Monde

La menace terroriste dépasse largement le cas de Daech

Fred Kaplan, traduit par Micha Cziffra, mis à jour le 18.07.2016 à 16 h 15

Le lien entre la situation de l'organisation terroriste et la recrudescence des attentats est beaucoup plus lâche qu'on ne le croit.

Des soldats irakiens tiennent un drapeau de Daech qu'ils viennent de récupérer après une victoire à Kharbardan, le 9 avril 2016. SAFIN HAMED / AFP.

Des soldats irakiens tiennent un drapeau de Daech qu'ils viennent de récupérer après une victoire à Kharbardan, le 9 avril 2016. SAFIN HAMED / AFP.

Une école de pensée soutient que la récente recrudescence d’attentats terroristes, dont le dernier en date est la tuerie de masse qui a fait au moins 84 morts le 14 juillet à Nice, est un signe du désespoir du groupe Etat islamique. Une réaction destinée à remonter le moral de ses troupes et réaffirmer qu’il faut encore compter avec lui malgré la série de défaites qu’il vient d’essuyer sur les champs de bataille de Syrie et d’Irak.

Il est vrai que ces derniers temps, les raids aériens des Etats-Unis, les offensives terrestres irakiennes et kurdes ainsi que les opérations ponctuelles des forces spéciales américaines ont frappé les soldats de l’Etat islamique, coupé leurs circuits de ravitaillement et repris certains de leurs bastions. Mais la moindre corrélation entre les hauts et les bas des opérations militaires tactiques et la flambée d’attentats terroristes que l’Etat islamique a revendiqués (ou dont les auteurs ont proclamé leur allégeance à l’Etat islamique) −à Orlando, en Jordanie, au Liban, à Istanbul, à Bagdad, en Arabie saoudite, au Bangladesh et maintenant dans le sud de la France, rien que ces dernières semaines− est hautement improbable.

Pas de lien avec le recul de Daech au Moyen-Orient

D’abord, il n’y a pas vraiment eu de recrudescence des violences terroristes.

«Des vagues d’attentats semblables se produisent de temps à autre. On a tendance à les considérer comme une preuve d’escalade ou de changement stratégique, comme un phénomène nouveau et important, alors que l’accumulation de ces événements est largement due au hasard −plusieurs groupes d’assaillants ont de la chance en même temps, attirant ainsi l’attention du monde entier», observe Brian Jenkins, de la RAND Corporation, où il analyse le terrorisme depuis longtemps, dans un article publié le 11 juillet.

L'accumulation de ces événements est largement due au hasard

Brian Jenkins, de la RAND Corporation

Par exemple, on a connu une série d’attaques semblables en janvier (bien avant les revers militaires), qui ont eu lieu en Libye, en Irak, en Turquie, en Afghanistan, en Indonésie et en Egypte.

Bruce Hoffman, directeur du Centre d’études stratégiques de l’université de Georgetown et directeur de recherche à l’Académie militaire américaine de lutte contre le terrorisme, partage cet avis. Au cours d’un entretien téléphonique, il a déclaré ce jeudi que les données dont il dispose n’indiquent aucun lien, dans un sens ou dans l’autre, entre la progression ou le recul de l’Etat islamique sur le terrain et ses activités terroristes. On sait depuis longtemps que l’organisation d’attentats véritablement coordonnés par l’Etat islamique −tels que ceux de Paris et de Bruxelles− a pris de nombreux mois, deux ans dans le cas de Paris. En d’autres termes, ils ont été décidés à un moment où l’Etat islamique gagnait du terrain au lieu d’en perdre. En fin de compte, bien que ces deux composantes de l’action de Daech −opérations militaires au Levant et frappes terroristes à l’étranger− visent le même objectif global, elles sont gérées séparément. Souvent (et pas seulement dans un passé récent), les terroristes en question étaient des «loups solitaires» inspirés par l’Etat islamique, mais à qui aucune organisation centrale ne donnait d’ordres.

Les forces de police ont identifié le chauffeur du poids lourd: il s’agit de Mohamed Lahouaiej Bouhlel, qui n’était pas fiché par les services de renseignement français pour une quelconque radicalisation islamiste. Selon des messages postés depuis les comptes Twitter de Daech, l’organisation terroriste s’est félicitée du résultat de l’attaque. Mais Rukmini Callamachi, la journaliste du New York Times qui suit de très près ces comptes, a fait remarquer le 14 juillet au soir que par le passé, Daech a applaudi des massacres qui se sont avérés sans lien avec lui. Elle a également tweeté qu’en 2014 déjà, le porte-parole de Daech incitait ses sympathisants à foncer en voiture sur des infidèles pour les tuer. Le groupe terroriste a réitéré cette préconisation au mois de juin 2016. Reste à savoir si ce sont ces sources qui ont inspiré son plan d’attaque au terroriste présumé de Nice.

Y a-t-il un moment où les adeptes cessent de se battre pour une cause manifestement perdue?

 

Si Daech continue de perdre du terrain en Irak et en Syrie (et il semblerait que même son porte-parole reconnaisse que le califat est au bord de l’écroulement), les terroristes qui se revendiquent de lui courent-ils aussi de façon imminente à leur perte? Y a-t-il un moment où des adeptes cessent de se battre pour une cause manifestement perdue?

Groupes terroristes concurrents

Peut-être bien. Seulement voilà, bien que les troupes de Daech s’essoufflent, en face, il n’y a pas que des gentils qui gagnent. En Syrie, une bonne partie du vide qui a été créé se remplit de forces de stabilité de tous acabits, et surtout de groupes djihadistes concurrents au premier rang desquels le front Jabhat al-Nosra, ramification syrienne d’al-Qaida.

Brett McGurk, émissaire spécial du président Obama pour la lutte contre Daech, a déclaré ce qui suit fin juin devant le Comité des affaires étrangères du Sénat des Etats-Unis:

«[Le Front] al-Nosra implante des écoles et des camps d’entraînements, recrute depuis l’étranger, mène des opérations militaires d’envergure et jouit d’une présence sophistiquée sur le Web, tout en offrant un refuge à certains terroristes d’al-Qaida parmi les plus expérimentés. [Il entretient aussi] des liens directs avec Ayman al-Zawahiri, l’héritier de Ben Laden.» Ce qui en fait, pour reprendre la formule de M. McGurk, «la plus grande filiale officielle d’al-Qaida de l’histoire.»

Al-Qaida progresse aussi en Libye et a lancé des incursions en Afghanistan, rivalisant ainsi avec les Talibans. Autrement dit, alors que la mobilisation de l’administration Obama dans le cadre du combat contre Daech a engendré quelques victoires tactiques, elle n’a pas réduit la présence des extrémistes djihadistes. Al-Qaida reprend des forces pendant que Daech faiblit, tout comme Daech avait à un moment pris de l’essor à la suite du quasi-effondrement d’al-Qaida. L’analyste politique et professeur à l’université de Georgetown Bruce Hoffman anticipe une sorte de fusion ou, en tout état de cause, une alliance stratégique entre les groupes terroristes Etat islamique et al-Qaida d’ici cinq ans.

Escalade militaire?

Alors, que faire? Les Etats-Unis et le reste du monde relativement civilisé doivent-ils faire monter d’un cran cette guerre? Allonger la liste des cibles du combat antiterroriste? 

Le soir du 14 juillet, le secrétaire d’Etat John Kerry s’est réuni avec le président russe, Vladimir Poutine. Il lui a remis un document officiel de huit pages, dans lequel il propose la création d’un commandement conjoint américano-russe –prévoyant le partage des renseignements et la coordination des frappes aériennes– dans le cadre d’une intensification de la campagne de lutte contre Daech et al-Nosra.

En vertu de cet accord, il faudrait que le président syrien Bachar el-Assad –qui mène des bombardements et d’autres opérations terrestres contre les groupes d’opposition de toutes sortes (principalement ceux qui sont soutenus par les Etats-Unis)– cloue ses avions au sol. Même si Bachar el-Assad acceptait cette condition, certains analystes et responsables sont inquiets au sujet de cette proposition, et on peut le comprendre. Poutine s’intéresse bien plus à défendre le régime de Bachar el-Assad qu’à combattre Daech ou al-Nosra. (Dans le vocabulaire du président russe, tout groupe armée en Syrie, mis à part l’armée syrienne, est un groupe «terroriste»). Par ailleurs, il n’a pas exercé la moindre pression lorsque son allié Bachar el-Assad a ouvertement violé les accords de cessez-le-feu.

Voie diplomatique incertaine

John Kerry incite aussi Vladimir Poutine à s’engager plus sérieusement dans la voie diplomatique –celle définie à Vienne à la fin 2015– pour mettre un terme à la guerre civile syrienne et favoriser un départ d’el-Assad à la faveur d’une transition politique négociée. Quand bien même Washington et Moscou parviendraient à un accord, c’est risqué et beaucoup demander. Le reste des acteurs de la région, à savoir, entre autres, la Turquie, l’Iran, l’Arabie saoudite, la Jordanie, les Emirats arabes unis, ont aussi voix au chapitre. Et bien qu’ils craignent et détestent tous Daech et al-Qaida, nombre d’entre eux se craignent et se détestent au moins autant.

En Syrie, la voie diplomatique est précaire, mais c'est probablement le seul chemin vers la paix

 

Aussi improbable que soit une telle entreprise, c’est probablement le seul chemin vers une certaine paix, aussi précaire soit-elle. La suppression brutale de ses concitoyens sunnites commanditée par Bachar el-Assad continue d’attiser la flamme djihadiste partout dans le monde. El-Assad nourrit à lui seul formidablement les initiatives de recrutement de Daech et d’al-Nosra. Son remplacement à la tête du pouvoir syrien par un nouveau gouvernement de coalition est la condition sine qua non de tout progrès. Et à moins d’être au préalable assurés de la protection de leurs intérêts nationaux, les dirigeants russe et iranien s’opposeront à une telle issue. Ils voudront être associés au choix des partis et des politiques du nouveau gouvernement. Et qu’en diront les sunnites, qui exècrent l’Iran et se méfient de la Russie?

Le cas irakien «plus facile»

Et puis, il y a l’Irak, bien sûr. Dans un sens, le problème de l’Irak est plus facile à régler que celui de la Syrie, dans la mesure où l’on sait ce qu’il faut faire. Mais la manière de s’y prendre n’est guère plus aisée… Le gouvernement chiite de Bagdad doit céder du pouvoir et des ressources aux sunnites et aux Kurdes d’Irak. Dans le cas contraire, le pays doit être partitionné en trois Etats distincts ou devenir une fédération très souple. (L’ex-sénateur Joe Biden ainsi que Leslie Gelb ont proposé une telle fédération en 2006, au paroxysme de la guerre civile et des insurrections qui sont suivi la guerre d’Irak. Bien que cette idée ait été la risée de la plupart des analystes par le passé, elle semble bonne aujourd’hui. A l’époque, le principal obstacle était qu’aucune faction politique irakienne ne voulait de division du pays; et l’Irak était somme toute considéré comme une nation souveraine. Certaines factions souhaitaient se réconcilier et partager le pouvoir, d’autres, majoritaires, voulaient se battre pour le monopoliser. Bien dommage.)

Le Premier ministre irakien Haïder al-Abadi est davantage disposé à trouver des solutions politiques que son prédécesseur, Nouri al-Maliki. Mais depuis l’invasion américaine du pays en 2003, et à plus forte raison depuis le retrait de 2011, le pouvoir iranien connaît un vide. Les milices soutenues par Téhéran se sont infiltrées dans les forces de sécurité irakiennes, or l’assentiment de l’Iran est indispensable à toute avancée véritablement significative de la politique irakienne. Cette situation –ainsi que le rétablissement, lent mais sûr, de l’armée irakienne en tant que force compétente, appuyée par la logistique, le renseignement, la puissance aérienne et les forces spéciales des Etats-Unis– a le mérite d’avoir empêché al-Qaida ou ses branches d’établir une base en Irak. Il ne reste plus qu’à combattre Daech, dont l’influence diminue considérablement. Mais la résistance sunnite restera importante aussi longtemps que les conflits sectaires demeureront intenses en l’absence d’un règlement politique. Dans le cas de l’Irak, une solution politique efficace impliquerait que l’Iran réduise ses ambitions géopolitiques au nom de la stabilité régionale, ce qui ne semble pas du tout d’actualité.

Voilà, en somme, quelques-unes des raisons qui expliquent le chaos qui règne, et devrait perdurer un certain temps, au Moyen-Orient. Si gagner des guerres, faire la paix et vaincre le terrorisme, c’était aussi simple que semble le penser Donald Trump, il y a bien longtemps que ce serait fait.

Fred Kaplan
Fred Kaplan (133 articles)
Journaliste
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