Culture

Pourquoi on écrit Pokémon et pas Pokemon

Vincent Manilève, mis à jour le 22.07.2016 à 10 h 21

Même en anglais.

Logo de Pokémon.

Logo de Pokémon.

Mi-juillet, alors que la fièvre autour du jeu Pokémon Go s’emparait du monde entier, la très vénérable agence américaine Associated Press a décidé de faire un point sur l’orthographe du mot Pokémon. Car, contrairement à la langue française, l’accent aigu sur le -e n’existe pas en anglais (à l’exception de quelques mots français récupérés). L’un des comptes officiels de l’agence publie alors ce tweet:

«Vous avez demandé: “Pokemon Go”, avec des guillemets et un o minuscule dans Go. Pas d’accent. Pluriel: Pokemon. Utilisez des mots inventés avec parcimonie. Pokestop est ok.»

Ce n’est pas la première fois que l’orthographe du terme est évoquée, comme le montre cette discussion de 2011 du site PokéCommunity, où les utilisateurs s’échangeaient des astuces pour faire apparaître le fameux accent malgré leur clavier Qwerty. Mais, si cette recommandation de l’emploi du mot sans accent par AP aurait dû satisfaire les Anglo-Saxons, qui pouvaient alors l’écrire sans se soucier de ce petit accent, dans les secondes qui ont suivi le tweet d’AP, internet s’est énervé, comme l’a noté le site Mashable.

«Ne pas utiliser l’accent est méprisable. Pokémon, pas Pokemon. Je vais vous lancer mon Dracaufeu dessus.»

«Navré que vous ayez complètement faux là-dessus.»

Pourquoi tant de velléité pour un petit trait que personne dans le monde n’utilise (à l’exception d’une vingtaine de langues, principalement européennes)? Tout simplement parce qu’il s’agit de l’orthographe officielle du mot, et ce, depuis que l’univers s’est attaqué au marché international il y a vingt ans de cela. On ne le remarque pas en France, où l’accent aigu semble normal, mais le logo apparaît partout dans le monde avec l’accent, sur les jeux vidéo, sur les cartes de jeu et dans les dessins animés, comme ici en anglais.

 

On a échappé au nom «Capsule Monsters»

Pour mieux comprendre cette étrangeté linguistique, il faut remonter au début des années 1990, quand le créateur de jeu japonais Satoshi Tajiri invente cet univers avec sa société Game Freak. Le concept de role playing game (RPG) consistant à capturer des monstres a finalement été vendu à Nintendo et coproduit par la compagnie Creatures. Alvin Haddadène, coauteur de Générations Pokémon, vingt ans d’évolutions et journaliste chez jeuxvideo.com, nous raconte les prémices de ce jeu qui ne s’appelait pas encore Pokémon lors de sa conception au Japon:

«Le premier nom était Capsule Monsters, mais il se trouve que cela ressemblait trop à des jeux existants et toutes ces petites capsules que les gens pouvaient acheter. Au fil du temps, le nom a été changé pour Pocket Monsters [monstres de poche], et c’est comme ça qu’il est sorti début 1996. Il a fait un bide au début parce qu’il arrivait tard sur la Game Boy, qui était presque déjà morte.»

C’est grâce aux produits dérivés, notamment les cartes à jouer, que le jeu va connaître un début de succès. Les fans japonais vont alors trouver une abréviation pour le jeu: ポケットモンスタ(«Poketto Monsutā»), soit l’anglais Pocket Monsters adapté en japonais, devient ポケモン («Pokémon»). Cette pratique très répandue au Japon pour ce genre de produits va aider les créateurs pour l’exportation, comme l’explique Alvin Haddadène:

«Ils ont l’habitude de coller le début et la fin de mots, c’est pour cela que Pocket Monster est devenu “Pokémon”. C’est ce mot “inventé” par les fans qui est devenu le nom officiel par la suite parce que, quand il a fallu vendre le jeu à l’étranger, les créateurs se sont rendu compte qu’il y avait déjà un jeu appelé Monsters in My Pocket aux États-Unis et que ça allait être gênant.»

Éviter que les Américains ne prononcent «Poki-mone»

Voici comment le mot Pokémon, nom alors non officiel, va être récupéré et s’affirmer en tant que marque, au Japon et partout autour du monde. Reste à savoir d’où vient cet accent, qui n’existe pas dans les caractères, même syllabaires, japonais. En français, la prononciation est quasiment la même qu’en japonais, l’accent avait donc toute sa place. Pour les autres pays, notamment anglo-saxons, la réponse est très simple: la nécessité d’une prononciation unique. «Si on retire l’accent, en anglais, on va alors prononcer “poke-mone”, comme le poke Facebook, qu’on a déjà oublié, précise l’auteur de Génération Pokémon. Avec ce petit -é, au moins cela les forçait à prononcer différemment, à éviter de dire “poki-mone”, “pokè-mone”… Si on ne mettait pas l’accent, clairement le produit allait être mal pris par ce public-là.»

Aujourd’hui, le mot très markété Pokémon est même rentré dans les dictionnaires, ainsi que dans certains outils de traitement de texte et smartphones. Régulièrement, des Anglais ou des Américains ont remarqué que le mot est automatiquement corrigé, leur smartphone respectant l’orthographe de cet univers tant idolâtré.

«Je ne joue même pas, mais le monde est vraiment un meilleur endroit grâce à Pokémon Go, apparemment! (PS: mon téléphone ajoute l’accent lui-même)»

C’est pour cela que, quand AP ampute le mot de son accent, les réactions sont aussi vives –un peu comme s’il existait des fans d’autres marques comme Kleenex, Scotch ou Tupperware (et non le service juridique de la marque) qui avaient réussi à en imposer l’orthographe et s’offusquaient en l’absence de la capitale en début de mot. Et ce, malgré le fait que cet usage orthographique par l’agence de presse ait une origine purement technique: dans d’autres tweets, l’agence explique que l’accent poserait problème à certains clients pour la mise en page.

«Tout le monde est libre de faire des exceptions: si vous pensez qu’une règle ne convient pas à votre public. Nous vous suggérons d’être cohérent, peu importe le choix que vous faites.»

Au fond, comme le note Alvin Haddadène, même si cet accent est avant tout un élément marketing comme un autre, destiné à faciliter l’exportation phonétique du jeu dans le monde, l’orthographe de Pokémon est pour les fans aussi importante que l’orthographe de l’expression «jeux vidéo» (sans -s à vidéo) l’est pour d’autres. Et pour cause: Pokémon désigne à leurs yeux une catégorie de petites bêtes (plus ou moins) toutes très mignonnes; on peut comprendre que les fans qui y jouent tiennent à ce que l’on respecte la «véritable» orthographe. Pour le reste d’internet, qui n’y prête que peu d’importance, le mot a quand même réussi à s’imposer dans toutes les conversations avec la sortie de «Pokémon Go», avec ou sans accent.

Vincent Manilève
Vincent Manilève (353 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte