Monde

Obama et les photos de la honte

Reporters sans frontières, mis à jour le 15.11.2010 à 12 h 53

Le président américain est confronté à ses promesses sur la liberté d'informer.

La situation de Barack Obama, confronté aux reliquats les moins avouables de son prédécesseur, se laisse comparer à celle d'un joueur de poker malheureux. Malheureux d'avoir promis d'abattre ses cartes, penaud de les constater si imprésentables et forcé de revenir in extremis sur la parole donnée. Des cartes à jouer, souvenons-nous.
L'administration Bush avait listé dans des brelans de rois et des carrés de valets quelques figures de son «axe du mal» peu avant la seconde guerre d'Irak. Puis les photos ont remplacé les cartes, et des clichés du genre infâme (ces photos peuvent heurter) ont fait le tour du monde. Un prisonnier d'Abou Ghraïb encagoulé et supplicié, un autre nu à la merci de chiens d'attaque, un troisième tiré en laisse par un sergent féminin des marines s'offrant nonchalamment une pause cigarette...

La fuite en avant de l'après-11 septembre a aussi violenté le Premier amendement et les libertés publiques dans les cinquante Etats de l'Union: près de deux millions de citoyens des Etats-Unis sauvagement écoutés, des journalistes envoyés derrière les barreaux pour avoir refusé de trahir le secret des sources devant la justice fédérale, l'accès à l'information publique sacrifié à la culture du secret et à la paranoïa d'Etat. Jamais le pays de Benjamin Franklin et de Thomas Jefferson n'avait cédé à ce point, à domicile, à la négation de ses propres principes.

Heureusement, Barack Obama arriva avec la promesse de l'honneur restauré, de la presse rendue à ses lettres de noblesse et de l'information publique à la transparence exigée par la Constitution. Tout commença pour le mieux... jusqu'au jour où.

Investi le 20 janvier 2009, Barack Obama annonce la donne avec sa première initiative le surlendemain: la fermeture programmée de Guantanamo où Sami Al-Haj, cameraman soudanais malchanceux d'Al Jazira, capturé en 2001 à la frontière afghano-pakistanaise, a subi six ans d'enfer pour rien jusqu'en mai 2008. Le symbole parle et les actes suivent. Le Congrès, renouvelé quand le nouveau président a été élu, revote à l'unanimité, le 31 mars, la fameuse "loi bouclier" ("Free Flow of Information Act" ou "shield law") fédérale, qui évitera enfin à des journalistes ou des blogueurs protégeant leurs sources de se retrouver en prison comme autrefois une Judith Miller du New York Times. La loi prévoit certes des exceptions. La prévention d'un crime en fait partie, tout comme «l'atteinte significative et conséquente à la sécurité des Etats-Unis» mais les termes de ces clauses restent assez généraux. Le Capitole est en bonne voie pour résoudre une absurdité juridique qui veut que trente-huit Etats de l'Union reconnaissent aux journalistes le privilège «qualifié» ou «absolu» du secret des sources, et pas l'autorité fédérale.

Sur le terrain de l'information publique, Eric Holder, à peine investi de sa charge d'Attorney General, se fend, le 19 mars, d'une circulaire conforme au vœu du nouveau président. C'en est fini de la culture du secret, de la bureaucratie dilatoire et des classements confidentiels à tour de bras. Les ministères fédéraux devront désormais «systématiquement mettre l'information à la disposition du public sur Internet, avant même qu'une requête citoyenne ne soit déposée». Les fonctionnaires chargés de répondre à des demandes entrant dans le cadre du «Freedom of Information Act» (FOIA, promulgué le 31 décembre 2007 dans la foulée de destructions de vidéos compromettantes par la CIA), ont obligation de fournir le maximum d'informations à défaut de pouvoir les rendre publiques dans leur intégralité.

Enfin et surtout, les rejets de certaines requêtes supposent que le ministère ou l'administration concernée «puissent raisonnablement prédire que la publication de l'information mettrait en danger des intérêts protégés par les exemptions statutaires». L'opinion attend alors de pied ferme l'ouverture et les résultats d'une enquête sur ces 92 vidéos de torture de détenus de Guantanamo et des prisons secrètes de la CIA, que l'Agence a admis officiellement, le 2 mars, avoir détruites... dès 2005.

Le ver géopolitique est hélas dans le fruit des libertés et valeurs ressuscitées. Le 13 mai, l'administration Obama répond par une volte-face à l'injonction de la justice fédérale de publier les photos de sévices commis par l'armée américaine en Afghanistan et en Irak. Au début de ce mois d'octobre, la loi bouclier sur la protection des sources, approuvée par les Représentants, fait un crochet par la Maison Blanche juste avant son inscription à l'ordre du jour du Sénat. La proposition de loi revient avec une menace de veto à ses promoteurs de la Chambre haute, Arlen Specter et Charles E. Schummer. Les journalistes devront témoigner, livrer leurs archives et trahir leurs sources au moindre risque pour la sécurité nationale.

A la Chambre des représentants, le 15 octobre, on devance le veto présidentiel par une nouvelle loi, la «Homeland Security Appropriations Bill», qui interdit toute diffusion de photos de prisonniers sous la garde de l'armée américaine. Il s'agit de ne pas «entamer le moral des troupes dépêchées à l'extérieur et de prévenir toute violence ou sentiment anti-américain». La formule résume le dilemme de l'actuelle administration, tiraillée entre la politique de la main tendue et l'impératif sécuritaire.

Seulement voilà, le sentiment anti-américain risque de se nourrir d'un retour aussi tardif qu'absurde à la culture du secret. Comment et pourquoi vouloir cacher ce que tout le monde a déjà vu et verra quand même? Parce que les scènes prises sur les clichés pourraient se répéter sous une administration qui avait juré le contraire? La politique de l'autruche attirera, «au mieux», ce genre de soupçons, et il y a loin, très loin, entre une image restaurée et une réputation à rebâtir. La culture du secret entérinerait celle de l'oubli? Le soudanais Sami Al-Haj, qui n'oublie pas Guantanamo, ne verra sans doute jamais un George W. Bush en prison comme il l'espère.

Benoît Hervieu, Bureau Amériques de Reporters sans frontières

Image de une: REUTERS.

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