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Allez adieu Astérix… Il est grand temps de tourner la page de nos héros de BD franco-belges

Vincent Brunner, mis à jour le 07.09.2016 à 12 h 39

Astérix, Blake et Mortimer, Achille Talon: les vieilles gloires de la BD d’antan n’en finissent pas d’occuper les rayons BD des librairies. Pour l’éternité? Un phénomène commercial et conservateur qui prend des proportions inquiétantes.

Lucky Luke | Dupuis

Lucky Luke | Dupuis

Ok, il y a eu l’Euro de foot, les Jeux olympiques. Mais tout ça n’est qu’un échauffement avant LA compétition qui va enflammer les passions, la Coupe du monde de hockey, organisée conjointement par la France et l’Allemagne en 2017. Pourquoi? À cause de ses mascottes officielles. Non, pas de phoque en peluche ou de castor aux couleurs psychédélique appelé Olaf mais des personnages de BD, Astérix et Obélix. Pour le président de la Fédération française de hockey, Luc Tardif, le choix des Gaulois se veut symbolique de «la résistance et l'envie des moins forts pour vaincre les plus forts, comme cela peut parfois être le cas en hockey».

La licence obtenue auprès des éditions Albert René permet surtout de donner un corps populo et du gros culte à un sport un peu spé’ (changez la couleur de ce palet, bon sang !). Cinquante-sept ans après leur création par Goscinny et Uderzo, le petit moustachu et le gros puceau sont entrés dans la mémoire collective des deux pays organisateurs. Ils appartiennent même à la pop culture européenne. Au début de l’été, de passage à Paris, l’Anglais Charlie Adlard, le dessinateur de The Walking Dead, racontait avoir été marqué, enfant, par la lecture des aventures des deux Gaulois (qu’il prenait à l’époque pour des Celtes).

Astérix et Obélix ne sont pas prêts de se faire virer du panthéon des héros qui comptent. D’autant qu’une nouvelle équipe créative formée de deux auteurs confirmés –Jean-Yves Ferri pour le scénar’, Didier Conrad pour le dessin– a pris en main la série depuis 2013. Ils ont redonné un coup de fouet à la série qui, dans les seules mains d’Albert Uderzo, avait flirté avec la sortie de route –surtout avec Le Ciel leur tombe sur la tête qui opposait avec maladresse et caricatures pas forcément bien senties BD franco-belge, manga et comics.

Astérix vs le reste des livres

Pas de bad buzz pour l’association de Ferri et Conrad. Leurs deux albums se sont vendus par palettes. Selon le rapport annuel établi par le journaliste Gilles Ratier, le dernier, Astérix et le papyrus de César, a été tiré à 2.250.000 exemplaires à sa sortie en octobre dernier. Les chiffres de vente: plus de 1,6 million d’exemplaires. Rien que pour l’année 2015… alors qu’il n’est sorti qu’en octobre! Ce qui en fait simplement la meilleure vente de l’année dernière en France –du coup, les éditions Albert René ont vu leurs revenus augmenter de 74,8% en un an.

En même temps, comment résister à un Astérix inédit, ça reviendrait à écarter un steak de sanglier avec frites ou une tarte aux baies (pour les végétariens), non? Sauf que, malgré le talent montré auparavant par Ferri et Conrad (séparément, que ça soit pour Le Retour à la Terre pour le premier, Les Innommables pour le second), Le papyrus de César manque cruellement d’âme et d’épaisseur. Comme réalisé par logiciel, il enfile les figures imposées sans aucune fantaisie et les jeux de mots, certes remixés XXIe siècle (Rezowifix ou ce genre de choses), ne sentent pas le frais. Oui, les caricatures collent à l’époque (Julian Assange sert de modèle à un colporteur), on sent que les auteurs ont réalisé des efforts. Mais l’obligation de singer rend le projet tellement vain qu’une fois le Papyrus refermé et oublié, pour me laver le cerveau, j’ai écouté le groupe Asterix Punk (oui, il existe et il n’est pas non plus fameux). 

