Monde

La couverture médiatique d'un attentat terroriste à l’étranger, une affaire de PIB

Repéré par Aude Lorriaux, mis à jour le 24.07.2016 à 11 h 18

Repéré sur FiveThirtyEight

Des internautes ont regretté que l'attentat à Kaboul samedi soit si peu couvert par les médias, malgré plus de 80 morts. Un traitement à géométrie variable qui s'explique aussi par la taille du PIB d'un pays, selon une étude.

Des personnes rassemblées autour d'affaires appartenant aux victimes de l'attentat de Kaboul. SHAH MARAI / AFP

Des personnes rassemblées autour d'affaires appartenant aux victimes de l'attentat de Kaboul. SHAH MARAI / AFP

Samedi, au moins 80 personnes sont mortes dans un attentat à Kaboul. Il y a eu aussi plus de 230 blessés. Les victimes, de la minorité chiite hazara, manifestaient pacifiquement contre un projet de ligne à haute tension, au moment où une explosion a retenti. Une tragédie encore attribuable à Daech, qui a revendiqué l’attaque et persécute les Hazaras depuis qu’il s’est implanté dans le pays. Pourtant, l’attentat a été bien moins couvert par la presse française que la fusillade qui a fait neuf mort à Munich. Ou que l’attentat d’Orlando, aux Etats-Unis, qui a fait 50 morts. Kaboul, en fait, a été tout autant ignoré, ou peu couvert, que l’attentat de Bagdad, qui a fait plus de 200 morts, et fut pourtant l’attaque la plus meurtrière de toute l’histoire de Daech. Ou que l’attentat à Dacca, au Bangladesh.

On explique généralement ce «deux poids deux mesures», dans les écoles de journalisme, par la distance géographique et «affective» à un évènement. C’est ce qu’on appelle la «loi de proximité». On parle aussi de loi du «mort-kilomètre»: plus un attentat est loin, moins il est couvert. Mais voilà qu’une nouvelle étude montre un autre facteur, décisif, de cet intérêt à géométrie variable: le PIB, ou produit intérieur brut, qui mesure la valeur totale de production de richesses d'un pays. Les pauvres nous intéressent moins que les riches, démontre cette étude de Milo Beckman, journaliste pour le site FiveThirtyEight.

Forte corrélation entre PIB et couverture médiatique

Pour ce faire, le site a utilisé la base de données des attentats terroristes dans le monde de l’institut Rand, qui comporte plus de 40.000 références d’attaques terroristes commises entre 1968 et 2009. Il l’ a croisée avec la base de données d’articles du New York Times: chaque article tagué «terrorisme» et avec une des villes répertoriées dans la base de Rand, datant du jour d’un des attentats mentionnés ou du lendemain de ces attaques, compte comme une occurence. Selon l’amplitude du massacre et la couverture qu’il recevait, Milo Beckman en a déduit un «facteur de chance» d’être couvert par le New York Times, pour chaque pays. Le résultat est bluffant, et déjoue en partie la fameuse loi du mort-kilomètre.

Les pays qui ont clairement le plus de «chance» d’être couvert par le New York Times, en cas d’attaque terroriste, sont l’Egypte, la France, la Grèce, Israël, l’Italie, le Liban, le Pakistan, l’Arabie saoudite, le Royaume-Uni, les Etats-Unis et la bande de Gaza. Les pays qui ont le moins de «chance» de recevoir une couverture sont la Thaïlande, la Colombie, l’Inde, l’Irak, le Cachemire, et… l’Afghanisthan. De manière générale, l’analyse démontre une forte corrélation entre PIB («GDP per capita», dans le graphique ci-dessous) et probabilité de couverture médiatique par le New York Times:

Il y a évidemment d’autres facteurs qui entrent en ligne de compte, comme le contexte historique: les attaques qui se sont produites dans les mois qui ont suivi le 11 Septembre ont été bien plus couvertes que celles se produisant avant. Mais tout de même: ce schéma vient conforter les impressions des lecteurs, qui ont été nombreux ces derniers jours à déplorer que l’attentat en Afghanistan soit si peu présent dans les médias, ou que #JeSuisKaboul ne récolte que peu de tweets:

Les médias doivent tendre à une couverture équitable, et le New York Times, qui a investi récemment des millions de dollars pour renforcer ses équipes à l’international, en est conscient. Les lecteurs aussi, dont dépendent journaux, radios, télévisions et sites web pour vivre, pourraient faire un petit effort: aux Etats-Unis, les recherches sur Google concernant les attentats de Paris ont été 100 fois plus élevées que celles concernant les attentats au Liban, comme l’a remarqué The Economist.

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