Monde

En Turquie, trois questions sur un coup d'État raté

Ariane Bonzon, mis à jour le 16.07.2016 à 20 h 47

Qui sont les putschistes? Comment le président Erdogan a-t-il réagi? Que va-t-il se passer maintenant?

MAHMOUD ZAYYAT / AFP.

MAHMOUD ZAYYAT / AFP.

Pour la cinquième fois depuis 1960, des militaires turcs ont tenté un coup d’État. Mais à la différence de ceux de 1960, 1971, 1980 et 1997, ces putschistes ont échoué. Bilan: 265 morts, 1.400 blessés et déjà des centaines d’arrestations. Et un coup d’Etat très improvisé, mené par un groupe d’officiers opposés au régime du président Erdogan, lesquels avaient visiblement imaginé qu’une fois le putsch lancé, le reste de l’armée les soutiendrait, ce qui n’a pas eu lieu. A l’opposé, ce sont les forces de police et les nervis et militants de l’AKP (Parti de la justice et du développement), pour l’essentiel, qui se sont confrontés aux putschistes, comprenant aussi de nombreux conscrits selon certains témoins.

Voilà ce dont on est à peu près sûr. Reste à répondre à trois questions.

1.Qui sont ces putschistes?

Les autorités accusent les gülénistes. C’est le nom donné aux sympathisants de l’imam Fetullah Gülen, réfugié aux Etats-Unis depuis près de vingt ans et dont Ankara demande l’extradition à Washington.

Premier ministre à partir de 2003, Recep Tayyip Erdogan en avait utilisé les solides réseaux dans l’administration, la police, la justice et à l’étranger. A tel point qu’on avait pu dire de la Cemaat (comme on appelle leur communauté) qu’elle s’était alliée au régime islamo-conservateur de l’AKP, en tout cas entre 2007 et 2012, pour fomenter et mener les arrestations et procès contre des dizaines d’officiers (et opposants) soupçonnés d’avoir tenté de renverser le gouvernement islamo-conservateur.

Les gülénistes ont été très longtemps écartés de l’armée, cette dernière obsédée de ne pas compter en son sein ce qui pouvait ressembler de près ou de loin à un «islamiste». Cela ne ferait que dix à quinze années qu’ils y sont un peu plus nombreux, quoique maigrement représentés au sommet. Tout au plus «deux généraux, autant de colonels, quelques capitaines mais pour l’essentiel, les gülénistes se rencontrent dans les rangs subalternes», estime un bon connaisseur de l’armée turque.

Selon le journaliste Ahmet Sik, qui a enquêté sur la Cemaat et qui a été arrêté et emprisonné pour cela lors de la grande purge des années 2009-2010, un nettoyage des derniers «spécimens» de gulénistes était en préparation. Il est vrai que, pour la seconde fois, le gouvernement avait dressé une liste de militaires (parmi lesquels de supposés gülénistes ainsi que des non-gülénistes dont le principal tort serait de ne pas apprécier Recep Tayyip Erdogan) qu’il devait soumettre prochainement au Conseil suprême militaire pour que celui-ci les expulse de l’armée. Et cette chasse aux sorcières devait aussi toucher d’autres membres de la Cemaat dans d’autres secteurs. Ces futurs limogeages auraient-ils conduit les gülénistes à tenter le tout pour le tout et à organiser ce coup d’Etat en urgence, comme le prétend Ahmet Sik?

Premier problème: le nombre des militaires gülénistes est trop réduit, comme nous l’avons vu, pour tenter une telle opération; ensuite, le coup d'État, qui n’a pris place qu’à Istanbul et Ankara n’a, semble-t-il, pas été relayé dans le reste de la Turquie, alors que le mouvement est très présent en Anatolie. De plus, au fur et à mesure qu’ils se sont vus confisquer par le gouvernement leurs journaux et télévisions, les gülénistes ont investi de façon très professionnelle les réseaux sociaux. C’est sur le net –et pas à la TRT, la chaîne publique– qu’ils auraient probablement communiqué et se seraient justifiés. Enfin, le manque évident de préparation de ce coup détonne avec le mode opératoire güléniste.

