LGBTQCulture

«Man on High Heels», un film de genre transgenre

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 07.11.2016 à 11 h 39

Le film de Jang Jin témoigne à la fois de la vitalité du cinéma de genre coréen et de l’importance croissante des thèmes LGBT au cinéma, pour le plus grand bénéfice du spectateur.

Scène tirée du film «Man on High Heels» | Zootrope Films/Lotte entertainment

Scène tirée du film «Man on High Heels» | Zootrope Films/Lotte entertainment

«J’étais face à sa bite et ensuite il m’a démoli comme un chien.» Ce sont pratiquement les premiers mots de ce film étrange et brusque, sentimental et complexe. Ils accompagnent une rencontre avec un corps d’une force trouble, carrure et musculature d’athlète, visage androgyne, innombrables cicatrices. Vêtu cette fois, le même corps, celui du policier Ji-wook, fait irruption dans une pièce remplie de malfrats auxquels leur chef était en train de narrer ses mésaventures avec ledit flic. Lequel massacre à mains nues la totalité du gang.

En ce début d’été d’une affligeante pauvreté en matière d’offre de cinéma, ce film noir singulier apparaît comme la proposition de cinéma la plus stimulante. Il est d’autant plus remarquable qu’il se situe à l’intersection de deux tendances importantes d’aujourd’hui.

Man on High Heels témoigne d’une part de la bonne santé du cinéma de genre en Corée du Sud. Cette cinématographie dynamique, et qui a réussi à créer un (petit) marché à l’étranger, notamment en France, est notoirement bien représenté par plusieurs films noirs récemment sortis, dont Apprenticede Boo Jun-feng, ou l’excellent The Strangers de Na Hong-jin.

On retrouve les caractéristiques du polar coréen, ses gangsters et ses flics, son alliage particulier de violence brute (y compris dans les dialogues) et de stylisation

 

Avec le huitième long métrage de Jang Jin (mais premier à être distribué en France), on retrouve les caractéristiques du polar local, ses gangsters et ses flics, son alliage particulier de violence brute (y compris dans les dialogues) et de stylisation –très différents des polars japonais ou hongkongais, sans parler des américains ni des européens.

L’autre tendance très actuelle, même si elle n’occupe guère le haut de l’affiche, est l’essor du cinéma transgenre et des thématiques LGBT. La multiplication des festivals dédiés à ce cinéma, et le foudroyant développement des études universitaires, notamment dans le monde anglo-saxon, ont fait des «Gender Studies» sous leurs divers aspects queer et trans en particulier un champ de recherche considérable.

L’essor du «gender cinema»

Le phénomène s’explique par sa capacité à associer des enjeux de société, concernant la liberté individuelle, les puissances réelles ou supposées de la transgression des normes, le sort des minorités, notamment des minorités sexuelles, ensemble de domaine pris en charge par la théorie queer, et des questions de récit, de fiction, de spectacle, en particulier de définition de modes de présence physique et de caractérisation comme systèmes de signes et vecteur de sens.

Pur produit de la société coréenne ultra-macho, Ji-wook est habité du désir d’être une femme. Dès lors le film se déploie en tissant deux intrigues qui se renforcent l’une l’autre, l’affrontement du policier avec un gang mené par un boss fasciné par la virilité du flic qui le combat, et le combat intérieur, pas moins violent, du personnage principal avec ses contradictions intérieures.

Le jeu brutal entre ces deux lignes de tension se matérialise dans le corps, mais aussi le jeu du remarquable acteur qu’est Chah Seung-won, et sa capacité à incarner simultanément des dimensions d’ordinaire opposées.

L’ambivalence de sa présence, renforcée par le caractère codé des scènes de «pur» film d’action, fait de son personnage une variation particulièrement émouvante de ces créatures qui furent longtemps le héros-type des manga: cyborgs et mutants mélancoliques mais davantage sexués et en prise avec les noirceurs du monde réel que leurs équivalents de chez Marvel ou DC Comics. Ici, ce ne sont plus les effets de la bombre ou de manipulations génétiques qui déplacent le «code» (humain, physique et psychique), mais un désir intérieur, source de souffrance à nouveau mais dont la légitimité n’est jamais mise en doute.

Le scénario et la mise en scène de Jang Jing ont le bon goût de ne jamais instrumentaliser un des thèmes au service de l’autre. La construction du film policier tient ses promesses en matière d’actions et de rebondissements, et la plongée de Ji-wook dans l’univers transsexuel, ses cliniques sordides, ses personnalités flamboyantes ou bouleversantes, et filmées avec beaucoup d’affection, est d’une émotion sèche et juste.

Le film tient ainsi jusqu’au double climax, showdown contre les méchants versus opération pour changer de sexe, sans jamais perdre sa part d’ambiguïté, y compris lors d’un épilogue qui redéplace de manière inattendue, mais toujours ouverte, ce qui apparaissait comme une possible stabilisation des rôles et des fonctions, un retour à l’ordre.

Jeu de mots involontaire

Énergique et sentimentale, la dynamique de Man on High Heels (le passage de «homme» à «flic» dans la traduction française du titre est un affaiblissement) est alimentée par la manière de regarder aussi les personnages secondaires, notamment la jeune femme «protégée» par le héros, ou cette figure muette à la beauté surnaturelle, par-delà masculinité et féminité, qui réapparait de loin en loin.

Assurément, le réalisateur travaille ici à l’intérieur des codes des différents mondes qu’il téléscope, celui du film policier et celui de la représentation du désarroi sur son propre genre –au point qu’on se retrouve avec un jeu de mot inattendu (en français), entre «genre» au sens cinématographique et «genre» au sens de gender.

Rien d’anecdotique dans cet écho, mais la ressource d’une mise en question plus ample, qui porte sur les «règles du jeu» et les modèles et fait de Man on High Heels bien mieux qu’une série B pour l’été ou une curiosité du polar asiatique.

Man on High Heels (Le Flic aux talons hauts)

De Jang Jing

Avec Chah Seung-won, Oh Jeong-se, E Som

Durée: 2h05

Sortie le 20 juillet

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