France

Le terrorisme ou comment vieillir de plusieurs siècles en un an

Boris Razon, mis à jour le 22.07.2016 à 10 h 07

Paris, Orlando, Istanbul, Nice, Bagdad. La succession des attentats nous atteint et nous épuise. Et les mots se révèlent si impuissants.

François Hollande et le ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve le 18 juillet 2016 pour la minute de silence.
BERTRAND GUAY / AFP

François Hollande et le ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve le 18 juillet 2016 pour la minute de silence. BERTRAND GUAY / AFP

La question surgit sans crier gare, elle monte et monte sans qu’on puisse enrayer son chemin –on voudrait dire sa route mais on sent déjà que les mots s’égarent, qu’ils renvoient au camion à son ronflement, à ses pneus contre le bitume, aux corps qu’il envoie valser, qu’il percute, écrase et démembre en cette nuit de juillet 2016: combien encore, combien y aura-t-il d’attentats et de morts en France, en Turquie, en Belgique, en Irak, au Bangladesh avant que cela ne cesse? Combien de soldats d’une armée fantôme, fous et fanatiques mélangés, se lèveront dans le silence le plus absolu pour venir foudroyer nos espoirs d’un été?

Ou faut-il accepter que chaque matin soit pavé de deuils, de cadavres, d’une violence qui vous poursuit partout jusque dans vos rêves, la nuit? On voudrait la fuir, fermer les yeux, retourner à l’instant d’avant, à ces minutes où nous ne savions pas, où il ne se passait rien d’autre que des enfants et des parents dans la rue, sur cette promenade des Anglais qui fait tant penser aux promenades italiennes et qui est, toujours, bondée. On songe à la douceur du soir, à ces moments délicieux où enfants nous allions avec nos parents, en confiance, la main comme enchâssée dans la leur, si tranquille, heureux et rassurés d’être venus pour voir le feu d’artifice exploser en couleurs connues, répertoriées: vert, bleu, rouge et jaune. Ces feux d’artifice qui, en fonction de l’argent de la commune, sont une variation plus ou moins exotique sur le même thème. Un spectacle normé avec ses fusées sifflantes, ses gerbes étincelantes et son final: une salve d’explosions coups sur coups. Et nous, avec les autres, qui nous exclamions «Oh!!!», «Ah!!!», dans cette joie des spectacles prévisibles, répétitifs. On ne connaît pas encore l’identité des quatre-vingt-quatre victimes mais, à lire les premières notices biographiques dans ce qui tend à devenir un exercice macabre et utile, on pressent qu’ils étaient là, cet assemblage hétéroclite de petits et de grands, de touristes et de Niçois. Et c’était probablement, pour certains d’entre eux ou pour les autres, venus avec eux, une des premières soirées des vacances.

Rhabiller le passé

Le terroriste présumé, ce camionneur fou que d’étranges articles décrivent comme «père de trois enfants», sujet d’une dépression nerveuse –parce que dans ces situations on en apprend plus vite sur les criminels que sur les morts– a attaqué tous les symboles en une poignée de minutes. Sans autre arme qu’un énorme véhicule, il est probablement devenu le plus grand meurtrier solitaire depuis le massacre d’Utoya en Norvège. Les attentats ont ceci de particulier qu’ils rhabillent le passé, lui donnent des couleurs pastel et bienheureuses.

Nous ne sommes certainement pas en guerre mais déjà plus en paix, dans ce clair-obscur où naissent les monstres

Combien de temps avons-nous passé à commenter –les uns et les autres– le discours d’Emmanuel Macron à la mutualité le 12 juillet? Un affront à Manuel Valls, à François Hollande, aux deux, une pierre sur son chemin vers la candidature à la présidence de la République... C’était un petit scandale de lèse-majesté. Mais voilà, le jour de la fête nationale, un homme de 31 ans, quelques heures à peine après que le président de la République se fut exprimé, a mis à bas, une fois de plus, ce qu’il restait d’illusion quant à la capacité que nous avons à échapper à l’horreur. Nous avions lu, bien sûr, que Daech songeait à attaquer des plages en Europe, nous savions que la menace planait. Et, pourtant, nous voulions croire que les cellules dormantes, les loups solitaires ou même les terroristes par mimétisme –les copycat de l’horreur– avaient décidé de baisser un peu la garde, de dormir un peu plus longtemps. Nous nous souvenions des satisfactions pas si lointaines –quatre jours, autant dire une éternité– que nous avions entendues ici et là parce que l’Euro s’était bien déroulé, sans attentats sur les fanzones. Et le pays s’était presque pris à croire en un destin de gloire footballistique mais de gloire quand même. Et ce camion malade qui fauche des vies est venu nous rappeler que nous ne sommes certainement pas en guerre mais déjà plus en paix, dans ce clair-obscur où naissent les monstres.

Ainsi l’homme a-t-il frappé à Nice sur l’une des artères les plus symboliques de France, le jour de la fête nationale, la célébration du jour où est née l’histoire moderne de l’Occident qui a conduit à la démocratie et à la République en France et, par vagues successives, en Europe. Pouvait-on imaginer symbole plus fort, attaque plus évidente pour saper les fondements même de l’unité nationale? Car avec la Révolution française naît la remise en cause des monarchies, des privilèges, du lien indéfectible entre la religion et l’État. En somme, l’histoire laïque de ce pays. Et c’est bien à cette Révolution, à sa devise «Liberté, égalité, fraternité», que ces hommes en veulent. Mais s’il ne s’agissait que du symbole politique, de cette banderille plantée au cœur de cette journée. Dans un an, que commémorerons-nous? Le 14-Juillet ou l’anniversaire de l’attentat? 

En défonçant les barrières de sécurité pour semer la mort et broyer les êtres qui se trouvaient devant lui, le tueur présumé –dont on ignore s’il a agi seul ou en lien avec l’organisation État islamique, qui a revendiqué son action– s’est attaqué aux vacances, à la riviera, à ce lieu qui depuis la fin du XIXe siècle attire tout ce que le monde compte d’amoureux du beau et du doux. Ce furent en leurs temps les aristocrates anglais, les écrivains comme Fitzgerald, les prix Nobel comme Maeterlinck. Ce sont aujourd’hui les millionnaires russes et les autres qui viennent goûter à ce qui fut, un temps, le paradis français.

On objectera que Nice, depuis longtemps, tout comme le Var, est une toute autre terre, celle de la droite dure et du Front national. Mais la ville, en cette nuit du 14 juillet, respirait un air de vacances, avec sa plage de galets juste en dessous, quelques mètres plus bas, alternance de plages privées aux matelas honteusement chers. Et ces hommes et ces femmes qui sans hésiter ont franchi le parapet, se jetant dans le vide pour échapper à la course meurtrière de l’engin. Il y avait, bien sûr, une indulgence coupable de notre part. Celle qui voulait croire à la «trêve estivale», encore des mots de la guerre. Il y a longtemps déjà que les usages et les conventions ont disparu. Les conflits sociaux peuvent s’arrêter. Mais pas la folie meurtrière, la barbarie sanglante. Nous n’aurons pas de répit. Où que nous soyons sur cette planète, sauf à vouloir singer les singes et ne rien voir, ne rien entendre, pas même humer l’humeur du monde, nous sommes condamnés à avoir le nez dedans. Et nous sommes revenus aux jours premiers, aux heures premières gorgées de sang. Si nous espérions encore pouvoir attirer quelques touristes égarés, imprévoyants ou courageux, c’en est maintenant fini. Qui voudra s’aventurer dans un pays aussi menacé, aussi régulièrement frappé? Avec des morts par dizaines dont les cadavres jonchent le sol à Paris ou à Nice. À Nice, l’EI peut ajouter trois morts symboliques au décompte macabre: les vacances, le tourisme et l’innocence.

Nous n’avons plus de mots pour dire l’horreur, plus de mots pour comprendre ce qui est en jeu, plus de mots pour savoir ce que nous devons faire et ce que nous devons taire

Et la plus surprenante destruction: celle de notre vocabulaire. Nous n’avons plus de mots pour dire l’horreur, plus de mots pour comprendre ce qui est en jeu, plus de mots pour savoir ce que nous devons faire et ce que nous devons taire. Tout se passe comme si l’EI avait dégoupillé la possibilité de la haine et de la mort, que la pulsion de destruction qui habite chacun de nous pouvait aller jusqu’à son terme. Il n’est qu’à voir les errements de la télévision française au soir des événements, ne sachant plus distinguer l’émotion du voyeurisme, la couverture en direct de l’épandage de boue. La nausée est partout. Et cet attentat, avec son côté low-tech et ses armes factices proclame que nous sommes entrés dans l’ère de Mad Max, un monde où les chiens fous sont de sortie, où l’on est rien en dehors de la meute.

