Économie

Les ouvriers sont-ils les meilleurs sociologues du travail?

Temps de lecture : 4 min

Dans deux livres parus cette années, des ouvriers racontent de l'intérieur une condition dont on ne cesse de proclamer la disparition.

L'usine Grand-Paroisse du Grand-Quevilly I KENZO TRIBOUILLARD / AFP
L'usine Grand-Paroisse du Grand-Quevilly I KENZO TRIBOUILLARD / AFP

Militant libertaire et écrivain, Jean-Pierre Levaray a officié toute sa vie comme ouvrier spécialisé dans une usine du Grand-Quevilly, près de Rouen. Il travaillait pour la société Grande Paroisse, filière engrais chimiques de Total. Pendant dix ans, il a raconté son quotidien au travers de chroniques publiée dans le magazine CQFD, «Je vous écris de l'usine». Elles sont publiées cette année sous la forme d'un recueil éponyme, aux éditions Libertalia.

L'univers de Levaray, c'est une industrie finissante qui n'en finit pas de mourir. Certains ateliers ont plus de trente ans et tombent littéralement en morceaux. La perspective d'une fermeture est omniprésente. L'auteur l'évoque presque à chaque chronique, car la production d'engrais en France est de moins en moins intéressante pour les groupes pétroliers. Manque d'entretien et négligences favorisent les accidents du travail, dont une explosion qui ne fera heureusement aucune victime. Le spectre de la catastrophe AZF à Toulouse, le 21 septembre 2001, plane toujours.

«Un intervenant sous-traitant s’est fait écraser un doigt dans une poulie; une poutre métallique énorme est tombée du toit d’un hangar; des fuites d’hydrogène apparaissent sur l’atelier d’ammoniac mais on n’arrête pas l’atelier, car il y a trop besoin de produit. Notre quotidien», déplore l'auteur.

Plans sociaux, blocages…

Le délitement de l'usine engendre des travaux à n'en plus finir. «Mettre du matériel de dernière génération sur des machines qui ont trente ans, ça ne fonctionne pas souvent», constate l'ouvrier. Le redémarrage des équipements constitue donc un grand moment de suspense. Par instants, cette usine et ses travailleurs semblent condamnés à disparaître. À l'image de ce village de vacances dans le Calvados, construit par les ouvriers eux-mêmes puis progressivement déserté par ces derniers. Ce qui n'empêche pas un nouvel actionnaire de leur demander de se mettre à l'anglais.

Le recul de l'activité et les exigences des actionnaires engendrent des plans sociaux auxquels répondent des blocages. Levaray, qui est aussi délégué CGT, est en première ligne. Il apprécie les piquets de grève matinaux et leurs feux dans la nuit. En revanche, il est moins friand des négociations institutionnelles au siège de Total, à la Défense, où il observe les cadres supérieurs en entomologiste. Tout en résistant, Levaray ne peut que constater que lui et ses collègues sont usés par l'usine. Ils aspirent surtout à la quitter et à prendre leur retraite dans les meilleures conditions possibles.

J'ai l'impression de me retrouver dans Les Temps modernes de Chaplin, en bien plus violent

Jean-Pierre Levaray immortalise des instants de fraternité. Un réveillon est organisé discrètement à l'usine. Des ouvriers peu suspects de sympathies communistes entonnent L'Internationale. Mais il scrute avant tous les hommes –l'univers de l'usine étant très masculin. Ceux qui craquent, physiquement ou mentalement, sous la pression. Ceux qui sont devenus insupportables quand ils ont accédé au rang de chef. Ceux qui ont tout plaqué pour faire autre chose, comme «Fafa», reconverti dans l'ébénisterie à 57 ans parce qu'il n'en pouvait plus.

Lors du travaux, les permanents côtoient des intérimaires, sous-traitants et travailleurs détachés, soigneusement séparés. Des grilles isolent leurs chantiers du reste de l'usine et ils se changent dans leur voiture. Ce sont les précaires dont Mustapha Belhocine a fait partie pendant de longues années.

«Soldat réfractaire de l'armée de réserve du capital»

Durant ses longues études de sociologie, Mustapha Belhocine a multiplié les petits boulots ingrats. Il raconte ces années avec un mélange d'humour et de désespoir dans son livre Précaire, publié aux éditions Agone. Agent d'entretien à Disneyland Paris puis à l'aéroport d'Orly, manutentionnaire en entrepôt puis dans un magasin de meubles, Mustapha Belhocine finit même par travailler à Pôle emploi, où il sera chargé de l'orientation des chômeurs qui se présentent à l'accueil.

Être précaire, c'est subir l'omniprésence de la hiérarchie et du contrôle. À Disneyland, un supérieur lui tâte les joues pour vérifier s'il est bien rasé. Dans l'entrepôt où il emballe des produits numériques, chaque manutentionnaire est surveillé en permanence par un vigile. Dans les avions qu'il nettoie, un chef lui crie dans l'oreille en permanence pour lui enjoindre d'aller plus vite. L'auteur finira par s'en débarrasser en se faisant passer pour un agent infiltré de la police aux frontières.

En manutention ou en nettoyage, les cadences sont infernales et le matériel de protection rarement adéquat. «J'ai l'impression de me retrouver dans Les Temps modernes de Chaplin, en bien plus violent», raconte l'auteur depuis l'entrepôt où il emballe du matériel électronique. Cette condition semble éliminer toute possibilité de résistance collective. Dans le magasin de meubles, une grève contre le manque de personnel est stoppée net par la directrice. «Mustapha, vous connaissez quelqu'un qui veut bien travailler avec nous? Alors, apportez-moi son CV. Allez, on reprend le travail!», ordonne-t-elle. La résistance est donc individuelle et limitée. Il y a les coups d'éclats de Mustapha Belhocine contre ses supérieurs, quand il se fait licencier. Et il y a l'écriture, qui lui donne un objectif.

Avec votre niveau d'études, on ne peut pas se permettre de vous former chez des gens qui savent à peine lire

Précaire plonge aussi dans les absurdités du recrutement. Lors d'un test d'aptitude, Mustapha Belhocine arrive premier, mais finit éliminé car trop qualifié. «Avec votre niveau d'études, on ne peut pas se permettre de vous former chez des gens qui savent à peine lire», lui explique une conseillère ANPE. Lors d'un entretien collectif pour un emploi de garagiste, il découvre l'existence d'une formation obligatoire –et non rémunérée– de plusieurs mois. Le sociologue aura l'opportunité d'étudier l'envers du décor en décrochant un job chez Pôle emploi. Là-bas, l'orientation des chômeurs est rebaptisée «gestion des flux».

Ceux qui ont réussi… et les autres

Un précaire est à la fois un travailleur et un chômeur guetté par le surendettement.

«Quand le désir, le besoin d'acquisition matériel devient obsessionnel, ça peut virer à la catastrophe. Viennent la précarité, le chômage, les accidents de la vie... Puis on rentre dans un cercle infernal dont il est très difficile de sortir», raconte Belhocine.

Suivent les crédits revolving, l'interdiction bancaire et des difficultés supplémentaires. «Quand on est chômeur, on a pratiquement plus de vie sociale, alors qu'il faut affronter régulièrement les autres: ceux qui ont réussi», se rappelle l'auteur.

Entre ces deux livres, un peut lire un changement de génération. D'un côté, des travailleurs salariés qui ont conservé une capacité d'organisation collective. De l'autre, des précaires que les contrats flexibles et le turnover ont rendu beaucoup plus fragiles.

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