Monde

La hausse du mécontentement racial américain n’est pas la faute d’Obama

Temps de lecture : 6 min

Sur l'anti-anti-racisme de la droite américaine.

Barack Obama le 17 juillet 2016 à la Maison Blanche, à Washington, a condamné le meurtre «lâche» des trois policiers à Bâton-Rouge | YURI GRIPAS/AFP
Barack Obama le 17 juillet 2016 à la Maison Blanche, à Washington, a condamné le meurtre «lâche» des trois policiers à Bâton-Rouge | YURI GRIPAS/AFP

Dans le concours à qui criera le plus fort sur le racisme, les discriminations et les violences policières qui fait bourdonner nos oreilles depuis les tragédies de Bâton-Rouge, en Louisiane, de Falcon Heights, au Minnesota, et de Dallas, au Texas, une antienne se détache des autres par sa tendancieuse onctuosité: «Barack Obama a aggravé la fracture raciale.»

Sans doute qu’elle vous est doute déjà familière. Elle a éclos dans les marigots fiévreux de l’aile droite des États-Unis lorsque le président était allé présenter ses condoléances à la famille de Trayvon Martin, au lendemain de la mort de l’adolescent en 2012. Un an après, lorsqu’un jury avait acquitté le tireur, George Zimmerman, ces mêmes voix s’étaient réveillées pour accuser Obama de trop tirer sur la corde raciale, au risque d’attiser les dissensions.

Quand Obama s’est exprimé sur les heurts de Ferguson, dans le Missouri, et a exhorté à la tolérance et à la compréhension, des conservateurs lui ont reproché de jeter de l’huile sur le feu racial. Idem après son appel au calme lors des émeutes de Baltimore, tancé comme un moyen d’«embraser» les tensions. Et à l’automne 2015, lorsque des manifestations antiracistes avaient été organisées sur divers campus américains, des grosses légumes républicaines lui avaient imputé une aggravation des «relations entre les races». Aujourd’hui, après une semaine de colère et d’angoisses, les voix conservatrices et droitières chantent de nouveau en chœur: «Obama est la cause du conflit.»

Obama l’agitateur

«À Dallas, mardi [12 juillet], le président Obama essaiera de calmer des tensions raciales que sa propre attitude aura beaucoup fait pour aggraver, déclarait Brit Hume sur Fox News. De sa dénonciation de la police de Cambridge, dans le Massachusetts, ayant agi, je le cite, de manière stupide lors de son arrestation du professeur de droit Henry Louis Gates, à son affirmation que les motivations du tueur des policiers de Dallas ne sont pas claires, alors qu’elles le sont.»

«Monsieur le président, vous n’avez rien fait d’autre à part nous dire que nous l’avons bien cherché. Vous n’avez rien fait d’autre si ce n’est regarder dans le rétroviseur», dénonçait Jeanine Pirro, personnalité conservatrice, en parlant de la tuerie de Dallas.

«Plus de sept ans après l’arrivée au pouvoir du premier président noir, les divisions raciales entre les Américains n’ont jamais été aussi profondes depuis des décennies, écrivait Steven Malanga dans le City Journal. Leur propre président a creusé le fossé.» Son collègue, Myron Magnet, a tapé encore plus fort: «Si vous voulez déclencher des émeutes raciales, alimenter chez les noirs la haine et le discrédit des policiers est un moyen infaillible, les policiers deviendront encore plus méfiants envers les noirs et encore plus rapides à la détente, et ainsi de suite, jusqu’à l’explosion. Alors merci beaucoup président Obama. En matière de relations raciales, vous avez fait reculer l’Amérique de cinquante ans.»

Sous-jacente à chacun de ces arguments, l’idée serait qu’Obama –par ses commentaires, sa politique, sa simple présence– ait interrompu une marche toute panglossienne vers l’harmonie raciale. Retirez-le de l’équation, disent-ils, et nous n’aurions pas eu la crise raciale que nous vivons depuis sept ans.

Le problème racial aux États-Unis, ce n’est pas que les blancs et les noirs n’arrivent pas à s’entendre. Le problème racial aux États-Unis, c’est que les noirs et autres non-blancs subissent des injustices de traitement et sont matériellement défavorisés

Une idée parfaitement absurde et qui n’est qu’une traduction contemporaine du concept éculé de l’agitateur venu de l’extérieur. Elle relève d’un dévoiement délibéré de la rhétorique d’Obama qui, comme nous l’avons vu lors de la cérémonie de Dallas, se définit par une exhortation à l’unité et à la réconciliation. Et elle repose sur une ignorance crasse de l’état de l’opinion publique.

Retour de bâton de «l’effet Obama»

Des années avant Obama (et après Katrina), les Américains noirs allaient de plus en plus exprimer leur mécontentement au sujet des «relations raciales» aux États-Unis. Une formule qui, en elle-même, explique une partie de l’histoire. Les «relations raciales» sont utilisées dans la plupart des sondages et des débats publics pour parler de la fracture raciale, mais la formule est fondamentalement ambiguë et imprécise, ce qui explique mon emploi des guillemets. Le problème racial aux États-Unis, ce n’est pas que les blancs et les noirs n’arrivent pas à s’entendre. Le problème racial aux États-Unis, c’est que les noirs et autres non-blancs subissent des injustices de traitement et sont matériellement défavorisés. Le problème racial aux États-Unis, c’est que les descendants d’esclaves, et ceux qui leur sont économiquement et socialement proches, ont été marqués du sceau de l’agression, de la prédation et de la privation par le groupe socio-économiquement dominant et qu’ils en souffrent en conséquence. Quand les Américains noirs se disent pessimistes au sujet des «relations raciales», ce qu’ils veulent dire, c’est qu’ils ne sont pas heureux d’avoir à subir ce genre de traitement. Une Amérique qui minimise ces griefs en en faisant une question de «relations raciales» et qui, dans la manœuvre, fait de la race une catégorie naturelle, est une Amérique qui n’a toujours pas regardé sa réalité en face.

À la veille de l’élection d’Obama, il n’y avait qu’une petite minorité de noirs pour dire que ces relations étaient «globalement bonnes». Bien loin de générer des divisions, l’essor et le succès d’Obama allaient permettre une nouvelle période d’optimisme racial, avec des Américains noirs recouvrant foi et espoir grâce à son ascension. Sauf que cet optimisme s’est heurté à un violent –et parfois raciste– retour de bâton de «l’effet Obama», qui se sera finalement dégonflé à mesure que les noirs voyaient, vidéo après vidéo, l’ampleur des violences policières qu’ils pouvaient endurer, avec des tueurs jouissant de beaucoup d’impunité et des victimes bénéficiant de très peu de sympathie.

Si les «relations raciales» sont effectivement au plus bas, si les Américains sont aujourd’hui plus divisés quant au racisme et à l’avenir, ce n’est pas parce qu’Obama est allé présenter ses condoléances à la famille d’un ado de Floride, ou parce qu’il s’est fait écho de la frustration que peuvent généralement ressentir les Américains noirs. Si on suit cette logique, on devrait accuser le sénateur républicain de Caroline du Sud, Tim Scott, d’avoir «divisé les Américains» en admettant la réalité du profilage racial. Non, ce à quoi les Américains noirs –et les Américains en général– réagissent, c’est à ce qui se passe dans la rue, aux bavures policières et autres phénomènes qui éclairent les inégalités raciales d’une lumière particulièrement crue.

Dénonciation des discriminations

Faire porter à Obama le chapeau de la discorde –plutôt que de s’en prendre aux abus et aux inégalités qui provoquent la réaction– relève d’un cas classique d’anti-anti-racisme, où tout ce qui vise à admettre et combattre les préjugés raciaux est considéré comme un plus gros problème que les préjugés en tant que tels. De la même manière, en tant qu’Américain noir, qu’Obama veuille parler aux Américains noirs et en leur nom, c’est ce qui fait de lui le vrai raciste, conspué d’avoir reconnu la réalité du racisme. Quelle manière bizarroïde d’appréhender la vie américaine, où la discorde raciale serait causée par la dénonciation des discriminations, pas par les discriminations elles-mêmes.

Et c’est quand même fort de café que cet argument circule alors que Donald Trump est justement en train de se préparer à son couronnement de candidat du Parti républicain à la présidentielle. Après des années à accuser Obama d’alimenter la haine raciale, à faire passer des marques élémentaires de savoir-vivre pour des attaques contre les Américains blancs, ces conservateurs –des types comme Chris Christie et Rudy Giuliani– sont sur le point de nommer un homme dont la personnalité politique est construite sur des préjugés et du sectarisme tout ce qu’il y a de plus authentique. Un homme qui est familier de la propagande raciste et antisémite. Un homme qui joue sur les peurs et les haines raciales pour son propre profit politique.

Bientôt, ces conservateurs consacreront comme leur idéal de président pour les États-Unis un homme qui concrétise parfaitement ce qu’ils fantasment sur Obama.

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