Parents & enfants

«J’espérais que mes harceleuses profitent de l’été pour faire une pause, mais non»

Thomas Messias, mis à jour le 01.08.2016 à 17 h 26

Chez les ados, le harcèlement ne prend pas de vacances

Même harcelés, dur pour certains de décrocher | Summer Skyes 11 via Flickr CC License by

Même harcelés, dur pour certains de décrocher | Summer Skyes 11 via Flickr CC License by

Les vacances scolaires arrivent généralement comme une bénédiction pour les élèves, en particulier pour les ados, trop contents de pouvoir multiplier les grasses matinées et les journées d’oisiveté. J’en ai également connus pour qui le congé estival était surtout synonyme de soulagement, le fait de ne pas mettre les pieds au lycée pendant deux mois leur permettant d’évacuer une partie de leur mal-être. Et s’il pouvait y avoir plusieurs causes à cela, comme par exemple une phobie scolaire pas forcément diagnostiquée, leur joie soudaine venait généralement de la possilibité tant attendue de pouvoir enfin prendre leurs distances vis-à-vis d’une situation de harcèlement. Il faut bien comprendre que pour les élèves qui en sont victimes en milieu scolaire (c’est le cas d’un sur dix), cette sensation est multipliée par un milliard. 

Sauf que malheureusement, ce répit tant attendu n'est pas toujours au rendez-vous. Harcelée pendant plusieurs années, Cyrielle (le prénom a été changé) avait la chance de pouvoir partir en vacances à la campagne durant de longues semaines d’été… sauf que le numéro de téléphone de la résidence secondaire parentale figurait dans l’annuaire du département, et que les malfaisants n’ont pas tardé à le retrouver. «Ils téléphonaient dix fois par jour, raccrochaient quand mes parents répondaient, m’insultaient quand c’était moi.» Débrancher le téléphone aussi souvent que possible a permis à Cyrielle de souffler quelques instants, à défauts de pouvoir lui procurer un soulagement durable.

Facebook et Snapchat, amis des harceleurs

Aujourd’hui, nul besoin d’inspecter les pages blanches de l’annuaire pour retrouver une victime: les réseaux sociaux ont largement facilité la tâche des harceleurs. Pendant l’année scolaire, la multiplication des messages d’insultes et de menaces sur Facebook et Snapchat permet de ne jamais relâcher l’emprise, y compris aux heures où tout le monde devrait se retrouver tranquille chez soi. Les collèges et les lycées regorgent de ce genre de situations, et c’est d’autant plus inquiétant lorsqu’on sait que les cas avérés ne représentent que la partie visible de l’iceberg.

Chez les plus jeunes, le problème vient aussi du fait que l’ouverture d’un compte Facebook est interdite aux moins de 13 ans, ce qui pousse beaucoup de petits collégiens à s’inscrire sans le signaler à leurs parents. Enfermés dans la spirale du mensonge, ils sont alors de plus en plus isolés, pris au piège d’une situation dont leurs parents ne peuvent absolument pas se douter. Les histoires tragiques de ce type, comme celle de Marion Fraisse, sont hélas nombreuses.

En vacances, quand tu t’ennuies, balancer des méchancetés est une activité divertissante

Marion

Terminée la quiétude de l’été. Tout comme les adultes, qui peinent à poser smartphones et ordinateurs même pendant leurs vacances, les ados n’arrivent pas à déconnecter. Et lorsqu’ils sont victimes de harcèlement, c’est encore pire.

«J’aurais dû profiter des vacances pour couper Facebook, c’était si simple, raconte Marion, 21 ans, harcelée durant une partie de ses années lycée. Mais c’était plus fort que moi: il fallait que j’aille voir ce qui se disait sur moi, quelles insultes ou menaces étaient prononcées… Naïvement, j’espérais que mes harceleuses profitent elles aussi de l’été pour faire au moins une pause, mais non: en vacances, quand tu t’ennuies, balancer des méchancetés est une activité très divertissante.» 

Que l’on bénéficie d’un lieu de villégiature ou qu’on n’ait pas d’autre choix que de passer les vacances dans sa ville, les deux mois de pause estivale ne permettent même plus de se couper de ceux qui vous font du mal.

Détruire pour ne pas être détruit

Sofiane, lui aussi harcelé pendant une scolarité qu’il vient de terminer, a fini par trouver une solution radicale pour s’éviter de souffrir durant tout l’été.

«Entre l’année de seconde et celle de première, je ne suis pas parti en vacances car j’aidais mon père dans son atelier. Les messages d’intimidation affluaient, dont quelques menaces de venir me casser la gueule en bas de mon immeuble, comme ça, sans raison, juste parce que j’étais “une sous-merde” selon eux. Ça a été le pire été de ma vie. L’année suivante, pendant le mois de juin, j’ai volontairement fait tomber mon portable dans l’eau. J’ai présenté cela comme un accident à mes parents, qui m’ont sermonné et m’ont dit qu’ils n’avaient pas les moyens de m’en racheter un avant quelques mois. Justement, ils avaient fait des économies pour qu’on puisse partir en vacances. J’ai enfin pu souffler un peu grâce à cette déconnexion forcée combinée à l’éloignement géographique. Mais j’avais bien conscience que détruire son téléphone pour ne plus être embêté n’était pas une solution durable.»