Reste l’hypothèse que des gülénistes se soient joints à un autre groupe plus important au sein de l’armée, ce qui idéologiquement serait une première et très surprenant. Issus de la gendarmerie, de l’armée de terre et de l’armée de l’air, le gros des putschistes (avec plusieurs généraux et colonels) pourrait être constitué de kémalistes en opposition frontale au président Erdogan. Ils auraient échoué à convaincre leur camp de les rejoindre une fois l’intervention lancée. Autrement dit, ce coup d'État n’opposerait plus les laïcs aux islamistes mais révélerait une profonde scission au sein du camp kémaliste, historiquement républicain et laïque, au fondement historique de l’armée turque.

2.Comment le président Erdogan a-t-il réagi?

C’est d’abord sur Facetime que Recep Tayyip Erdogan est intervenu, en direct avec la présentatrice de CNN Turk tenant son iPhone. Il y apparaît assez paniqué, menaçant les conspirateurs de représailles et appelant ses soutiens à descendre dans la rue.

Depuis qu’il est au pouvoir, le premier ministre turc, élu Président de la république en 2014, vit dans cette terreur là. En 2007, face aux grandes manifestations organisées par l’establishment militaro-kemaliste, il avait déjà eu très peur. C’était alors l’autre grande figure de l’AKP, Abdullah Gül, qui avait tenu la barre. Puis la destitution du président égyptien, le Frère musulman Mohamed Morsi, par le maréchal Sissi a pu lui faire craindre d’être le prochain sur la liste...

Afin de faire face à un éventuel coup d'État militaire, le gouvernement AKP a, depuis son arrivée au pouvoir, tout misé sur les forces de police, dont il a largement augmenté les effectifs et amélioré l’équipement. Cette nuit du 15 au 16 juillet, c’est semble-t-il celles-ci –et certains groupes de miliciens fidèles à l’AKP– qui ont fait échouer le coup d’Etat. Mais aussi parce que les militaires loyalistes ainsi que tous les partis politiques, y compris ceux d’opposition, ont très vite condamné la tentative de putsch, de même que le président Obama et plusieurs responsables européens.

D’où, quelques heures après sa prestation apeurée sur Facetime, un président Erdogan beaucoup plus assuré, tenant une conférence de presse à l’aéroport d’Istanbul, avec son gendre à ses côtés.

3.Que va-t-il se passer maintenant?

«Ce soulèvement est un don de Dieu. Il nous aidera à nettoyer ces éléments de l’armée», a déclaré le président Erdogan, auquel on ne peut plus reprocher de ne pas dire ce qu’il va faire.

La purge va s’accentuer. Sous prétexte de guerre déclarée aux gülénistes, dont un nombre important de responsables se sont déjà réfugiés aux Etats-Unis ou en Europe, elle s’est déjà abattue au-delà de ce cercle. Par le passé, des policiers et des magistrats de gauche ont été démissionnés, par exemple, en même temps que des gülénistes. Mais cela montre que le régime islamo-conservateur d’Erdogan tente de liquider un mouvement musulman influent rival qui en dénonce la corruption, les atteintes à la liberté de la presse et aux droits de l’homme et le projet de présidentialisation.

Et puis, comme en 2007, c’est exactement le contraire de l’effet recherché par les militaires putschistes qui risque de se produire: Recep Tayyip Erdogan pourrait en sortir renforcé, en victime, ce qui lui permettrait d’engager sa réforme constitutionnelle et d’obtenir haut la main le système présidentiel auquel il aspire.

Mais surtout, cette tentative de coup d’Etat va redorer l’aura de l’homme fort de Turquie aux yeux de ses partisans, dans le pays, dans le monde arabe et en Europe. Ces derniers ont parfois été désemparés par la réconciliation récente entre Ankara et Tel-Aviv. Qu’Erdogan et le camp islamo-conservateur aient pu résister à cette tentative de coup militaire serait perçu comme une petite revanche sur ce qui est arrivé aux deux autres figures de l’islam politique, l’Egyptien Morsi et le Tunisien Ghannouchi.

Ariane Bonzon
Ariane Bonzon (210 articles)
Journaliste
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