France

Nice: toutes ces caméras qui ont vu le terroriste

Temps de lecture : 4 min

Le tueur, dont le camion roulait en infraction, n’a pas été interpellé. La vidéosurveillance a pourtant joué son rôle, mais sans moyens humains pour en exploiter les images, ces technologies sont inutiles.

Caméra de vidéosurveillance sur la Promenade des Anglais le 12 janvier 2012 | VALERY HACHE/AFP
Caméra de vidéosurveillance sur la Promenade des Anglais le 12 janvier 2012 | VALERY HACHE/AFP

La meilleure défense, c’est l’attaque. Dans la polémique déplorable qui oppose l’opposition au gouvernement à propos de l’attentat de Nice, les attaques de Christian Estrosi, président de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur ainsi que de la métropole Nice Côte d’Azur, semblent bien avoir eu comme premier objectif de détourner l’attention pour éviter que ne soit mis en cause le système de sécurité par vidéosurveillance qu’il avait lui-même fait installer lorsqu’il était maire de la ville.

Car, au fur et à mesure que l’enquête progresse, il se révèle que le dispositif a été défaillant à plusieurs reprises avant le drame, et que le tueur au camion aurait dû être interpellé avant son forfait si les images transmises par le système avaient été exploitées. Mais elles ne l’ont pas été, faisant porter une grave responsabilité sur la municipalité, qui avait justifié les réductions d’effectifs dans les forces de sécurité par le recours à cette vidéosurveillance.

Réglementation pleine de dérogations

Car il y a les faits, et un dysfonctionnement dans l’application de réglementations qui n’ont pas été prises en considération par les autorités, locales ou nationales, chargées de les faire appliquer. Les interdictions de circulation de poids lourds sur l’ensemble du territoire, vieilles de plusieurs décennies, sont pourtant bien connues de tous les fonctionnaires de police comme de tous les transporteurs routiers. Globalement, les véhicules de plus de 7,5 tonnes n’ont pas le droit de circuler sur l’ensemble du réseau routier du samedi 22 heures au dimanche même heure, ainsi que les veilles de jour férié à partir de 22 heures jusqu’au lendemain même heure. Le camion tueur n’aurait donc pas dû circuler, et les fonctionnaires affectés à la surveillance des images auraient dû déclencher les procédures d’interception dès le repérage du véhicule avant 22 heures.

Empêcher un tueur au volant de foncer sur une foule peut sembler mission quasi impossible. Mais des éléments ont existé, dont l’exploitation aurait peut-être enrayé le scénario imaginé et préparé par l’auteur de l’attentat

Toutefois, la dernière mouture de cette réglementation de mars 2015, actualisée en décembre pour l’année 2016, fait apparaître une extrême complexité, qui aurait plutôt tendance à démobiliser les personnels chargés de la faire respecter, tant les dérogations et situations spécifiques sont nombreuses.

Trop de complexité nuit à l’efficacité; en l’occurrence, la sanction est tragique. Ainsi, les camions transportant des denrées périssables font l’objet d’une dérogation parmi d’autres. Le 19 tonnes du tueur de Nice ressemblait à un camion frigorifique qui aurait pu transporter des produits frais, profitant de ce fait d’une dérogation. Mais il n’en était rien, l’équipement installé sur le toit de la cabine étant un déflecteur destiné à réduire la résistance de l’air et non un groupe de réfrigération. En outre, même un véhicule banalisé peut transporter certaines catégories de denrées périssables.

Interdiction renforcée à Nice

Ce n’était toutefois pas une raison pour ne pas intercepter ce poids lourd puisque la municipalité de Nice a de toute façon fait adopter en septembre 2014 un arrêté municipal permanent interdisant la circulation des véhicules de plus de 3,5 tonnes sur la Promenade des Anglais comme dans l’ensemble du territoire de la ville, comme l’a relevé France Bleu Azur. Christian Estrosi ne peut l’ignorer, puisqu’il était à l’époque maire de Nice et avait lui-même commenté cette disposition en félicitant la police municipale pour avoir verbalisé des poids lourds ayant emprunté la prestigieuse avenue. C’était il y a moins de deux ans…

Malgré tout, le tueur au camion a pu circuler en ville au volant du 19 tonnes avant le jour du drame et jusque sur les lieux de son forfait lorsqu’il a procédé à des repérages sans être inquiété bien que le véhicule soit apparu sur les écrans de contrôle, révèle Europe 1. Et le jour de l’attentat, il a encore circulé pendant plus d’une heure avant d’atteindre la Promenade des Anglais, bien que son véhicule n’ait pu échapper aux caméras de vidéosurveillance.

Un constat d’échec cuisant sur l’application de ces technologies aux questions de sécurité, alors que l’état d’urgence est instauré et que tout rassemblement de population aurait au contraire justifié un excès de zèle…

Réactions politicardes de cour d’école

On peut polémiquer sur les responsabilités, où s’arrêtent celles du maire et où commencent celles du préfet, savoir qui des personnels de police municipale ou nationale devaient exploiter les images transmises par les 1.250 caméras qui couvrent le territoire de la ville de Nice… Qui n’a pas jugé utile de réagir à la présence d’un camion apparemment en infraction? Pourquoi cette infraction n’a pas été jugée pertinente ou pourquoi elle n’a pas été décelée? Qu’est-ce qui justifie qu’une interdiction puisse être enfreinte et à quel niveau de gravité une infraction déclenche-telle une réaction? Il ne suffit d’être le premier à vociférer pour empêcher que ces questions ne se posent.

Empêcher un tueur au volant de foncer sur une foule peut sembler, certes, mission quasi impossible. Mais des éléments ont existé, dont l’exploitation aurait peut-être pu enrayer le scénario imaginé et préparé par l’auteur de l’attentat. Plus que de dysfonctionnement, on peut parler de manquement et de faute dès l’instant où une interdiction a pu être transgressée sans déclencher de réaction. La façon dont certains élus locaux et responsables politiques ont cherché à se défausser de leurs responsabilités et à récupérer le drame dans des optiques partisanes et politicardes est indécente et indigne au regard du nombre de victimes et des faits révélés par les images de vidéosurveillance.

Les technologies ne sont pas en cause; elles ne sont que des outils, dont l’efficacité dépend de la façon dont elles sont exploitées. Et elles ne dissuaderont jamais les tueurs les plus déterminés. Ce sont les conditions de mise en place qui posent problème lorsque leur installation s’accompagne d’un allègement des forces de police chargées des interventions, ou que des failles apparaissent dans les programmes d’exploitation de ces systèmes.

Le respect que l’on doit aux victimes et la lutte contre le terrorisme impliquent d’autres comportements que des réactions de cour d’école de garnements accusant le voisin. C’est l’ensemble du logiciel politique de la sécurité qui doit être révisé, budget à l’appui. En termes quantitatifs mais aussi qualitatifs pour que les comportements soient adaptés à la menace. Rien de tous les autres débats n’est à la hauteur du nouveau défi.

Gilles Bridier Journaliste

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