Les sillons de la discorde

Si l’essence d’alors est devenue la pureté, l’arme principale reste la peur. David Grossmann, l’écrivain israélien, le disait simplement dès janvier 2015:

«La véritable puissance destructrice du terrorisme réside, en fin de compte, dans le fait qu’il confronte l’être humain au mal qui se tapit en lui-même, à ce qu’il y a de plus bas, de bestial et de chaotique en soi. Cela vaut autant pour l’individu que pour la société.»

Ce camion était ce que nous pouvions concevoir de pire, la projection même de l’arme improbable. Le cinéma, quand il est réussi, et c’était le cas de Duel de Spielberg, donne des images à nos fantasmes. Il convoquait alors un camion au chauffeur mystérieux qui poursuivait un automobiliste désemparé. C’était un premier film et un thriller haletant, implacable, une allégorie du pouvoir de terreur de cet engin massif, puissant et qui devient, si aisément, une arme. Et voici qu’on ne peut faire autrement, sur l’autoroute lors d’un dépassement, dans la rue à Paris ou ailleurs, que de songer à la fragilité de nos vies, à ces trajectoires menaçantes que peuvent prendre les véhicules. La peur et la mort s’instillent partout. Elles réveillent la violence et la barbarie endormies. On connaît la stratégie de l’EI, sorte de fracturation hydraulique de nos sociétés par la haine, pour polariser les camps, nous sommer de choisir. Une stratégie de «l’extrême tension» pour emprunter aux années 1970, autre âge d’or du terrorisme. Et l’on ne compte plus les absurdités proférées par des politiques mal avisés ou opportunistes, elles creusent à elles seules les sillons de la discorde.

Nous voilà, nous, perdus. Nous nous heurtons au mur des mots. Car la réalité est si sordide qu’elle nous prive des moyens de la décrire. «Il reviendra de réparer les vivants», avait déclaré François Hollande après les attentats de novembre 2015. Emprunté au titre de Maylis de Kerangal, ce livre, récit d’une transplantation cardiaque, faisait résonner les histoires des hommes autour de ce muscle, le cœur. Et transformait une opération médicale en épopée romanesque.

Pour nous réparer, nous avons besoin de danseurs, de romanciers, de cinéastes, de scénaristes, de metteurs en scènes, d’hommes et de femmes capables de mettre des mots et des histoires sur ces amas de corps et de sang, d’inscrire des trajectoires dans ce désordre apparent, de nous placer dans l’histoire, d’inscrire la tragédie dans nos vies. De faire revivre les morts. À la pulsion de violence que nous subissons, il nous faut pouvoir opposer le sens du récit, celui qui nous anime individuellement et celui qui porte nos sociétés, ce pour quoi, nous, nous vivons, ce pour quoi d’autres, il y a fort longtemps, se sont battus. Sur Twitter, on a vu émerger cette étrange litanie: «Je suis Charlie, je suis le Bataclan, je suis Orlando, je suis Bagdad, je suis Nice, je suis épuisé ». Elle a fait résonner en nous cette phrase de La Trêve de Primo Lévi:

«Nous nous sentions vieux de plusieurs siècles, écrasés par une année de souvenirs sanglants, épuisés et sans défense.»

De cette année de terreur, nos sociétés comme nos vies sortent tels des corps branlants, à bout de souffle. Chaque attentat, chaque événement vient porter un coup à l’édifice. Il n’est plus de pierre qui ne soit amochée, plus de muscle qui ne soit froissé, plus d’os qui ne soit fêlé. Mais nous tenons encore. Nous sommes tous des survivants. Et ce sont eux qui écrivent l’histoire. 

Boris Razon
Boris Razon (4 articles)
Directeur des rédactions de Slate.fr, Slateafrique.com et Reader.fr.
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