France

Quand connaîtra-t-on les résultats des analyses toxicologiques de Mohamed Lahouaiej-Bouhlel?

Jean-Yves Nau, mis à jour le 17.07.2016 à 22 h 52

Les résultats de ces analyses pourraient apporter des explications sur les motivations de l'auteur de l'attentat du 14-Juillet à Nice.

Une photocopie du permis de séjour Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, l'homme responsable de l'attentat à Nice le 14-Juillet |
 FRENCH POLICE SOURCE / AFP

Une photocopie du permis de séjour Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, l'homme responsable de l'attentat à Nice le 14-Juillet | FRENCH POLICE SOURCE / AFP

Qui était Mohamed Lahouaiej-Bouhlel? Quelle radiographie faire de l’auteur de l'attentat de Nice, qui a provoqué la mort de quatre-vingt quatre personnes écrasées sur la Promenade des Anglais, fraction ensanglantée de la Baie des Anges? Que dira, demain la biologie?

Comme l'explique le journaliste David Thomson, spécialiste des djihadistes, les troubles psychologiques dont Lahouaiej-Bouhlel serait l'objet ne diminue en rien l'implication terroriste. Dans Nice-Matin Thomson précise:

«Certains tentent de minorer le caractère djihadiste du terroriste en mettant en avant ses troubles psychologiques mais être déséquilibré n’a jamais empêché d’être djihadiste. Il n’y a pas vraiment de profil type de terroristes. Il faut se souvenir de Salah Abdeslam qui, deux semaines avant les attentats, fumait du shit et était connu pour faire la fête.»

Néanmoins selon Bernard Cazeneuve, ministre de l’Intérieur, il s’agirait là d’«un attentat d'un type nouveau» commis par «des individus sensibles au message de Daech qui s'engagent dans des actions extrêmement violentes sans nécessairement avoir participé aux combats, sans nécessairement avoir été entraînés».

Les différentes enquêtes et témoignages recueillis fournissent la silhouette d’un homme à la fois taciturne, solitaire, capable d’autant de violence que d’empathie; un homme dont les antécédents psychiatriques sont établis. Mohamed Lahouaiej Bouhlel est né le 31 janvier 1985 à M'saken, dans la banlieue de Sousse (Tunisie). Il avait épousé une Niçoise franco-tunisienne, dont il était séparé, et était père de trois enfants, dont un bébé. L’homme était connu de la justice pour des faits de violence. Il est décrit par ses anciens voisins comme pouvant être violent envers son ex-femme. D’autres témoignages font état d’imprégnations alcooliques récurrentes, de prises d’anabolisants associées à une pratique suivie de musculation.

Des «problèmes psychologiques»

L'homme avait souffert de «problèmes psychologiques». L’AFP et la BBC ont recueilli le témoignage de son père en Tunisie. «De 2002 à 2004, il a eu des problèmes qui ont provoqué une dépression nerveuse. Il devenait colérique, il criait, il cassait tout ce qu'il trouvait devant lui», a raconté Mohamed Mondher Lahouaiej-Bouhlel. Il précise que la famille avait alors emmené Mohamed Lahouaiej-Bouhlel chez un médecin, qui lui avait prescrit des médicaments pour lutter contre ces «crises nerveuses». Le père décrit son fils comme un homme «toujours seul, toujours déprimé», souvent mutique. «Il faisait des crises. Quand il s'est séparé de sa femme, il a déféqué partout, trucidé le nounours de sa fille à coups de poignard et lacéré les matelas», a d’autre part témoigné un habitant de son ancienne barre d'immeuble Le Bretagne, où il vivait au 12e étage.

