Culture

Mets-toi à la place de ceux qui ne jouent pas à Pokémon Go

Vincent Manilève et Thomas Messias, mis à jour le 25.07.2016 à 11 h 47

C’est peut-être une question de génération, de personnalité ou de philosophie de vie: tandis qu’une partie de la planète se passionne pour le jeu Pokémon Go, l’autre s’interroge, effrayée par un phénomène auquel elle ne comprend rien et qui finit même par la terrifier. Chez Slate, un dialogue a été mis en place entre un membre de chaque clan: le passionné contre le sceptique.

Joueurs de Pokemon Go à Rome, le 19 juillet 2016 | TIZIANA FABI/AFP

Joueurs de Pokemon Go à Rome, le 19 juillet 2016 | TIZIANA FABI/AFP

Vincent: Avant de rentrer dans le vif du sujet, je voulais te demander ce que représente Pokémon pour toi. Car, pour moi, c’est vraiment une grosse part de mon enfance (oui, j’ai un grand besoin de me justifier dès le début).

Thomas: Pour moi, Pokémon, c’est mon petit frère (né en 1988) qui squatte la télé à cause d’un dessin animé bruyant et qui achète tous les jeux Game Boy autour de la série. Je suis peut-être né un peu trop tôt, mais je dois aussi avouer que j’ai toujours été plus attiré par les écrans de cinéma que par le monde de l’animation japonaise et du jeu vidéo. J’ai peut-être loupé le coche en n’allant pas voir en salles le film Pokémon: Mewtwo contre-attaque, sorti en 1998. De ce fait, j’ai laissé le monde des cartes Pokémon à mon frangin (qui continue de les collectionner) au profit des albums de foot Panini et des pogs Batman.

Vincent: De mon côté, comme je disais, j’ai complètement grandi avec. Pendant longtemps, je squattais les Game Boy de mes potes après l’école, car mes parents ont mis du temps avant d’accepter que je joue aux jeux vidéo avec mon frère. Et puis il y avait les cartes, qu’on achetait en anglais pour être sûr d’avoir des cartes rares (et tant pis s’il y avait des contrefaçons qui traînaient) et le dessin animé que je regardais religieusement le samedi matin sur TF1… Quand j’y repense, Pikachu est vraiment un personnage émouvant.

Et c’est pour cela que la sortie de Pokémon Go me parle autant: dans les jeux, on restait assis, on incarnait un dresseur de quelques pixels de circonférence, bien distinct de nous. Aujourd’hui, on devient enfin ce dresseur qui a occupé tant d’heures de notre enfance, on peut partir à l’aventure et espérer tomber sur un Pokémon rare à chaque coin de rue…

Thomas: Mets-toi à la place de ceux qui ne jouent pas à Pokémon Go. Dans certains quartiers, quand on marche dans la rue tranquillement, on manque de se faire bousculer par des sortes de zombies, qui errent en passant à côté de nous comme si nous n’existions pas. J’ai l’impression de vivre dans un film de Georges Romero. Tu racontais l’autre jour comment tu avais capturé Pikachu. Je n’aurais pas aimé être à la place de ton collègue Robin, contraint de tenir ton cannelé et ta cannette pendant que tu t’attaquais à UNE SALETÉ DE BESTIOLE INVISIBLE!

Dans certains quartiers, quand on marche dans la rue tranquillement, on manque de se faire bousculer par des sortes de zombies, qui errent en passant à côté de nous comme si nous n’existions pas

Thomas

Malgré les quelques belles histoires glanées çà et , je n’ai pas l’impression que Pokémon Go soit vecteur de lien social. J’assume le côté réac de ce que je vais dire, mais l’idée que des gens soient réunis par un jeu consistant à marcher tête baissée, les yeux braqués sur leur smartphone, je trouve ça assez triste.

Vincent: Je comprends ta réaction sur l’image «zombie» que tu as. Mais je pense qu’elle vient en partie de toutes ces vidéos qui inondent les réseaux sociaux et sont reprises en masse par les médias qui, inconsciemment ou non, ont envie de se moquer des joueurs. Oui, à Central Park, on a aperçu des gens immobiles en train de profiter d’un instant où l’afflux de Pokémons était plus important dans cette zone. Mais cela ne représente qu’une partie du jeu. Hier soir, j’ai vu deux amis qui revenaient d’une chasse de Pokémon près de la mairie à côté de chez moi. Ils ont passé pas mal de temps à parler à d’autres joueurs pour s’entraider ou même à une vieille dame qui leur demandait ce qu’ils faisaient tous à cet endroit.

Effectivement, les gens regardent beaucoup leur téléphone, mais est-ce que cela change beaucoup de ce qui se passe déjà? J’observe souvent les gens (joueurs ou non) dans la rue ou dans le train: beaucoup ont les yeux rivés sur leur téléphone, le casque audio vissé sur la tête. Et aucun contact n’est noué avec les personnes situées à quelques centimètres d’eux. Pokémon Go alimente davantage la sociabilité entre joueurs seulement, c’est évident, mais c’est déjà une bonne chose, je trouve. C’est pour cela que je pense que la comparaison avec les zombies ne tient pas forcément dans le sens où ce jeu nous fait parler, regarder, courir et même parfois pagayer!

Des joueurs de Pokémon Go dans la rue, à Tokyo, le 22 juillet 2016 | TORU YAMANAKA/AFP

Thomas: J’ai parlé de Romero, mais j’ai aussi un peu l’impression d’être Bruce Willis dans Sixième sens (en tout cas avant le twist). Toi, tu serais Haley Joel Osment. Tu vois des trucs que personne d’autre ne voit, tu interagis avec eux, ça te réjouit ou ça t’attriste... et moi, à côté, je dois faire comme si tout était normal, accepter de te voir parler tout seul.

Pire: quand je suis seul chez moi, j’ai maintenant l’impression de sentir des présences autour de moi. Je me dis que, si tu vois des Pokémon partout, c’est que, quelque part, ils existent. Et que donc, potentiellement, il y en a un dans ma baignoire. C’est comme dans les films de maison hantée, avec ces esprits qui sont partout mais que les héros ne voient pas (sauf à la fin, quand les esprits en question essaient de les buter).

Quand je sors boire un verre, je vis avec l’angoisse qu’un Bulbizarre se trouve sur ma chaise et que des tas de fêlés se mettent soudainement à me viser avec leur smartphone. C’est bizarre, non?

Vincent: Je pense vraiment que les joueurs, justement parce qu’ils aiment sincèrement cet univers, savent se comporter en société et ne pas trop s’immiscer dans la vie des gens qui ne jouent pas… En tout cas, je l’espère sincèrement, même si on a déjà vu quelqu’un percuter une voiture de police en jouant. Mais ta comparaison avec Sixième sens est vraiment intéressante, et en un sens je suis assez d’accord. C’est une question de croyance comme tu l’as dit. Dans la vie, les gens croient ou non aux esprits, et c’est pour cela que Sixième sens est fort, parce qu’il confirme une croyance. Avec Pokémon Go, c’est la même chose en un sens: certaines personnes décident de voir ces Pokémons, d’autres non. Sauf qu’on ne parle pas de croyances millénaires mais d’êtres virtuels, programmés pour apparaître dans l’espace public et seulement sur l’écran des joueurs.

On parle de réalité augmentée avec Pokémon Go, un principe qui existe depuis des années avec d’autres jeux de réalité augmentée comme Ingress, qui permettait déjà aux joueurs de réinterpréter leur environnement. Je comprends que quelqu’un qui ne joue pas puisse se dire que les bestioles pullulent autour de lui, mais, étant donné l’aspect purement technologique du jeu et les nombreux bugs qui demeurent, je pense qu’on peut dormir tranquille.