Ce sentiment de se faire refourguer de la mauvaise came, d’autres l’ont aussi eu. Comme Jean-Christophe Ogier, le spécialiste BD de France Info au goût sûr. Sur le site d'Amazon, le micro-trottoir des lecteurs, le sujet tourne un peu à la guerre des gangs (d’autant que, pour certains extrémistes, la série «traite de l’identité nationale», hum). Mon commentaire préféré: «il se lit très rapidement et se range partout il est très petit». Le pire, c’est que lorsque sortira le prochain album (octobre 2018?), il sera à l’origine d’un raz-de-marée dans les supermarchés et les librairies. Même celles et ceux qui ont juré-craché et ne veulent plus se faire avoir jetteront un œil tout en renâclant.

Les vieilles gloires de la BD franco-belge conservent leur pouvoir d’attraction. Et pas seulement sur les lecteurs… Un auteur tel que Fabcaro, dont le travail personnel est salué –son album Zaï Zaï Zaï a gagné plein de prix en 2015–, a repris avec le dessinateur Serge Carrère le personnage d’Achille Talon il y a deux ans. Depuis quelques mois, avec Pixel Vengeur, le même Fabcaro a sorti des limbes le personnage de Gotlib, Gai-Luron. Dans les deux cas, la démarche n’a absolument rien d’honteuse. Gai Luron sent que tout lui échappe, un album à sortir le 21 septembre, comporte des gags réussis et s’inscrit dans son époque. Pourtant, pas du tout sûr qu’on en conseillerait la lecture à quelqu’un qui ne connait pas les albums originaux de Gotlib justement réédités.

Corentin, l'ado septuagénaire

Tout récemment, le dessinateur belge Christophe Simon a ressuscité un héros que les moins de 40 ans (au mieux) ne peuvent connaître: Corentin Feldoë. Il y a pile soixante-dix ans, ce personnage d'adolescent est apparu en même temps que Blake et Mortimer dans le premier numéro du Journal de Tintin. Son créateur, Paul Cuvelier, voulait être peintre, mais une rencontre avec Hergé l’a convaincu de faire de la BD –Hergé se rappellera lui avoir dit«Vous venez me demander des conseils, dites-vous: eh bien, c'est moi qui devrais vous en demander!». Cuvelier approche le médium BD comme un peintre: quand il débute Corentin, il livre surtout une suite d’images d’un classicisme étourdissant (il était fan de l’Italien Raphaël).

L’histoire est gentiment improbable: un orphelin breton part aux Indes où, seulement habillé d’un pagne, escorté par le gorille Belzébuth et le tigre Moloch, il se taille vite une réputation de baroudeur à qui on ne la fait pas. Les showrunners des séries télé les mieux ficelées riraient certainement devant les intrigues feuilletonnantes à l’emporte-pièce de Cuvelier, qui rappellent justement celles des premiers Tintin –«oh, un bandit ! Là, un serpent !». Mais, grâce au trait sculptural de Cuvelier, on oubliait ces petits détails et on était emporté par le souffle de l’aventure. Juste au début de l’été, le dessinateur belge Christophe Simon a signé son propre Corentin, Les trois perles de Sa-Skya d’après une nouvelle de Jean Van Hamme (oui, celui de XIII, Thorgal et Cie). Le résultat, madeleine de Proust au goût à la fois nouveau et désuet, se révèle charmant et devrait ravir les vieux fans –ils sont forcément vieux. Contrairement à Cuvelier, qui avait tout imaginé à distance, Simon est allé en Inde et a repris le flambeau avec panache. Pour l’instant, il n’a pas émis le projet d’enchainer sur une suite. Ce qui pourrait être une bonne chose: dès qu’un hommage s’inscrit dans le temps, l’effet d’usure peut vite arriver.

Par essence, la reprise d’une BD à succès semble vouée à décevoir. On dispose d’un bon exemple pour expliquer ce phénomène, la série Blake et Mortimer. Depuis la mort de son créateur, E.P Jacobs en 1987, une douzaine d’albums consacrés à ses héros so british sont parus, dûs à plusieurs équipes qui ont travaillé en parallèle afin que la série soit présente sur le marché au moins tous les deux ans. D’ailleurs, fin 2016, qu’est-ce qui arrive dans les librairies et les supermarchés? Qu’est-ce qui va truster le classement des meilleures ventes? Le Testament de William S, scénarisé par Yves Sente et dessiné par André Juillard, succès de Noël programmé, déjà prépublié dans le Figaro Magazine cet été. 

Des séries comme des charentaises

Dans le cas de Blake et Mortimer, précisons que Jacobs était favorable à ce que la série se poursuive après sa mort. Vu son style flegmatique et inscrit dans le passé, on ne s’étonnera pas que les repreneurs évitent la prise de risque et la fantaisie. L’ambition de Sente et Juillard consiste d’abord à marcher dans les traces de Jacobs, quitte à singer sa démarche. Leur but: que le lecteur de la série, plutôt conservateur, entre dans leur album comme dans des charentaises bien confortables. Logique donc que tous ces Blake & Mortimer s’ingénient surtout à ne pas faire de vagues. Sans mauvaise foi, mettre à côté les albums de Jacobs avec ceux de ses repreneurs revient à comparer un Hitchcock avec (au hasard) The Two Faces Of January, le film d’Hossein Amini d’après Patricia Highsmith. D’un côté, la maîtrise sans tic, de l’autre du vintage chic et ronronnant. Surtout, pourquoi décalquer le trait de Jacobs? Justement, le dessinateur François Schuiten, coauteur avec Benoît Peeters de l’imposant cycle des Cités Obscures, travaille avec le cinéaste Jaco Van Dormael (Toto le héros, Mister Nobody) et l’écrivain/scénariste Thomas Gunzig sur un Blake et Mortimer différent. Pour une fois, pas de pastiche en vue mais une relecture annoncée comme originale et futuriste.

Qu’en sera-t-il de l’album hommage aux Tuniques Bleues dont la sortie est prévue en octobre? Parmi les dix-neuf auteurs présents, l’un sort du lot: Blutch. Lui a emprunté son pseudo à un des deux soldats nordistes mis à l’honneur dans les Tuniques Bleues. Ce même Blutch, dessinateur exigeant, auteur de BD radicales telles que l’extraordinaire Lune L’envers planche depuis plusieurs années sur un album de Tif et Tondu, le duo d’aventuriers/détectives à la pilosité complémentaire. En avril dernier, alors qu’il donnait à la Ferme du Buisson, avec Stéphanie Cleau et Bruno Podalydès, une conférence iconoclaste et passionnante autour de Lucky Luke, «Moi, j’aime pas Lucky Luke», Blutch déclarait à l'antenne de France Culture à propos de Lucky Luke: «c’est un compagnon d’enfance avec qui je parle toujours, quelqu’un de présent, de vivant»

Autre héros septuagénaire, le cowboy Lucky Luke a lui aussi survécu à la disparition de Morris son créateur, grâce au dessinateur Achdé, convaincant disciple graphique, qui a sauvé les apparences. Car, au scénario se sont succédés sans grand bonheur et sans imagination Laurent Gerra, Daniel Pennac et Tonino Benacquista… Jul, oui, celui de Silex and the City, prendra le relais à l’automne (avec toujours Achdé au dessin) et promet un scénario osé et insolent. Le titre de l'album, qui sortira en novembre, a d’ailleurs été révélé (Lucky Luke et la terre promise), comme une partie de l’intrigue: le cowboy pas vraiment solitaire va escorter une famille juive européenne au Far West.

Pour l’heure, la plus belle aventure de Lucky Luke post-Morris, on la doit au dessinateur Mathieu Bonhomme qui, avec beaucoup de liberté et un cahier des charges plutôt light, a réalisé un splendide coup autour du cowboy solitaire avec L’homme qui tua Lucky Luke. L’ambiance est plus sombre que dans la série normale, le héros est moins cartoonesque, l’intrigue déroutante et inhabituelle. Et gimmick grinçant qui plaira au législateur: il n’a jamais de cigarette au bec vu qu’il n’arrive pas à trouver du tabac (ou alors il s’envole). A la fin de l’année, Guillaume Bouzard, porté sur l’humour et la gaudriole, devrait à son tour donner sa version du cowboy, désopilante et furieusement personnelle.

La vie sentimentale de Fantasio

En fin de compte, la meilleure façon de rendre hommage au patrimoine franco-belge consiste à lui manquer un peu de respect plutôt que de se comporter comme si on était toujours dans les années 1950 ou 1960. Ce qu’ont compris les éditions Dupuis: depuis dix ans, elles laissent des auteurs ayant une forte identité s’approprier l’univers du groom Spirou. Cette entreprise de relecture libre a par exemple donné Le Journal d’un ingénu d’Emile Bravo et, tout récemment, Fantasio se marie de Benoît Feroumont. Cette relecture se distingue par l’importance dans l’intrigue des personnages féminins, une parité pas du tout artificielle et amenée naturellement par l’auteur. Vu que Fantasio se fiance (et donc qu'il peut être animé par des sentiments amoureux, scoop), Spirou se retrouve en effet à former un duo avec la journaliste Seccotine, personnage récurrent de la série (depuis 1955!) mais à qui le premier rôle avait toujours été refusé. Au-delà de ce casting mixte, Feroumont évite de grossir le trait alors que l’histoire –l’action se situe dans le milieu de la mode– prêtait le flanc aux caricatures.

Dans le paysage des BD franco-belges patrimoniales, le duo Spirou et Fantasio fait de toute façon figure d’exception: depuis que son créateur le Français Rob-Vel a vendu ses droits en pleine Seconde Guerre mondiale, elle appartient à une maison d’édition Dupuis. Si bien que le sort éditorial de la série est à rapprocher des franchises Marvel ou DC qui passent de main en main depuis des décennies. Comme Batman ou Daredevil, Spirou n’appartient à aucun auteur, et chacun, le temps d’une prestation plus ou moins longue (citons Franquin, Fournier, Tome & Janry, Fabien Vehlmann & Yoann), apporte un ton nouveau, impose sa patte avant de transmettre le relais à son successeur. Au lieu de repartir à chaque fois de zéro, de la matrice de Rob-Vel, les repreneurs de Spirou et Fantasio ont souvent repris des éléments créés par leurs prédécesseurs. Rob-Vel affuble Spirou d’un side-kick animalier, l’écureuil Spip, à qui Jijé donnera ensuite le don de la parole. C’est le même Jijé qui intègre le personnage de Fantasio à la série –jusque-là Fantasio occupait une rubrique du journal de Spirou. André Franquin, ce génie, crée lui le comte de Champignac, la journaliste Seccotine, le savant fou inventeur du verlan Zorglub (avec Greg, oui celui d’Achille Talon). C’est aussi lui qui invente le Marsupilami dont il gardera ensuite les droits. Ceux qui lui succèderont seront moins déterminants: les personnages secondaires qu’ils créeront ne survivront souvent pas à leur prestation. Néanmoins, ils se sont tous efforcés d’enrichir le trombinoscope général.

Laissons-les en paix!

Dans la plupart des reprises publiées après la disparition du créateur ou son départ en retraite, on sent au contraire que les auteurs recrutés avancent dans leur majorité à tâtons, afin de ne pas bousculer un lectorat qui, justement, cherche à ne pas être bousculé, désireux de retrouver à peine remixé le plaisir de lecture qu’il éprouvait dans sa jeunesse. En poussant un peu loin, on pourrait voir, derrière ce besoin de se tourner vers ces vieilles sources de jouvence, la peur de vieillir et de mourir. En tout cas, c’est à cause de ce cercle vicieux que la persistance de toutes ces séries patrimoniales dans le paysage éditorial peut inquiéter. Bien sûr, il y a par ailleurs assez de création originale, des expériences graphiques et narratives fabuleuses. A la rentrée, paraîtront le troisième tome de L'Arabe du Futur de Riad Sattouf, Autel California Face B de Nine Antico, Patience de Daniel Clowes et quantité d’albums intéressants, contemporains. Bien sûr, personne n’est obligé de se jeter sur ce Blake et Mortimer 18 (qui est peut-être très bien, par ailleurs) ou Boule et Bill 37 (parution en novembre). Notons aussi que toutes ses poules aux œufs d'or permettent parfois aux éditeurs de prendre des risques par ailleurs en publiant des albums qui leur rapporteront peu ou rien. Mais cela serait quand même sans doute plus sain que de nouveaux héros prennent le pouvoir. Une prouesse que Titeuf a déjà réalisé mais on aimerait bien que d’autres l’imitent comme, par exemple, les personnages de Lastman, l’impressionnante saga de Balak-Sanlaville-Vivès, ou la détective Maggy Garrisson de Lewis Trondheim et Stéphane Oiry. Histoire de renouveler un imaginaire franco-belge bloqué dans les années 1950. Histoire de laisser reposer en paix des héros fatigués? Parce que, parfois, quand on entre dans une librairie de BD, une partie ressemble un peu au cimetière des éléphants…

Vincent Brunner
Vincent Brunner (36 articles)
Journaliste
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