France

Comment les attentats transforment nos villes

Temps de lecture : 6 min

Que deviendra Nice après l'attentat du 14 juillet 2016? Comme Paris, comme toutes les villes frappées par les attentats, elle intégrera la douleur et la résilience dans ses murs.

Le 17 juillet 2016 sur la Promenade des Anglais à Nice, l'Hôtel Negresco est illuminé des couleurs de la France. VALERY HACHE / AFP
Le 17 juillet 2016 sur la Promenade des Anglais à Nice, l'Hôtel Negresco est illuminé des couleurs de la France. VALERY HACHE / AFP

Jeudi 14 juillet au soir, l’horreur encore. Huit mois après Paris, c’est cette fois Nice qui est touchée, et qui va devoir apprendre à vivre avec le souvenir d’un tragique 14 juillet. Un souvenir qui s’inscrira dans les esprits de chacun, c’est sûr.

Mais aussi sur les murs de la ville, comme ce fut le cas dans la capitale qui s’est construit une nouvelle géographie durant les dix-huit mois écoulés depuis la première fusillade, dans les locaux de Charlie Hebdo.

Place de la République

Cette semaine là avait vu se répéter plusieurs fois les mêmes cérémonies. Des fleurs et des pleurs à Paris, Montrouge ou Vincennes, et chaque soir les mêmes rassemblements devant la statue de la Place de la République.

De ces tristes rituels était apparu un nouveau monument dans le paysage parisien. Un mausolée, chaque jour renouvelé, s’installait sur le socle de la statue de Marianne, ravivé quelques mois plus tard au lendemain des attaques de novembre.

Entre deux spots de skateboard et les vestiges de Nuit Debout, un va-et-vient permanent continue aujourd’hui encore d’irriguer le groupe disposé devant la statue, dont la superficie du socle dédié aux commémorations a été réduit de deux tiers.

Sur la place, je vois Anastasia, venue de banlieue parisienne avec sa fille, et Moussa, qui promène un peu plus loin une poussette, font partie de la trentaine de personnes présentes en continu. Chacun de son côté, ils envisageaient depuis longtemps de venir se recueillir ici. Autour d’eux, des groupes de touristes, des badauds, des journalistes. La place de la République est, pour chacun d’entre eux, un nouveau monument remarquable de la capitale.

Le Bataclan

Si les bars visés lors des attentats de novembre ne suscitent pas un intérêt similaire –les marques visibles des attaques ayant été en grande partie effacées rapidement après les faits– le Bataclan continue en revanche d’accueillir un pèlerinage hétéroclite.

Les quelques barrières protégeant les palissade de chantier au pied de la façade, recouverte en partie par des échafaudages, indiquent l’emplacement de la salle de concert. Juste à côté, le passage Amelot qui longe le bâtiment, laisse apparaître derrière des bâches le nouvel enduit, immaculé, tandis que quelques rares impacts sur le mur en regard témoignent des combats.

Une heure posté sur place m’a permis de voir défiler une quarantaine de personnes. Beaucoup de touristes, par groupe de deux ou trois personnes. Certains prennent des photos, parfois se mettent en scène.

Les parisiens semblent se faire plus rares, peut-être du fait du souvenir encore vivace de la nuit du 13 novembre. Marion, qui réside à quelques stations de métro de là, fréquente beaucoup les arrondissement visés par les attentats de novembre. Comme d’autres, elle explique avoir aménagé ses trajets durant les mois suivant les attaques, pour éviter au maximum les endroits concernés: «Je suis repassée devant le Bataclan pour la première fois il y a un mois.»

La trace de la peur

La ville, par définition, est imprégnée par l’histoire dans laquelle elle s’insère. Les attaques dont elle peut faire l’objet, en plus de marquer les lieux d’un souvenir, lui laissent des stigmates physiques –comme ces traces d’un bombardement de la première guerre mondiale sur le bâtiment du Ministère de la guerre à Paris– ou construisent, par la dénomination de ses rues, un réseau mémoriel –à l’image de l’Avenue de la Paix, à Montrouge, complétée désormais du nom de la policière Clarissa Jean-Baptiste, tuée en janvier 2015.

Mais plus encore qu’elle affecte notre histoire, la menace des attentats marque surtout le devenir de nos villes. Au-delà de Paris, Nice, Saint-Quentin-Fallavier, ou Magnanville, cela fait bien longtemps que la France dans son ensemble vit dans la peur permanente d’une attaque terroriste.

Depuis la mise en place du plan Vigipirate au début des années 1990, et son renforcement après les attentats de 1995, notre rapport à l’espace public a progressivement été modifié. A commencer par les contrôles de sécurité qui régissent désormais l’accès à nombre d’entre eux. Leur influence est évidente sur l’usage de ces lieux, qu’ils amènent progressivement à séparer du reste de la ville.

