France

Attentat de Nice: «C'est dur de voir des femmes enceintes et des enfants mourir»

Mélissa Bounoua, mis à jour le 20.07.2016 à 17 h 17

Le témoignage d'une salariée du Palais de la Méditerranée, devant lequel s'est arrêté la course folle du camion de l'assaillant jeudi soir.

Sur la Promenade des Anglais, le 15 juillet 2016. ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP.

Sur la Promenade des Anglais, le 15 juillet 2016. ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP.

Véronique R., 48 ans, Niçoise depuis 25 ans, travaille au Casino du Palais de la Méditerranée, devant lequel s'est arrêté, jeudi 14 juillet, le camion de l'assaillant lors de l'attaque qui a fait au moins 84 morts. Nous publions ci-dessous son témoignage:

«Ce 14-Juillet a été un très gros stress. Le temps m’a paru très long alors que tout est allé très vite, finalement.

 

Le camion s’est arrêté juste en face de là où je travaille, le casino du Palais de la Méditerranée. A 22h30, beaucoup de gens ont afflué et beaucoup de blessés ont été amenés jusqu’au casino. On a vu une vague de gens arriver. C’est passé très vite, bien avant que les médias et internet n’en fassent écho. Et en même temps, cela semblait très long: on ignorait tout de ce qu’il se passait.

 

La direction a fait fermer le casino parce qu’on ne savait pas s’il y avait d’autres terroristes dans la ville. J’ai juste eu le temps de prévenir mon mari et de lui dire de prévenir mon père, de le rassurer, de ne pas s’inquiéter de tout ce qu’il allait entendre à la télévision. La connexion internet ne passait pas du tout, on ne pouvait donc pas se tenir au courant de l’évolution des événements au cours de la soirée.

 

Je suis restée enfermée avec mes collègues jusqu'à deux heures du matin: pour que je puisse sortir de la zone, il fallait que la police rouvre tous les accès. Quand elle est arrivée, elle a rouvert les portes et là d’autres blessés ont afflué –il devait être 23 heures à ce moment-là.

 

Je suis sortie en pleine nuit, c’était très étrange, je suis remontée en chez moi en cinq minutes. J’ai retrouvé ma famille, j’ai passé un coup de fil à mes proches pour les rassurer, on s’est dit qu’il fallait aller se coucher. Mais je n’ai pas réussi évidemment, j’ai dû dormir deux heures et quand on se lève, on allume la télé et on se met à pleurer, on ne sait pas pourquoi, c’est comme ça. Je me suis demandée: pourquoi Nice? Même s’il y a eu des attentats en France, c’était à Paris –à Nice, il y a plein de choses, de boutiques, de touristes, mais en même temps, il n’y a rien finalement quand j’y pense, c’est du grand n’importe quoi. Pourquoi nous? On se dit naïvement: "C’est pas chez nous, c’est chez les autres que ça arrive".

 

Le casino a mis en place une cellule psychologique où je me suis rendue cet après-midi [vendredi après-midi, ndlr]. Ça faisait du bien de parler, d’extérioriser, d’entendre ce que les autres collègues ont vécu, un vécu très souvent différent du nôtre. C’est comme voir la même scène avec des yeux différents ou avec des angles distincts. C’est dur de voir des femmes enceintes et des enfants mourir. Pendant le temps de la cellule psychologique, nous étions réunis en groupes de cinq ou six et nous avons répondu à des questions génériques: comment s’est passée votre journée? Quel est votre souvenir le plus violent? Ils nous ont dit de ne surtout pas hésiter à consulter, nous ont détaillé ce qu’était le stress post-traumatique. Chacun répondait et entendait les autres, ça a duré une bonne heure et demie, ça faisait du bien d’entendre la réaction, de savoir qu’on n’avait pas tous vécu cette soirée de la même manière.

 

Je suis sortie dans la rue aujourd’hui: on ne pouvait pas accéder à la Promenade des Anglais, c’était encore bouclé, il y a beaucoup de policiers partout. Mais la vie a presque repris, finalement: il y a des touristes dans les rues, ça ressemble presque à une journée banale. Ce sont les nombreuses boutiques fermées en pleines soldes, les jardins publics fermés, toutes les plages, privées ou publiques, fermées, qui montrent qu’il s’est passé quelque chose, sinon on ne le sent pas. Ou alors, j’ai fait en sorte de ne pas le sentir car le silence de la Promenade des Anglais avait aujourd’hui comme quelque chose d’étourdissant; j’ai pris le bus pour me rendre à la cellule psychologique, tout le monde était hébété.

 

J’aimerais ne plus penser à ce qu’il s’est passé, mais j’ai vu des corps hier soir en sortant après l’attentat et aujourd’hui, il en restait encore à 15 heures. A 17 heures, le camion était toujours là, comme s’il nous narguait avec tous ses trous dans sa porte. Maintenant, je crois que je vais avoir du mal avec les camions blancs.»

Mise-à-jour du 20 juillet: A la demande de Véronique R. nous avons retiré son nom complet qui apparaissait dans une première version de l'article.

 

Mélissa Bounoua
Mélissa Bounoua (93 articles)
Rédactrice en chef adjointe de Slate.fr
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