Economie

Eric Le Boucher: l'emprunt ou le déficit?

Eric Le Boucher, mis à jour le 26.10.2009 à 8 h 58

Le combat sera violent

C'est entendu, la reprise est là, confirmée, mais elle est lente. Avec une croissance d'environ 1% l'an prochain, la France va continuer de perdre des emplois, comme la plupart des autres pays développés. C'est entendu, le FMI par la bouche de Dominique Strauss-Kahn a demandé que les gouvernements ne replient pas, déjà, les dispositifs des plans de soutien. L'économie dans les pays riches n'est pas à l'abri d'une rechute si le moral des ménages flanche cet hiver. Et entre le chômage qui monte et la grippe, il y aurait des raisons à cela.

Mais, bon, aujourd'hui c'est la reprise. Tous les indicateurs sont repassés dans le demi-plan positif. Alors? Alors ne serait-il pas temps de commencer à envisager de payer l'adition? De s'occuper de ces déficits publics qu'on a creusés, avec raison pour faire face à la crise, mais qu'on a mis au-delà de l'imaginable, à des niveaux qui n'ont eu d'équivalent que pendant les Grandes guerres. Le débat ne porte pas sur «agir maintenant» mais sur «quand et comment va-t-on le faire?». Peu de pays envisagent d'inverser dès aujourd'hui leur politique macro-économique et d'en venir à la rigueur. En Espagne, la décision est prise d'augmenter les impôts, mais ce virement de bord est encore exceptionnel. Aux Etats-Unis, on parle plutôt d'un deuxième plan de relance, celui-ci plus focalisé sur les ménages et sur les chômeurs. Mais la question des déficits se présente à l'horizon et elle commence à être débattue partout. Partout on s'inquiète du niveau des dettes et du comment les rembourser.

En France, le débat est particulier. Parce que les déficits étaient déjà très élevés avant la crise, parce que Nicolas Sarkozy a repoussé au mieux à 2011 le début du chemin de retour l'équilibre, parce qu'il a, au contraire, annoncé un «grand emprunt» qui représentera, lorsqu'il sera engagé en 2010, un second plan de relance. Cet emprunt focalise donc le débat budgétaire en France. Est-il si utile? La France en a-t-elle les moyens? La réduction du déficit n'est-elle pas plus importante? Deux camps s'affrontent. Voici un état des lieux du débat.

Pour le grand emprunt

La reprise s'affirmant et la France retrouvant un chemin de meilleure croissance, il sera temps, en 2011 et en 2012, de reprendre le chemin des économies budgétaires. Voilà la stratégie élyséenne. S'y prendre maintenant est, primo, mettre en péril la relance et, secundo, ne pas voir que la crise appelle à des mesures de relance exceptionnelles.

L'argument macro-économique du gouvernement est celui-ci: la crise a tué des centaines d'entreprises, comme on l'a vu dans la sous-traitance automobile avec des faillites spectaculaires. En conséquence, le potentiel du pays a été très abimé. Les économistes de l'OCDE on calculé que «la croissance potentielle» de la France (sa croissance sur moyenne période) a été ramenée de 1,7% à 1,2% par an. Un demi-point de perdu. Pour le regagner, il faut redynamiser le tissu productif et les entreprises: d'où la suppression de la taxe professionnelle qui va provoquer «un choc de compétitivité», selon Matignon et d'où le grand emprunt, selon l'Elysée. Cette croissance supplémentaire regagnée apportera des recettes fiscales et le déficit sera, demain, plus aisé à réduire.

L'idée de cet emprunt vient d'une analyse que Nicolas Sarkozy a faite sienne: les gouvernements passés n'ont pas osé s'attaquer aux dépenses de fonctionnement, à commencer par la masse salariale de la fonction publique, dès lors la contrainte budgétaire, appliquée année après année, a finalement rogné toutes les capacités d'investissements de l'Etat. Faute d'en avoir les moyens, à force de ce qui est devenue son obsession  budgétaire, la France n'a plus de vision stratégique. Elle navigue à vue et manque les révolutions technologiques les unes après les autres (informatique, biotech...).

«La rigueur est une politique qui n'a jamais marché», a dit Nicolas Sarkozy au Congrès de Versailles avant l'été. L'Etat n'investit pratiquement plus dans ces «Grands travaux» qui, naguère, ont permis de doter le pays d'infrastructures modernes. Du coup, il réduit ses dépenses mais il réduit aussi les effets bénéfiques pour l'activité et donc ses recettes futures. Le Grand emprunt veut inverser la vapeur: investir rapporte. Ces dépenses n'en sont pas. Tel est le fond de l'argument en faveur du grand emprunt. Pour peu, bien sûr, qu'elles soient «rentables», elles vont générer des activités, des emplois qui vont engendrer des recettes futures pour l'Etat. L'emprunt va se rembourser lui-même.