Aujourd’hui, Sofiane n’est pas complètement débarrassé de ses harceleurs, mais les choses semblent se tasser pour lui. «Je sécurise au mieux mon Facebook et mon Snapchat pour que seules les personnes dignes de confiance puissent avoir accès à moi. J’imagine que ceux qui m’emmerdaient ont fini par passer à d’autres cibles plus faciles à atteindre. Une amie m’a filé un coup de main. Quand on est pris dans ce genre de situation, c’est difficile d’avoir la présence d’esprit de se protéger concrètement. J’imagine que ça doit être encore pire pour des gamins de 10-11 ans qui ne savent même pas comment on paramètre ses comptes.»

Reste que si les réseaux sociaux ont contribué à renforcer la continuité des pratiques de harcèlement, il ne faudrait pas les réduire à cela. L’exemple de Cyrielle montre que le harcèlement estival a toujours existé. Il suffit de connaître l’adresse ou le numéro de téléphone de sa cible, et l’intimidation peut se poursuivre sans mal.

«L’été, ça doit être l’insouciance, la fête, les copines. Pas ça, raconte Salomé, 29 ans. Le harcèlement est encore pire à vivre quand 90% de tes potes sont partis en vacances, et que ceux qui te pourrissent la vie, où qu’ils se trouvent, continuent à te pousser à bout. Et puis moi, ça me faisait du bien de parler avec les profs, même si je n’évoquais pas le harcèlement. C’était juste agréable d’avoir des conversations intelligentes avec des adultes. Ça changeait du catalogue d’insultes que je me prenais régulièrement dans le visage. L’été, tu n’as pas ça. Tes parents bossent, et de toute façon tu n’as pas grand chose à leur dire, et il n’y a pas d’autre adulte à proximité. Alors tu ne penses qu’à ça.»

L'été, ce no man's land

Il est déjà difficile de trouver des solutions pour lutter efficacement contre le harcèlement en milieu scolaire –l’une des clés résidant dans la vigilance des équipes enseignantes, ainsi que dans la bienveillance des éventuels témoins, dont les interventions éventuelles peuvent être capitales. L’été, le champ des possibilités est absolument désertique. Le numéro vert national Net Écoute (0800 200 200) reste en service, mais il est difficile pour les victimes de harcèlement de franchir le pas et de l’utiliser (d’autant que nous n’avons pas encore de retours sur son efficacité). À part ça? Rien. Seuls des proches clairvoyants peuvent parvenir à repérer ce genre de situation. Sinon, la victime est condamnée à vivre en permanence avec un boulet au pied, sans réelle alternative.

J’étais épuisée nerveusement et physiquement, et pas parce que j’avais fait la fête pendant tout l’été

«Je me souviens qu’à la rentrée, certains profs se plaignaient parce que nous avions l’air épuisé alors que juillet et août auraient dû nous permettre d’emmagasiner du repos, dit Marion. Dans mon cas, j’étais épuisée nerveusement et physiquement, et pas parce que j’avais fait la fête pendant tout l’été. Mais comme toujours, j’ai baissé la tête pour moins montrer mes cernes, et j’ai tenté de me mettre au travail. Dans ces moments-là, oui, il m’est arrivé de penser à la mort.»

Aux États-Unis, une association nommée SmartSign avait tenté durant l’été 2013 d’inciter les jeunes à monter leurs propres groupes anti-harcèlement et à utiliser le hashtag #TakeNoBullies pour mettre en avant leurs initiatives. À en croire les tweets utilisant ce mot-dièse depuis trois ans, et malgré une campagne encourageant tout particulièrement les filles à s’engager contre le harcèlement (ce qui est éminemment contestable), les adolescents américains semblent s’être montrés assez indifférents, préférant se la couler douce au lieu de faire le boulot du secrétaire à l’Éducation.

Comment les blâmer? Plus encore en été que durant les autres saisons, on a envie et besoin de penser à soi, de laisser de côté les situations problématiques rencontrées dans l’année… «Chaque endroit que je fréquentais, du vestiaire du collège jusqu’à la supérette du bout de ma rue, était associé à une ou plusieurs scènes traumatisantes vécue avec ces types. Si je n’avais pas pu partir en vacances aussi longuement, je n’aurais pas pu déconnecter du tout. Pas la moindre minute», indique Julien, collégien dans les années 1990. Des comportements que les victimes de harcèlement, dans l’impossibilité de lâcher prise, rêvent de pouvoir adopter un jour ou l’autre à condition qu’on leur en laisse le choix.

Thomas Messias
Thomas Messias (139 articles)
Prof de maths et journaliste
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