Thomas: Je suis totalement déprimé. Après avoir arrêté Twitter pendant près de six mois parce que je trouvais les débats stériles, j’ai repris il y a une poignée de semaines et j’ai déjà envie de me tirer de nouveau. Un tweet sur dix semble parler de Pokémon. Pire: la plupart des gens (toi le premier) en parlent comme si c’était un truc normal, naturel, désormais ancré dans notre culture et notre quotidien! Plus de hashtag, plus de contexte. Des gens disent «j’ai capturé Miaouss» comme ils diraient «je sors de chez le dentiste», et d’autres les félicitent. Je n’ai pas envie d’appartenir à ce monde-là.

Pokémon Go, c’est comme si Proust bossait pour Deliveroo et venait nous livrer en personne une énorme cargaison de madeleines

Vincent

Moi aussi j’ai des faiblesses, hein. J’aime Caméra Café, les Figolu et les albums de Jenifer. Mais je n’ai pas l’impression de perdre pied à ce point. J’ai vu beaucoup beaucoup de films, lu quelques livres, et je lis même chaque jour les news sportives alors que je ne regarde presque plus de sport depuis quasiment quinze ans. Tout ça pour ma culture personnelle, et aussi pour avoir des choses à dire en soirée. Pokémon Go a tout flingué. Je ne peux plus l’ouvrir sans passer pour un réac, et je suis condamné à écouter sans rien comprendre des histoires de captures de Dracaufeu et de pokéballs mal utilisées. Ça va nuire à ma sobriété, je le sens...

Vincent: On en parle comme si c’était normal parce que ça l’est pour notre génération, qui a grandi avec. C’est une partie de notre culture, même si cela semble ridicule pour d’autres. Comme je te le disais, mon enfance a été imprégnée de ces bestioles fictives, on apprenait leurs noms par cœur, on avait nos préférés (j’ai une tendresse particulière pour Psykokwak), et ceux qu’on détestait croiser dans hautes herbes pixellisées du jeu.

Pokémon Go, c’est comme si Proust bossait pour Deliveroo et venait nous livrer en personne une énorme cargaison de madeleines. Et le thé qui va avec. C’est purement générationnel. Ma comparaison est peut-être hasardeuse mais quand les journalistes David Dufresne et Patrick Oberli ont sorti leur webdoc «Hors-Jeu», un tas de fans de foots trentenaires ont été ravis d’y trouver un détournement des célèbres vignettes Panini qu’ils collectionnaient précieusement étant plus jeunes. Et si ça peut te rassurer, je pense que la mode passera et que, très vite, le jeu n’occupera qu’une partie minoritaire de nos vies, ou du moins raisonnable. L’effet médiatique et collectif s’évanouira à la rentrée…

Thomas: J’espère, parce que c’est dangereux ton truc. Toi, tu as juste lâché une pâtisserie bordelaise et 33 centilitres de boisson fraîche, mais qui me dit que d’autres ne vont pas lâcher la main de leur gosse au bord du passage clouté, ou le volant de leur voiture? On court à la catastrophe. Je me demande combien il faudra de victimes collatérales avant que ce jeu ne soit déclaré dangereux pour la santé.

Vincent: Sois rassuré: mon cannelé a été confié avec toute la délicatesse requise à mon collègue. À part ça, je suis complètement d’accord sur ce que tu viens de dire. Le jeu s’adresse à une génération de jeunes adultes, potentiellement déjà parents, et il n’est pas impossible qu’une perte d’attention survienne… Les hôpitaux ont déjà vu des gens arriver chez eux après une chasse qui a mal tournée, et ne parlons pas des gens qui jouent en conduisant… Et il y aura forcément d’autres accidents, car le jeu devrait débarquer officiellement en France sous peu. Il va y avoir un vrai travail d’éducation à faire pour convaincre les gens qu’ils ne peuvent pas traverser la route en traversant, lâcher leur enfant un instant, ou freiner en urgence sur la route. J’espère que les joueurs auront le réflexe de couper les liens avec la virtualité le moment venu. Surtout si c’est pour aller choper un Aspicot de l’autre côté de la route.

Vincent Manilève
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Journaliste
Thomas Messias
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Prof de maths et journaliste
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