Une fois cela dit, la boîte aux idées est ouverte, l'imagination ne manque pas et la liste est facile à faire de «travaux d'avenir» depuis le câblage en fibres-optiques, jusqu'au soutien des universités. La mission confiée au couple Juppé-Rocard n'a pas manqué de sollicitations. Mais justement il faudra choisir et le succès viendra de là: faire les bons choix. Jean-Hervé Lorenzi, président du cercle des économistes, plaide pour cet emprunt mais à deux conditions: que les projets retenus soient peu nombreux pour éviter le saupoudrage et que les investisseurs privés soient associés pour 2/3 des financements, avec au dessus des règles claires de gouvernance.

Contre le grand emprunt

Qu'est-ce qu'une dépense d'avenir? Le salaire d'un professeur qui enrichit l'élève et augmente sa productivité future n'est-il pas une dépense d'avenir? Les économistes ont renoncé depuis longtemps à faire cette distinction. Le débat est de faire les bonnes dépenses budgétaires, celles qui servent vraiment à la nation. Autrement dit, la question porte moins sur le financement des services publics que sur leur nature, sur leur efficacité et sur leur productivité. La question est de savoir si le prof en question augmente «vraiment» la productivité future de l'enfant, s'il le prépare bien.

La distinction dépenses de fonctionnement/dépenses d'investissement est justifiée mais elle renvoie à la réforme de l'Etat et non pas à son niveau d'investissements. En France, l'ensemble des dépenses publiques (Etat, collectivités, sécurité sociale) représente plus de 53% de son PIB, 10 points de plus que la moyenne de l'OCDE, 7 points de plus que l'Allemagne. N'est-ce pas assez? N'est-il pas temps de faire le ménage sérieusement plutôt que d'emprunter encore?

Deuxième argument contre: si l'investissement est «rentable» pourquoi ne pas le laisser complètement au secteur privé? Rentable à quelle échéance?, répliquent les partisans de l'emprunt: seul l'Etat peut investir à long terme. C'est faux, sauf  si on distingue un projet à la rentabilité financière stricto sensu, que le privé financera, de celui à rentabilité globale qui porte des fruits indirects pour la collectivité. La ligne TGV vers Strasbourg par exemple qui n'est pas «rentable» mais change la vie des Lorrains et des Alsaciens, et restructure l'immobilier sur place et les activités en conséquence. C'est alors vrai. Mais les exemples sont peu nombreux.

Et puis si la rentabilité globale est si bonne, pourquoi l'Etat n'a-t-il pas fait cet excellent investissement plus tôt? Réponse: parce que l'Etat fait des mauvais choix, plus dictés par le clientélisme que par «l'avenir». L'exemple de la baisse de la TVA sur la restauration est renvoyé à la figure du gouvernement. Pourquoi faut-il un autre emprunt si vous dépensez si mal? Qui garantit que «les dépenses d'avenir» que vous annoncez seront, cette fois, vraiment bonnes?

Troisième argument : la dette française est trop lourde. De 2007 à 2009, elle est passée d'un peu plus de 1.250 milliards à près de 1.430 milliards (de 65% à environ 75% du PIB). Nicolas Sarkozy a creusé le déficit dès son arrivée en juin 2007 ruinant les maigres efforts faits les années précédentes. Contre la crise, il fallait le laisser filer selon les recettes keynésiennes derrières lesquelles tout le monde s'est rangé. Ce fut fait avec raison, 30 milliards d'euros, 2% du PIB. Cela suffisait et correspondait à ce qui était possible au regard de la dette.

Le grand emprunt, si on retient le chiffre de 30 milliards avancé par Michel Rocard, viendra doubler l'effort de relance. Est-ce utile en 2010 alors que la reprise se confirme? Et puis les experts budgétaires font remarquer que le déficit structurel français (hors crise) est de 100 milliards d'euros, 5% du PIB  sur les 8,5% du total. A ce compte-là, si rien n'est fait, les calculs montrent que même si la croissance remonte à 3% (ce qui est peu probable), la dette ne se stabilise pas!. Elle atteindra 100% du PIB en 2015.

C'est là l'argument majeur des opposants à l'emprunt. Non qu'il soit en soit inutile, éventuellement, mais la France doit se donner une autre priorité: sa dette. Il est urgent de s'y attaquer et le président Sarkozy devra se transformer en rigoriste. Le pourra-t-il? Le débat sur emprunt/déficit en vient à la nature «dépensière» de Nicolas Sarkozy qui comme ministre du budget (1993) ou des finances (2004) n'a jamais fait montre de vertu restrictive et comme président il a démontré le contraire. Il a été un président réactif,  bon général de crise. Mais la reprise le force à devenir ce qu'il déteste: un homme des comptes. Beaucoup doutent qu'il y parvienne, d'où l'extrême âpreté du débat qui s'ouvre.

Eric Le Boucher

image de une: Tunnel suisse/REUTERS
Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte