France / Parents & enfants

L'école désarmée face à l'attentat de Nice

Temps de lecture : 6 min

Après les attentats de janvier et novembre 2015, les enseignants avaient pu dialoguer avec leurs élèves et répondre à toutes leurs interrogations. La date de la tuerie de Nice laisse de nombreux adolescents livrés à eux-mêmes pendant six semaines face à des vidéos traumatisantes et à des idées fausses.

Deux enfants devant un mémorial aux victimes dressé devant l'hôtel Méridien de Nice, le 16 juillet 2016 | ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP.
Deux enfants devant un mémorial aux victimes dressé devant l'hôtel Méridien de Nice, le 16 juillet 2016 | ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP.

Depuis janvier 2015, c’était en train de devenir une habitude. Le genre de routine à laquelle on ne se fait jamais, mais qu’on choisit d’affronter au lieu de la subir. Dans les écoles, les collèges, les lycées, de nombreux enseignants et enseignantes ont passé des heures, des journées, voire des semaines à parler des attentats perpétrés en France et en Belgique.

Il fallait expliquer pour éviter toute mauvaise compréhension des évènements. Rassurer les inquiets. Répondre aux questions, qu’elles soient terre-à-terre ou fantaisistes. Tenter de cerner les motivations des terroristes. Interroger son rapport à la peur. Évoquer l’avenir. Mettre en garde contre l’information spectacle. Désamorcer les théories du complot. Démonter les propos polémiques. Repérer les élèves en détresse. Appeler à l’union et à la vigilance vis-à-vis de ceux qui discriminent et qui divisent.

Un sacré boulot auquel nous n’étions pas formés, mais que beaucoup d’entre nous ont tenté d’effectuer le mieux possible. D’autres, et c’est leur droit, ont estimé qu’ils n’étaient pas formés pour ça, et qu’ils ne sauraient pas faire. Dans le cadre des événements de Nice, le débat n’est de toute façon pas là, pour un simple problème de date.

En choisissant le soir du 14 juillet pour commettre son attaque, l’auteur de l’attentat de Nice s’est évidemment attaqué à un symbole, la fête nationale. Mais il s’en est aussi pris, tout à fait sciemment, à l’insouciance de nos enfants. Un feu d’artifice, c’est un événement familial, qui réunit souvent plusieurs générations, avec pour objectif de mettre des étincelles plein les yeux des derniers nés et de leur offrir des souvenirs qui ne les quitteront jamais. Ce soir-là, certains enfants présents à Nice ont trouvé la mort et d’autres s’en sont sortis, moins malchanceux mais traumatisés pour longtemps, avec dans la tête des images aux antipodes du merveilleux qu’il étaient venus chercher.

Interrogée, la psychiatre et professeure de psychiatrie de l’enfant Marie-Rose Moro revient sur l’importance du congé estival:

«De longues vacances sont nécessaires pour les enfants et les adolescents pour pouvoir changer de rythme, investir d'autres activités, s'ennuyer, faire de nouvelles expériences (en particulier pour les ados) et faire la fête, de petites et grandes fêtes! Ce terrible attentat qui arrive un jour de fête nationale et pendant les vacances vient les surprendre avec une grande violence pendant un temps de repos, et l'effet d'effraction et de sidération sera encore plus grand. Il est nécessaire qu'ils puissent en parler avec leurs parents, leurs amis et leurs proches maintenant et dans les jours qui viennent.»

Les privilégiés et les autres

Mais le terroriste de Nice est loin de n’avoir endommagé que l’insouciance de la jeune génération. Il a également coupé court à toute possibilité de dialogue entre les membres des équipes enseignantes et leurs élèves. À n’en pas douter, certains privilégiés auront la chance de pouvoir parler avec leurs familles de ce qui s’est passé le soir du 14 juillet. Chez ceux-là, chaque information ou pseudo information trouvera un écho auprès d’adultes qui tenteront tant bien que mal d’apporter de la tempérance, du pragmatisme et éventuellement un peu d’espoir.

C’est évidemment chez les autres qu’il faut s’inquiéter. Il reste six semaines avant la rentrée des classes, période d’une durée tout bonnement gigantesque si l’on considère qu’après les drames de Paris ou de Bruxelles, il a suffi de quelques heures pour que certains élèves succombent à la théorie du complot (allant même jusqu’à nier l’existence de certains attentats) ou au partage en masse de vidéos aussi sordides que possible. En janvier et novembre 2015, puis en mars 2016, il a été possible dès le lendemain de faire comprendre à certains que toutes les sources d’informations ne se valaient pas, qu’il fallait faire preuve de la plus grande prudence et que diffuser et regarder des vidéos d’exécutions constituait le plus exécrable des actes de voyeurisme –et, argument qui semblait les toucher particulièrement, un acte d’irrespect à l’égard des défunts et de leurs familles.

Ni moi ni aucun de mes collègues ne prétendons avoir changé radicalement la façon de penser de tous nos élèves, mais il est permis de penser que nous avons au moins éteint quelques étincelles. Là, l’Education nationale se retrouve dans un état de totale impuissance, incapable de réunir ceux qu’elle est censée encadrer et protéger. Lorsqu’on constate à quel point certains médias français se sont vautrés dans leur couverture médiatique des premières heures qui ont suivi le drame, il y a sérieusement de quoi craindre qu’un grand nombre d’enfants et ados de France, habitués à être livrés à eux-mêmes devant tous types d’écran, se noient dans un flot de rumeurs et d’images indignes.

«Le mois et demi qui nous sépare de septembre me terrifie»

Professeure de lettres modernes dans un lycée francilien, Anne F. fait part de son inquiétude:

«J’ai l’habitude de me servir de l’actualité pour enseigner le français, notamment en analysant avec les élèves de nombreuses coupures de presse. Sur les attentats, le terrorisme, le djihadisme, nous y avons passé des mois. J’ai modestement tenté de leur apprendre à prendre du recul, à observer d’où provient chaque info, à se méfier de leurs émotions. Le mois et demi qui nous sépare de septembre me terrifie. Ça laisse tout le temps aux gamins les plus influençables de se laisser convaincre que tout musulman est un terroriste en puissance, ou au contraire de s’abandonner à un éloge décomplexé du terrorisme, ce qui constitue chez les rares élèves qui le pratiquent une façon de crier leur désespoir.»

Il est vrai que si certains parents font sans doute le job avec beaucoup de coeur, d’autres risquent de tirer leurs enfants vers un extrémisme ou l’autre, par la simple force d’un petit discours bien placé, entre la poire et le fromage.

«Ils accordent souvent plus de crédit à ce que leur disent leurs parents qu’à ce que nous tentons de leur inculquer», ajoute Anne. «Mais je suis tout de même convaincue que notre rôle, après Charlie ou le Bataclan, n’a pas été totalement inutile. Seulement, on aura beau faire des pieds et des mains à la rentrée, j’ai peur que pour certains, le mal soit déjà fait.»

«Ce qu’il leur restera en tête des mois après»

Parle-t-on de la même façon d’un drame lorsqu’il s’est produit la veille ou des semaines plus tôt? Évidemment pas. On est censé avoir déjà pu faire le tri entre le vrai et le faux (au moins partiellement) et les réactions sous le coup de l’émotion pourront avoir laissé place (toujours partiellement) à des réflexions plus profondes, moins épidermiques. Mais alors, que dire? Faut-il totalement laisser de côté l’émotion procurée par le drame et ne l’examiner que froidement, en se tenant aux faits et juste aux faits? La question n’est pas simple. Pour Marie-Rose Moro, mieux vaut d’ailleurs ne pas revenir sur les faits, et se tourner vers l’avenir:

«À la rentrée c'est trop tard, revenir sur l'événement serait susceptible de leur faire du mal, une sorte de retraumatisation. La vie doit reprendre normalement avec joie et légèreté; sinon, cela va augmenter la douleur et l'inquiétude. Les enfants ont besoin de reprendre confiance en la vie et en les adultes; c'est la chose la plus importante pour les réparer et les aider à grandir malgré tout.»

Professeur d’histoire-géographie dans un collège de l’Yonne, Manuel émet un avis légèrement différent:

«Il ne faut pas sauter sur les enfants et leur jeter tous les drames de l’été au visage, mais je pense qu’il sera important, à un moment adéquat de l’année, d’évoquer le sujet. Ça m’intéresse de savoir ce qu’il leur restera en tête des mois après, que ce soit des idées noires, des idées fausses ou des analyses judicieuses. Leur esprit critique est inégalement affûté, mais parfois il peut faire des merveilles.»

Au vu du ramassis de bêtises et de raisonnements à l’emporte-pièce que l’on peut lire sur les réseaux sociaux en cliquant sur le moindre hashtag lié à la tuerie de Nice, il est évident que certains parents, frères et soeurs, oncles et tantes risquent de créer la psychose et d’alimenter la haine chez les jeunes qu’ils côtoient. Mais depuis leurs lieux de vacances, les enseignants n’ont d’autre choix que de s’évertuer à faire confiance aux adultes qui entourent leurs élèves, tout en réfléchissant à la façon dont ils pourront aborder le drame de Nice si jamais l’occasion se présente. En espérant que d’ici là, aucun autre événement traumatisant ne soit venu s’ajouter à une liste de plus en plus lourde.

Thomas Messias Prof de maths et journaliste

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