveillera plus tard, l’une d’elle se retournant d’ailleurs pour lui crier «Je suis un putain d’être humain» avant d’être réprimandée par un garde. Puis on voit Bayley et ses copains se faire arrêter alors qu’ils boivent et fument des joins sur une propriété privée. Un crime pas si éloigné de celui de Poussey et pourtant Bayley et sa bande sont relâchés tout de suite, les policiers s’amusant de leur «petite bêtise». À travers ces deux récits de vie, l’un des flashbacks les montrant d’ailleurs se croisant à New York, durant la fameuse dernière nuit de liberté de Poussey. L’effet de miroir inversé montre comment lorsqu’on est un homme blanc aux États-Unis on bénéficie sans même se rendre compte de privilèges qui font qu’on termine toujours du «bon» côté des barreaux.

La série justifie le fait d’avoir choisi le moins ignoble des gardes, le «pauvre type» pour être le responsable du meurtre afin d’éviter une réaction manichéenne facile du type «c’est le méchant garde qui tue la gentille prisonnière». Bayley ne tue effectivement pas Poussey intentionnellement mais lors d’une répression violente d’une manifestation pacifiste des détenues qui met Suzanne «Crazy eyes» dans une panique incontrôlable. Poussey tente de calmer Suzanne, qui saute sur Bayley; et celui-ci plaque Poussey au sol, tentant en même temps de contrôler Suzanne, et ne se rend pas compte qu’il asphyxie Poussey.

Vouloir montrer que la société entière est raciste est une chose mais faire de cette réalité une excuse pour un meurtre en est une autre

 

 

Dénoncer le racisme ou l’intégrer

Le problème évident de ce choix scénaristique, c’est qu’il justifie un des principaux arguments disculpant systématiquement les policiers coupables de meurtres: le fait qu’il y ait des «circonstances atténuantes», que ce soit un «accident», ou comme dans le cas de Trayvon Martin qu’ils aient agi par «légitime défense». Vouloir montrer que la société entière est raciste, ce que la série fait très bien et de façon répétée, est une chose mais faire de cette réalité une excuse pour un meurtre en est une autre. Et de fait cette fin a choqué nombre de fans et de critiques de la série.

Sur un site féministe, Bitch Media, Karol Collymore explique:

«Le racisme est une présence constante dans ma vie. […] Quand on est noir, on est obligé d’avoir un certain niveau de résilience qui nous aide à garder la tête haute. Pour maintenir ce niveau de résilience, j’ai besoin de passer du temps retranchée loin des hommes. Certains appellent ça “prendre du temps pour soi”. J’appelle ça “regarder la télé en buvant des sodas”. […] Cette série a été louée à raison, comme moyen de raconter des histoires sur des femmes qu’on ne voit que rarement. […] Au cours des trois dernières saisons, j’ai vu tant de noires et de femmes latinos être tour à tour les vedettes de la série. Elles ont du temps à l’écran et des histoires profondes qui leur donnent l’opportunité de gagner des prix à Hollywood. Elles ont remporté des Emmys! […] Mais cette saison d’Orange is the New Black a changé mon désir de regarder la série, peu importe les bienfaits qu’elle a apportés. Cette saison a ramené le racisme dans ma maison, un lieu dans lequel il n’est généralement pas admis.»

Le problème, comme l’indique Karol Collymore, c’est que, dans les seize scénaristes d’Orange is the New Black, quatorze sont blancs, un d’origine asiatique, un latino et aucun noir:

Collymore poursuit:

«Bien sûr, des blancs peuvent écrire pour des noirs. Ils le font depuis toujours. Mais être dans une pièce où peu de gens de couleur peuvent dire “ça va trop loin” peut entraîner ensuite des difficultés pour les spectateurs et les fans de la série. Une série qui contient autant de racisme ignoble, écrite par une équipe de scénaristes presque entièrement blanche, change la façon dont je la perçois.»

C’est littéralement de l’exploitation et du voyeurisme de notre peine étalée sur un plateau pour que le monde reste bouché bée devant et la consomme

Ashleigh Shackelford

La journaliste Ashleigh Shackelford va plus loin et accuse la série de faire du «trauma porn» pour les blancs: «C’est littéralement de l’exploitation et du voyeurisme de notre peine étalée sur un plateau pour que le monde reste bouché bée devant et la consomme.»

Le rôle éducatif de la série

L’actrice Danielle Brooks (Taystee) a répondu à cette accusation en expliquant: «Pour moi, c’est un moment pendant lequel on peut éduquer réellement les gens. Tout d’abord, cette série n’a pas du tout un public uniquement blanc. Cette série a des spectateurs de toutes les origines, de toutes les religions, de tous les âges. C’est un fait. Donc penser que c’est quelque chose visant uniquement les blancs, ça me sidère. Parce que j’aurais cru que cette personne verrait la série comme quelque chose éduquant réellement des gens qui normalement ne prendraient même pas connaissance d’une histoire pareille! Et à la fin de la série, Taystee se bat pour que justice soit rendue.»

Dans le dernier épisode de la saison, le chef de la prison fait une conférence dans lequel il excuse le garde et ne mentionne pas le nom de Poussey. Taystee écoute en cachette cette conférence et, furieuse, lance une émeute dans la prison en répétant: «He didn’t even say her name» («Il n’a même pas prononcé son nom») dans une référence claire au mouvement #SayHerName qui vise spécifiquement à défendre les femmes noires contre les violences policières.

Danielle Brooks a raison sur un point: le niveau d’éducation de la population sur les discriminations dont est victime la population noire est dramatiquement bas aux États-Unis. Un récent sondage de Pew Research Center réalisé en juin 2016 a montré que 38% des blancs pensaient que leurs pays en avait fait assez pour que les noirs aient des droits égaux aux blancs. Seuls 8% des noirs étaient d’accord. Inversement, 84% des noirs déclaraient qu’ils étaient traités moins équitablement que les blancs par la police contre 50% des blancs; en ce qui concerne les cours de justice, seuls 43% des blancs déclaraient que les noirs étaient traités moins équitablement, contre 75% des noirs. Six Républicains sur dix pensent que l’on accorde trop d’importance aux problèmes raciaux aux États-Unis. En ce qui concerne Black Lives Matter, le Pew Research Center a montré que seuls 40% des blancs soutenaient le mouvement et 28% s’y opposaient.

Quand on voit ces chiffres, on se dit que les actrices d’Orange is The New Black n’ont pas tort quant au besoin d’éducation. Mais éduquer est une chose, traumatiser des minorités déjà constamment oppressées par des complaisances scénaristiques en est une autre.

Pauline Thompson
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