Qui se souvient que le Centre Pompidou à Paris, jusqu’à sa rénovation en 1997, prolongeait à l’intérieur de ses portes la grande place inclinée qui la jouxte? Aujourd’hui, la longue file d’attente devant les portiques dissuade quiconque de s’y aventurer sans connaître à l’avance le programme de sa visite. Quant à la vue panoramique offerte sur la ville via le monumental escalier mécanique de la façade, elle n’est désormais accessible qu’aux seuls visiteurs munis d’un billet d’entrée.

De nombreuses personnes attendent, le 09 avril 1977, leur entrée devant le centre Beaubourg, un des nouveaux points touristiques de Paris / AFP

Vingt ans plus tôt, c’était l’aéroport d’Orly qui cessait d’accueillir les balades des dimanches.

La terrasse vers laquelle les promeneurs se pressaient depuis les années 1960 pour apercevoir le décollage des avions, ferme en 1975 à la suite d’une attaque terroriste menée contre un avion israélien. Le bâtiment, alors «monument le plus visité de France devant la Tour Eiffel», en retourne finalement à sa fonction initiale, transporter des passagers.

Préserver la sécurité

Le renforcement des mesures de sécurité de l’après 7 janvier, et la mise en place notamment de l’opération Sentinelle, va restreindre encore davantage l’utilisation de bâtiments pourtant récents, pensés dans un contexte sécuritaire déjà bien présent.

La Maison de la Radio à Paris, dont une première phase de réhabilitation terminée en novembre 2014 laissait présager une libre circulation de tous à l’intérieur d’une rue centrale, sera contrariée très rapidement après son inauguration.

Quant au Musée des Confluences de Lyon ouvert en décembre 2014, la ventilation naturelle du hall d’accueil qui nécessite l’ouverture des portes d’accès n’aura pas été maintenue au-delà de son premier été, au grand damne des visiteurs… transpirants.

Intégrer la douleur

Pourtant, c’est dans ce même contexte, que la ville a pu aussi exalter certaines de ses capacités. La Place de la République à Paris, et le nouveau rôle que lui ont apporté les attentats successifs de ces derniers mois, met en évidence la possibilité pour un espace public d’aider à la résilience d’une population marquée par de tels événements.

A l’origine de sa réhabilitation en 2013: les architectes Antoine Viger-Kohler et Pierre-Alain Trévelo de l’agence TVK. Ce dernier raconte avoir conçu le projet «en réfléchissant à tout ce qui pouvait se passer sur cette place. Evidemment on ne pensait pas aux attentats, mais on a voulu tout mettre en place pour permettre une appropriation extrêmement forte de l’espace.»

Et s’il insiste sur le fait que la portée symbolique du lieu existait déjà bien avant leur intervention, leur travail consistait selon lui à «renforcer cette dimension, d’abord dans le fait de rendre l’accès à la statue - qui était alors au milieu d’un rond-point - mais plus largement en permettant aux gens de s’y sentir bien, en diminuant la surface dédiée aux voitures par exemple.»

Retrouver Nice

Encore sous le choc de l’événement que vient de vivre leur ville, les architectes niçois n’en sont pas encore à penser à l’après-14 juillet. Pour autant, Marc Barani, Grand Prix national de l'architecture 2013 (et qui a notamment réalisé le pôle multimodal du tramway de l’agglomération de Nice) ne souhaite surtout pas sanctuariser le lieu de la tuerie:

«Il faut au plus vite que la Promenade des Anglais revive, que le lieu redevienne ce qu’il a été!».

Du côté de l’agence CAB, établie entre Paris et Nice, Jean-Patrice Calori non plus n’envisage pas de transformer la promenade:

«Ce lieu, c’est d’abord un paysage. La mer, le ciel et l’horizon lui donnent une dimension transcendantale, presque tragique. D’une certaine manière il est déjà sanctuarisé. Même avec les événements qui s’y sont passés, on ne peut pas lui changer son identité!»

Quant aux conséquences d’un tel traumatisme dans la conception future de la ville, il espère qu’elles mèneront vers un accroissement des espaces publics plutôt que le contraire:

«Il nous faut garder absolument l’innocence et l’enthousiasme d’hier! Si on incite les gens à se recroqueviller sur eux-mêmes, on fait l’antithèse même de ce qu’un architecte ou un urbaniste doit faire. L’agora c’est l’agora, elle doit rester le lieu du rassemblement, de la discussion, du loisir et de la promenade! Malgré tout ce qui se passe…»

David Abittan Journaliste

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