France

À entendre les polémiques, on se croirait dans un poulailler dont le terrorisme ressort gagnant

Gilles Bridier, mis à jour le 25.07.2016 à 9 h 57

La polémique autour du drame du 14 juillet à Nice est d'autant plus violente que c’est la crédibilité d’élus de droite sur le volet sécuritaire qui est en jeu dans une ville qui était une vitrine.

Photo datant de 2011 montrant une policière à Nice. SEBASTIEN NOGIER / AFP

Photo datant de 2011 montrant une policière à Nice. SEBASTIEN NOGIER / AFP

«Je ne demande que le silence que les morts appellent», avait hurlé Robert Badinter, ex-Garde des Sceaux, en réponse aux huées lancées à l’encontre de François Mitterrand à la commémoration de la rafle du Vel d’Hiv en 1992. Jean-Jacques Urvoas, son successeur au ministère de la Justice, s’en est souvenu lorsque Manuel Valls fut sifflé à l’occasion de la minute de silence du 18 juillet à Nice en hommage aux victimes du tueur de la Promenade des Anglais.

Le 24 juillet, après l’interview dans le Journal du Dimanche de la responsable du centre de vidéosurveillance de Nice, une déplorable polémique enfle à nouveaux sur fond d’enjeux électoraux, visant à dégager les responsabilités de la police municipale à propos de la faille dans le dispositif de sécurité mis en place le 14 juillet.

«Vous déshonorez la cause que vous croyez servir», avait martelé Robert Badinter fustigeant les siffleurs il y a vingt-quatre ans. Aujourd’hui, l’ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin ne dit pas autre chose dans l’Obs lorsqu’il juge que «l’exploitation d’un tel drame ajoute le ridicule à la douleur». Face au déplorable spectacle de cette polémique partisane par médias interposés, c’est le terrorisme qui gagne. Les politiques sont-ils encore à la hauteur de leurs tâches?

Le discours sécuritaire à l’épreuve des faits

La sécurité est le cheval de bataille des ténors de la droite en PACA dans leur combat contre la gauche, qu’il s’agisse du président de Région Christian Estrosi ou du président du Conseil départemental des Alpes-Maritime Eric Ciotti, tous deux cadres du parti Les Républicains. Ce fut l’image de marque de l’ancien maire de Nice Christian Estrosi  qui est toujours, comme premier adjoint au maire de la municipalité, en charge des dossiers de sécurité. Il est, à ce titre, en première ligne. Quant à Eric Ciotti, il est le spécialiste des questions de sécurité dans son parti.

Comment, pour les deux hommes, conserver un discours crédible sur la politique sécuritaire et mener le combat contre le gouvernement sur ce terrain, lorsque le terrorisme frappe précisément dans leur circonscription?

Sans attendre les conclusions des enquêtes et même avant la fin du deuil national, les deux hommes ont choisi de mettre le gouvernement en accusation pour dégager la municipalité de ses responsabilités. La police nationale n’aurait pas joué son rôle. Réplique du camp adverse: dans le Canard Enchaîné du 20 juillet, on peut lire que «la mairie et la région PACA, notamment, n’ont pas pris toutes les mesures nécessaires pour assurer la sécurité de la Promenade des Anglais». Un commentaire derrière lequel Eric Ciotti perçoit l’influence du ministère de l’Intérieur. En coulisse et dans les médias, les coups bas se multiplient.

Mensonge et discrédit

Trois jours plus tard, Christian Estrosi accuse le ministre de l’Intérieur de mensonge. Et le lendemain dans son interview, Sandra Bertin, la responsable du centre de supervision urbain de Nice chargée d’établir un rapport sur l’attentat, enfonce le clou en accusant le cabinet du ministre de l’Intérieur d’avoir voulu exercer des pressions sur elle afin de dédouaner la police nationale. En portant le discrédit au niveau central, elle défend la municipalité et sa police.

Réagissant à ce qu’il qualifie de campagne acharnée et calomnieuse, Bernard Cazeneuve réplique aussitôt en annonçant vouloir porter plainte pour diffamation. Anticipant l’accusation, Christian Estrosi se défend de toute instrumentalisation de la fonctionnaire municipale pour atteindre le ministre de l’Intérieur. Au parti Les Républicains, les porte-parole se déchaînent en accusant le ministre d’avoir méprisé les propositions de la droite dans le débat pour la prolongation de l’état d’urgence.  

La polémique est nocive, surtout quand elle oublie le respect que l’on doit aux victimes

On se croirait dans un poulailler avec en toile de fond l’échéance de l’élection présidentielle… Certes, aucun ministre n’est intouchable, s’il a fauté. Mais la polémique est nocive, surtout quand elle oublie le respect que l’on doit aux victimes. La bataille engagée contre le terrorisme devrait au contraire amener tous les responsables politiques à mettre leurs querelles partisanes en sourdine pour ne se préoccuper que de l’intérêt national et de la sécurité des Français.

Enquêtes et vérifications

Pour ce qui est des responsabilités à Nice, des enquêtes ont été diligentées; le ministère de la Justice en a été saisi. Et c’est sous l’autorité du Procureur de la République, François Molins, que deux fonctionnaires de police se sont rendus à Nice, au centre de vidéosurveillance, pour les besoins de l’enquête. Trop imprécises, les révélations de la fonctionnaire sur ce qui serait un scandale d’Etat impliquent à ce stade des vérifications. En attendant, c’est la foire d’empoigne.

Quant aux autres éléments apportés par la fonctionnaire sur la vidéosurveillance, ils soulèvent maints problèmes qui ont déjà été pointés. Il semble en effet que le dispositif n’ait pas permis de visualiser le camion tueur pendant les repérages («si nous l’avions vu…», commence la responsable du CSU). Le système n’est donc pas infaillible, contrairement à ce qu’avait laissé entendre Christian Estrosi après la fusillade à Charlie Hebdo.

Ensuite, même s’il avait été verbalisé, le terroriste serait reparti, explique la fonctionnaire, reconnaissant les limites du système pour la sécurité. Enfin, elle reconnaît que malgré l’interdiction de circulation, «tous les jours, ce type de poids lourd vient livrer les hôtels», ce qui semble accréditer l’idée que les 19 tonnes ont malgré tout accès à la Promenade des Anglais alors que livraisons pourraient être réalisées avec des utilitaires légers conformes à la réglementation.

Ainsi, loin d’apporter des éclaircissements, les éléments de cet entretien introduisent des questions sur l’application et les effets de la politique de sécurité mise en place à Nice. Pour les élus locaux qui considéraient cette ville comme la vitrine d’une stratégie urbaine sécuritaire, la déconvenue est sévère. Au regard du nombre de victimes de l’action terroriste du 14 juillet, elle est toutefois très secondaire.

Gilles Bridier
Gilles Bridier (663 articles)
Journaliste
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