Le médecin consulté en 2004 est le Dr. Chemceddine Hamouda qui exerce à Sousse et que l’on peut voir sur You Tube traiter de l’autisme. Dans un entretien accordé à L'Express, ce médecin donne de précieux éléments (et fait quelques commentaires) concernant son patient:

«Je ne l'ai vu qu'une seule fois, en août 2004 [Il avait alors 19 ans]. Il était venu avec son papa parce qu'il avait des problèmes scolaires et d'adaptation familiale. C'est son père qui l'a forcé à venir me voir. Il ne comprenait pas pourquoi son fils, qui était jusqu'ici brillant, était devenu violent avec lui et n'arrivait plus à travailler à l'école. Il était en première classe préparatoire pour des études d'ingénieur. Mes souvenirs sont flous après 12 ans, mais je me rappelle qu'il était plutôt calme lors de la consultation (…) Il souffrait d'une altération de la réalité, du discernement et de troubles du comportement. Un début de psychose donc. J'avais remarqué qu'il était dur avec son père, il devenait parfois violent avec lui. En plus d'avoir décroché scolairement, il avait des problèmes avec son corps, il ne se sentait pas très beau et ressentait le besoin de faire de la musculation.

 

Il n'est pas courant de poser un diagnostic de troubles psychotiques dès la première consultation. En général, il faut plutôt attendre deux ou trois entretiens. Je lui ai prescrit un traitement, un petit tranquillisant et un anti psychotique. Comme je ne l'ai plus jamais revu après, je me suis dit que j'étais peut-être à côté de la plaque: les signes étaient insidieux (…)  Il n'y avait rien dans son comportement qui laissait présager un tel massacre. De tels troubles non soignés pendant des années peuvent conduire à une schizophrénie. Mais je refuse catégoriquement l'idée qu'il puisse être irresponsable de son acte. Une telle violence nécessite forcément un endoctrinement, un délire de radicalisation en parallèle de ses problèmes psychologiques. Ce n'est pas l'acte d'un fou, c'est un acte prémédité et exécuté. Il y a forcément eu une préparation mentale.» 

Dans le Journal du Dimanche de ce 17 juillet, le médecin tunisien précise que sa première prescription est datée du 20 août 2004 comportait de l’Haldol® (halopéridol), un neuroleptique utilisé pour le contrôle des symptômes de différents tableaux psychiatriques (psychoses, schizophrénie, phases maniaques des malades bipolaires etc.).

Le diagnostic de la folie

Comment progresser? Il faut pour cela  attendre la communication des résultats des examens toxicologiques pratiqués sur le corps du meurtrier. Quel est alors le champ des investigations? «D’une manière générale, l’expertise toxicologique recherche la présence de médicaments, notamment psychotropes, de stupéfiants, et des toxiques usuels, en plus de l’alcool», nous expliquait le Pr. Patrice Mangin, directeur du Centre universitaire romand de médecine légale (Lausanne) au lendemain des attentats de Paris de novembre 2015.  

«Il s’agit de fournir le maximum d’information aux enquêteurs, au procureur et à la justice. En ce qui concerne les attentats terroristes, nos pratiques sont identiques, hormis le fait que les investigations doivent être les plus complètes possible.»

Lors de la séance de questions à l’Assemblée nationale le Premier ministre Manuel Valls avait, le 25 novembre, insisté sur le fait qu’«aucune excuse sociale, sociologique et culturelle» ne devait être cherchée au terrorisme après les attentats de Paris. En toute hypothèse, la publication des résultats toxicologiques n’aiderait en rien à excuser. Elle permettrait toutefois de mieux éclairer, de mieux comprendre, les circonstances de ces assassinats. En janvier dernier, on avait appris qu’au vu des résultats toxicologiques les terroristes de novembre 2015 n’étaient pas sous l’emprise de drogue, de produit dopant ou d’alcool durant la tuerie –et ce alors que leurs comportements pouvaient laisser penser le contraire.

En sera-t-il de même pour Mohamed Lahouaiej-Bouhlel? Radicalisation ou pas, la toxicologie post mortem peut-elle établir l’existence d’un délire? La biologie fait-elle, en 2016, le diagnostic de la folie?

Une première version de cet article contenait des erreurs; il a été modifié à 22H30 le 17 juillet.

 

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (803 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte