Monde

Voici les visages méconnus de l’extrême droite européenne

Gaël Brustier, mis à jour le 26.07.2016 à 9 h 42

On parle beaucoup de Marine Le Pen, de Florian Philippot, d’Heinz-Christian Strache ou de Geert Wilders, mais les nouvelles droites radicales ont d’autres artisans moins connus.

Matteo Salvini (Ligue du Nord) et Giorgia Meloni (Frères d’Italie - Alliance nationale), ici autour de Silvio Berlusconi lors d’un meeting le 8 novembre 2015, à Bologne, donnent un aperçu de l’avenir politique de l’Europe | GIANNI SCHICCHI/AFP

Matteo Salvini (Ligue du Nord) et Giorgia Meloni (Frères d’Italie - Alliance nationale), ici autour de Silvio Berlusconi lors d’un meeting le 8 novembre 2015, à Bologne, donnent un aperçu de l’avenir politique de l’Europe | GIANNI SCHICCHI/AFP

Autriche, Italie, France, Suisse… Encore peu connus du grand public français, ils sont pourtant les artisans de la recomposition des droites extrêmes en Europe. Issus de générations post-1968, ils font à la fois preuve de savoir-faire et de compétences stratégiques dans le contexte d’une Europe désormais en plein chaos idéologique et électoral, aggravé par la «crise des migrants» et les attentats de novembre 2015 et juillet 2016.

1.Le si discret Doktor Kickl

En Autriche, le FPÖ a été incarné pendant près de vingt ans par Jörg Haider puis, à partir de 2005, par Heinz-Christian Strache, tous deux figures charismatiques, arborant le style du chef sportif et en plein santé. Au cours de la récente présidentielle autrichienne (annulée par la Cour Constitutionnelle et fixée au 2 octobre 2016), on a certes abondamment parlé de Norbert Hofer et de H. C. Strache mais pas du tout de Herbert Kickl, pourtant directeur de campagne du candidat du FPÖ au Hofburg. Or, Herbert Kickl est, de longue date, le véritable stratège du FPÖ, celui qui, biberonné par Haider, s’est forgé un redoutable savoir-faire de propagandiste méthodique et appliqué. C’est en grande partie à Kickl que l’on doit les campagnes dénonçant la supposée collusion des «rouges» (le SPÖ, en particulier viennois) avec les «islamistes» et le risque de voir Vienne être «transformée en Istanbul».

Heinz-Christian Strache et Herbert Kickl fêtent le résultat du FPÖ aux législatives à Vienne, en Autriche, le 23 septembre 2013 | DIETER NAGL/AFP

Peu ont donc remarqué Herbert Kickl au milieu du trio qui célébrait le score historique du FPÖ au soir du scrutin du 24 avril et 22 mai 2016. Entouré par Strache et Hofer, qui savent ce qu’ils lui doivent, Kickl l’éminence grise, arrivait –mais encore très discrètement– sur le devant de la scène.

Kickl est d’abord un stratège appliqué et un artisan méticuleux de campagnes simples mais ciselées

Pas de profil Facebook, pas de compte Twitter, Kickl ne s’exprime qu’à la tribune du NationalRat (la chambre basse autrichienne) ou lors des conférences de presse de son parti, au cours desquelles il ne répond d’ailleurs qu’aux questions posées en allemand. Dans un monde hyper médiatisé dont il maîtrise les moindres subtilités, il choisit d’être le Père Joseph de personnalités qui ont vocation à prendre la lumière: H. C. Strache ou Norbert Hofer.

Kickl est d’abord un stratège appliqué et un artisan méticuleux de campagnes simples mais ciselées, le maître d’œuvre de médias internet qui font le succès du FPÖ ou de clips désormais célèbres mettant en scène sur fond de rap ou de musique kitsch les mérites supposés de son leader et de la famille «libéral-autrichienne». Face à lui, dans un contexte de décomposition accélérée des appareils politiques ayant dominé la Seconde République autrichienne ne se trouve qu’un seul adversaire à sa taille: Stefan Wallner. Ancien directeur de Caritas Autriche, devenu stratège des Grünen autrichiens (les Verts), il est le seul à avoir imaginé et appliqué une stratégie alternative à celle de Kickl. Le 2 octobre, c’est aussi un nouveau duel entre eux qui se tiendra à l’occasion du nouveau scrutin présidentiel fédéral autrichien…

2.Matteo et Giorgia: idylle politique au cœur de la destra italiene

À Rome aussi, de relatifs nouveaux venus aspirent à changer leur société par la droite. L’Italie est aujourd’hui suspendue au devenir de son système bancaire et à la possibilité de le renflouer alors qu’il est victime de «créances douteuses». Elle l’est aussi à la crédibilité de son pouvoir politique, marqué par le «décisionnisme» de Matteo Renzi pour reprendre le terme employé par Christophe Bouillaud, et désormais fragilisé après des municipales marquées par la percée du Mouvement 5 Étoiles et ses victoires à Rome et Turin.

En octobre 2016 se tiendra un référendum sur la réforme constitutionnelle voulue par Renzi et qui vise, notamment, à mettre un terme au système bicaméral. Ce pari référendaire s’avère des plus risqués et est l’occasion pour les différentes oppositions de mettre un terme à l’expérience gouvernementale Renzi… C’est l’occasion pour deux figures nouvelles de la droite extrême italienne de partir à la conquête de la péninsule en opérant une synthèse entre deux familles droitières jusqu’ici concurrentes sinon hostiles.

Face à Matteo Renzi, un autre Matteo, Matteo Salvini, et Giorgia Meloni ne cessent de célébrer depuis plusieurs mois une idylle politique, à peine troublée par les quelques déclarations de la seconde, protestant récemment de son indépendance par rapport à la Lega Nord…

Matteo Salvini (Ligue du Nord) et Giorgia Meloni (Frères d’Italie - Alliance nationale), le 8 novembre 2015 à Bologne, en Italie | GIANNI SCHICCHI/AFP

Succéder à Umberto Bossi, leader charismatique de la Ligue du Nord, n’était pas chose aisée. Bossi, le tonitruant allié de Berlusconi qui le fit chuter en 1995 et le porta ensuite au pouvoir deux fois au cours des années 2000, avait pris le parti d’une ligne populiste, séparatiste, visant à créer la «Padanie», pays issu de ses songes uchroniques, supposé libérer un Nord méritant de «Roma Ladrona» («Rome la voleuse»). Salvini a désormais d’autres visées que celle de Bossi. Il entend tirer parti du déclin de Silvio Berlusconi et dominer la droite italienne. Devançant fréquemment Forza Italia dans les intentions de vote, il se rapproche du petit parti Alleanza Nazionale – Fratelli d’Italia, descendant du MSI-AN pour parachever sa stratégie. Oubliée «Rome la Voleuse» et haro sur les musulmans, telle est la ligne de Salvini, qui n’a pas manqué de se saisir quasi instantanément de l’attentat de Nice.

Alors que beaucoup les opposait, désormais et grâce à un discours savamment rodé sur l’islam, tout rapproche Salvini et Meloni

Nouveauté dans l’histoire de la Lega Nord, Salvini a pris pied dans la capitale italienne et soutenu, lors des municipales à Rome, la candidature de Giorgia Meloni, la jeune patronne du principal parti de la destra italienne (contre nombre de figures historiques à la fois de la Lega et de la destra italienne).

Giorgia Meloni n’a pas connu les Années de Plomb. Née à la fin des années 1970, elle n’a connu que l’extrême-fin du MSI avec la Svolta de Fiuggi et la mutation du Mouvement social italien en Alliance nationale, conçue comme un grand parti d’inspiration conservatrice apte à l’exercice du pouvoir dans la Seconde République. Son mentor, Ignazio La Russa, ancien ministre de la Défense de Berlusconi, la couve et destine Giorgia à devenir un nouveau Giorgio (Almirante) malgré l’hostilité à peine contenue de la veuve d’Almirante, la célèbre Donna Assunta.

Toujours prête à verser sa larme à propos d’une figure disparue de la destra italienne, Giorgia Meloni est devenue l’alliée politique privilégiée de Salvini. Alors que beaucoup les opposait, désormais et grâce à un discours savamment rodé sur l’islam, tout les rapproche. Alors que la droite italienne est privée de leadership évident, Matteo prend pied à Rome tandis que Giorgia espère regagner du terrain dans le Nord italien. Mariage de raison ou idylle politique, les deux leaders de la droite extrême italienne sont à l’affût de la chute de leur adversaire générationnel le plus puissant: Matteo Renzi. Cherchant à la précipiter, il peuvent aussi bouleverser la vie politique italienne et tourner la page de plus de vingt ans de politique transalpine.

3.Philippe Vardon: l’anti-Philippot

En France, assez discrètement, un groupe s’est frayé un chemin vers les élections: les Identitaires. Philippe Vardon est une figure centrale et un artisan majeur de ce courant politique qui, depuis une quinzaine d’année, a contribué à faire adopter les thématiques identitaires par la droite radicale. Vardon, c’est l’anti-Philippot. Issu de la galaxie nationaliste-révolutionnaire, pionnier des mouvements identitaires en France, Philippe Vardon a été fondateur du mouvement identitaire Nissa Rebella. À côté de ce mouvement, un lieu «alternatif» identitaire niçois appelé Lou Bastioun a aussi été créé. Si le mouvement est aujourd’hui en sommeil, Lou Bastioun est le lieu d’une intense vie associative, dispensant à la fois cours de niçois ou de sport et organisant, par exemple, un ciné-club.

Philippe Vardon lors d’un meeting de campagne à Toulon le 1er décembre 2015 | BORIS HORVAT/AFP

Plus récemment, tête de liste aux élections municipales de 2014, obtenant 4,4% alors qu’il était en concurrence avec le FN emmené par Marie-Christine Arnautu, il s’est imposé comme une figure de l’opposition de droite à Christian Estrosi, évacué de la salle du conseil municipal en septembre 2015 et placé en garde à vue. Aujourd’hui officiellement membre du Front national, il en est l’élu au Conseil régional, où il s’occupe de la communication, membre de son bureau départemental des Alpes-Maritimes en charge de la communication externe et des actions militantes.

De l’extrême droite, Vardon maîtrise tout: l’histoire et les codes, les vicissitudes et les limites, les raisons des succès et les causes des échecs. Il tire d’encyclopédiques connaissances de ce camp quelques leçons de politique qui l’on amené à contribuer à la mue identitaire de la galaxie nationaliste-révolutionnaire et, par la suite, à adapter continuellement discours et stratégie. Venu de la «plus extrême-droite»[1], ayant vécu la scission Le Pen-Mégret de 1998-1999, Philippe Vardon n’a eu de cesse d’adopter une stratégie visant à faire progresser ses idées par le combat idéologique dans la société.

De l’extrême droite, Vardon maîtrise tout: l’histoire et les codes, les vicissitudes et les limites, les raisons des succès et les causes des échecs

S’il n’y exerce pas officiellement de responsabilités, le Bloc identitaire –souvent présenté comme un «Greenpeace de l’Identité»– reflète bien les conceptions politiques de celui qui en a été une figure marquante. Souhaitant, selon ses mots, être «efficace et utile», il promeut par exemple l’entrée de cadres identitaires dans les institutions. Entre le paganisme répandu dans sa famille politique d’origine et le catholicisme désormais adopté par les jeunes générations d’Identitaires, Vardon poursuit une stratégie d’influence aux implications concrètes. Ainsi, au moment de La Manif pour tous, c’est avec les cortèges «roses et bleus» (et non avec Civitas) qu’il avait choisi de défiler sous la banderole d’un collectif ad hoc appelé «Identité et filiation»: quitter les marges, tel est l’alpha et l’oméga de la stratégie de Philippe Vardon.

Ainsi en phase avec Marion Maréchal-Le Pen, il en est devenu le colistier lors des élections régionales de décembre 2015. On ne retrouvera pas Philippe Vardon à côtoyer les amis d’Alexandre Gabriac, ceux de Pierre Vial ou à assister au banquet de Rivarol. Ce folklore-là, estime-t-il, n’est pas le sien et il est vrai que le journal de Jérôme Bourbon n’a jamais manifesté grande affection pour les Identitaires. S’il regarde avec un vif intérêt l’expérience de la Casa Pound, il se prend de passion pour la Lega Nord, regarde avec intérêt le FPÖ et l’Identitäre Bewegung autrichienne. Enfin, si Philippe Vardon lance des mots d’ordre comme la «remigration» (euphémisation visant en fait l’expulsion des immigrés maghrébins), il fait aussi partie de ceux qui se sont saisis très tôt dans son camp des thèses «écologistes» ou de production locale, entendue évidemment comme des moyens de défense identitaire. Enfin, Philippe Vardon a évolué sur la question européenne, voyant dans l’Union européenne une «anti-Europe», qui le rapproche considérablement de la ligne du FN sur la question.

Convaincu que la voie du FN est la seule qui permette à la voix identitaire de porter, il a, outre une activité de formateur politique zélé, la responsabilité d’organiser le FN dans la première circonscription des Alpes-Maritimes, celle d’Eric Ciotti, avec peut-être un duel à la clé en 2017…

4.Oskar Freysinger: poésie et lutte contre les minarets

Hors de l’Union européenne, la Suisse poursuit son flirt avec le populisme alpin[2]. En un quart de siècle, celui-ci s’est imposé et a évolué. De Christoph Blocher le Zurichois à Oskar Freysinger le Valaisan, l’UDC poursuit sa mue. Né en 1960, Freysinger fait figure d’aîné dans cette galerie de portraits. Freysinger est autant à l’aise dans son rôle de tribun présent aux «assises contre l’islamisation» organisées par le Bloc identitaire à Paris en 2010 qu’au Conseil d’État du Canton du Valais, où il est en charge notamment de l’éducation. Poète à ses heures, ne dédaignant pas quelques polémiques (avec Daniel Cohn-Bendit par exemple), Oskar Freysinger est surtout l’un des exemples d’association d’un discours radical et d’un exercice du pouvoir au sein d’institutions locales ou nationales.

Oskar Freysinger est surtout l’un des exemples d’association d’un discours radical et d’un exercice du pouvoir au sein d’institutions locales ou nationales

Oskar Freysinger à côté de Geert Wilders (PVV) à La Haye, aux Pays-Bas, le 9 juin 2011 | VALERIE KUYPERS/ANP/AFP

Kickl l’Autrichien, Salvini et Meloni le duo italien, Vardon l’anti-Philippot et Freysinger le poète anti-minarets, souvent méconnus du public français, donnent pourtant un bref aperçu de l’avenir électoral, politique et idéologique de notre continent…

1 — Nicolas Lebourg, Le Monde vu de la plus extrême droite, Presses Universitaires de Perpignan, Perpignan, 2010, 262p. Retourner à l'article

2 — Jean-Yves Camus, «Naissance d’un populisme alpin», in Politique Internationale, n°88 Retourner à l'article

 

Gaël Brustier
Gaël Brustier (109 articles)
Chercheur en science politique
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