France

À Nice, l’État n’était pas en mesure de demander le silence

Temps de lecture : 4 min

En applaudissant les morts de la Promenade des Anglais, les Niçois se sont libérés d’une comédie à laquelle ils n’étaient qu’invités.

Minute de silence sur la Promenade des Anglais, à Nice, le 18 juillet 2016 | Valery HACHE/AFP
Minute de silence sur la Promenade des Anglais, à Nice, le 18 juillet 2016 | Valery HACHE/AFP

Rien de plus noble qu’un rituel profané, si l’on y met de l’amour. Et, au midi du 18 juillet 2016, 40.000 Niçois ont bellement bafoué la minute de silence offerte aux morts de la Promenade des Anglais, en applaudissant ceux qui étaient partis. C’est venu comme un envol d’oiseaux, quelques secondes après le début du silence. Des mains se sont frappées. Nice rompait le silence et applaudissait les âmes volées.

Pendant ce temps, au premier rang, seuls respectaient la minute de silence les officiels du moment, le Premier ministre Valls, le président de région Estrosi, le préfet en uniforme et tous les importants, figés devant une foule bruissante qui se dissociait d’eux. Un peu plus tôt, des coléreux avaient sifflé Valls sur le chemin de la cérémonie, et cela nous ferait des commentaires… Mais la révolution n’est jamais où l’on croit. Les applaudissements sont plus transgressifs que les huées.

Ce serait, entend-on, une anecdote, un régionalisme, sans autre signification que culturelle? À Nizza aux murs ocres et aux volets de bois, on serait resté italien et l’on se méfierait du silence, et les enterrements devraient être des bravos et des cris, comme dans la Péninsule et comme au théâtre? Admettons, sans doute. Mais il n’empêche. Cela va au-delà.

En applaudissant, les Niçois se sont libérés d’une comédie à laquelle ils n’étaient qu’invités, eux pourtant les premiers endeuillés: la comédie des commémorations, dans laquelle l’État s’épanouit et singulièrement l’État hollandais… Il s’agit, pour le politique, d’organiser le rituel de la tristesse et de le canaliser, d’en tirer une éternelle légitimité. C’est ainsi qu’il convient de pleurer, silencieusement, en rang et pour une minute, et nous qui commandons pleurerons devant vous.

Digne silence

La minute de silence est une invention d’en haut, que l’on impose aux peuples afin que leur douleur reste sage et normée. Elle n’a rien de naturel. Elle viendrait d’un silence des députés portugais à la mort d’un homme d’État brésilien, en 1912, puis de l’indignation d’un journaliste britannique devant l’orgie de bruit à laquelle cédait le peuple à la fin de la Grande Guerre: il fallait quelque chose de plus digne. On inventa le silence.

En France, c’est Raymond Poincaré, austère Lorrain qui présidait le pays en 1914-18, puis son gouvernement en 1922, qui imposa ce recueillement national. Une loi avait fixé le cadre du souvenir en 1919, mais le jour de l’armistice avait d’abord été marqué par la ferveur des cloches et du canon, la marque du Tigre. En 1922, un dirigeant socialiste, Paul Faure, avait ironisé: «La manière de M. Clemenceau était bruyante. Celle de M. Poincaré va être silencieuse.» Nous n’avons plus bougé. De l’armistice du 11 novembre à nos tragédies contemporaines, nous commémorons selon le rite de Poincaré.

Et si on ne ne veut pas? Toute la question est ici. Les peuples ne font pas silence sur commande. Ils savent pleurer à leur manière. Ils sont assez grands pour avoir du chagrin.

Les peuples ne font pas silence sur commande. Ils savent pleurer à leur manière. Ils sont assez grands pour avoir du chagrin

Souvent, ces peuples se ressemblent dans leur manière de s’endeuiller. Déposer des fleurs et des fleurs encore, des mots, des ex-votos populaires, de peluches et des poupées, parce que des supporters ont été broyés dans un stade de football (j’ai vu ces fleurs et ces ours en peluche à Liverpool en 1989), parce que Yitzhak Rabin a été assassiné, parce que Lady Di est morte, les déposer à la République parce que le Bataclan est ensanglanté, ou dans une rue de Nice parce que la Prom’ a été broyée… Ces rites ne doivent rien à personne, et tout au désarroi universel. Ils ont plus de force que la religion de la minute silencieuse. Ils viennent d’en bas. On consent pourtant au garde-à-vous et à la bouche fermée, puisque cela se fait… Jusqu’au moment où l’on s’y refuse, gentiment ou non.

Chagrin réapproprié

Le consentement est une équation. Si la tristesse est plus forte que l’estime que l’on porte aux grands de ce monde, il ne tient pas longtemps. À Nice, l’État n’était pas en mesure de demander le silence. Il a eu les applaudissements aux morts, le choix d’une foule qui reconnaissait les siens en applaudissant aussi les pompiers de la ville, comme elle voulait, à l’italienne, à la nissarde: ainsi se réapproprie-t-on son chagrin.

Manuel Valls a, lui, récolé les sifflets, ce lundi de transgression. C’était brutal, choquant pour beaucoup, mais logique: un geste cousin des applaudissements, qui tendait vers l’obscur mais pas seulement. Ce rejet du représentant du pouvoir –un sécuritaire pourtant, et ayant compris avant bien d’autres que le terrorisme était notre fléau– valait libération.

Non, criait Nice, on ne nous imposera pas l’agenda des autres. On ne nous a pas protégés. Nous sommes Nice, et donc blessés, irrédentistes, dissidents, ensanglantés, en colère, chauffés à blanc? Nous sommes Nice, tellement plus à droite que le reste du pays, où les débats se jouent entre la colère d’un Estrosi et la radicalité de la jeune Marion Maréchal-Le Pen, où l’idée que les socialistes méritent l’opprobre porte tant d’évidences. Nous sommes Nice, et dans la colère de la foule pouvaient se glisser des agitateurs de la droite extrême. C’était, si l’on veut, une autre caractéristique locale, comme le fait d’applaudir les morts; un rappel que Nice est belle et tentée par des sentiments moins doux, des violences et des excès, et le chagrin les libérait aussi…

Dans ces cris, il y avait aussi l’enterrement définitif d’un moment politique: le culte du 11-Janvier, quand l’opportunité du pouvoir avait rencontré l’indignation du peuple. Cette histoire avait nourri le hollandisme tout au long de l’année 2015. Elle est forclose. Symboliquement, tandis que Valls affrontait Nice, François Hollande, le roi éphémère du 11-Janvier, avait préféré célébrer le rituel de la minute de silence à l’abri du ministère de l’Intérieur, avec Bernard Cazeneuve et quelques serviteurs en uniforme d’un État sans prise, dans l’entre-soi d’un pouvoir que la société ne regarde plus, qu’elle siffle ou qu’elle applaudisse dans la chaleur de l’été.

Claude Askolovitch Journaliste

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