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Un roman inventant une guerre entre les États-Unis et la Chine affole le Pentagone

Temps de lecture : 9 min

Pour des officiers de l'armée américaine, lire «Ghost Fleet» est un moyen de se préparer aux grands conflits de l'ère numérique

Ghost Fleet
Ghost Fleet

Le livre est sur le bureau de généraux quatre étoiles comme de lieutenants de la marine et trône en bonne place des listes de lectures recommandées pour toutes les branches de l'armée américaine. Ghost Fleet, un roman mettant en scène une future guerre mondiale où la Chine et la Russie affrontent des États-Unis s'étant trop longtemps reposés sur leurs lauriers, sert désormais de support aux séminaires et autres sessions de formation des soldats américains. À la Maison Blanche, il est aussi fréquemment cité dans les réunions du Conseil national de sécurité.

À une époque où les gradés de l'armée et les responsables du renseignement craignent de voir l'avance technologique des États-Unis rattrapée par d'autres grandes puissances –comme le prouve le dernier rapport annuel du Département de la défense sur la Chine–, le livre aura su captiver les imaginations et susciter le débat au sein du Pentagone. Pourquoi? Parce que Ghost Fleet n'aurait pas pu mieux tomber: après quinze ans de drôles de guerres menées contre d'insaisissables insurgés bardés de bombes artisanales, l'armée américaine est impatiente de retrouver ses racines dans de bons gros conflits à l'ancienne, mais se demande aussi comment vaincre de vieux adversaires avec de nouveaux outils high-tech.

Dans le viseur: la Chine et la Russie

Ghost Fleet est une pure adaptation à la sauce XXIe siècle des thrillers de Tom Clancy, sur-populaires dans les années 1980 et 1990. L'action du roman s'étale entre l'espace, où Pékin réussit à désactiver l'arsenal satellite des États-Unis; le cyberespace, où des soldats chinois numériques pénètrent des réseaux américains ultra-sensibles en piratant le téléphone d'un jardinier de la DIA; et le Japon, où des drones et des avions de chasse nous rejouent Pearl Harbor sur les bases américaines d'Okinawa.

Les prémices géopolitiques de l'histoire sont exposées à gros traits. Le cœur du livre, et la raison pour laquelle les militaires américains de tout grade ne peuvent plus le lâcher, est ailleurs. Dans un avenir pas trop lointain, avance le roman, le Parti communiste chinois a été destitué après avoir réprimé dans le sang une révolte d'ouvriers urbains. Un «Directoire» composé de militaires et de magnats des affaires chinois lance alors une attaque préventive contre Hawaï –avec un petit coup de main des Russes– pour s'assurer le contrôle d'un lucratif gisement gazier découvert dans la Fosse des Mariannes, au fin fond de l'Océan Pacifique. Les troupes américaines abandonnées dans une Hawaï occupée reprennent les techniques de leurs anciens adversaires d’Afghanistan et d'Irak et organisent une insurrection. Montés sur des VTT, les soldats esquivent des quadrirotors, sèment des explosifs à la volée et attirent leurs ennemis dans des embuscades.

Si vous n'y avez encore jamais songé, il vous fait réaliser que cet avenir est en réalité déjà là. Il ne décrit pas quelque chose qui pourrait se passer dans cinq ou quinze ans

Le Général Robert Neller

«Un aperçu de l'avenir»

Si le roman a touché une telle corde sensible chez les militaires, les espions ou les universitaires aux États-Unis et ailleurs, c'est par la façon qu'il a de mélanger les anciens et les nouveaux types d'armement, de montrer quelles réactions ils peuvent susciter au sein des troupes et combien ils sont à même de révolutionner l'art de la guerre. Plus important encore, l'histoire expose comment les innovations militaires américaines les plus récentes et les plus sophistiquées peuvent en réalité fragiliser les États-Unis face à des ennemis de plus en plus réactifs et chevronnés.

Le livre illustre «quelles vulnérabilités il peut y avoir dans notre manière actuelle de concevoir les forces armées et la nécessité qu'il y a à prendre conscience de ce problème», résume le Général Robert Neller, commandant du Corps des Marines américains et fan inconditionnel du roman.

Pour Neller, avec ses descriptions de soldats gobant des médicaments stimulants pour gagner en endurance physique et portant des lunettes semblables aux Google Glass, Ghost Fleet ouvre de nouvelles perspectives sur l'évolution possible de la guerre, et ce dans un avenir très proche.

«Si vous n'y avez encore jamais songé, il vous donne une sorte d'aperçu de l'avenir et vous fait réaliser que cet avenir est en réalité déjà là. Il ne décrit pas quelque chose qui pourrait se passer dans cinq ou quinze ans.»

De nombreux précédents

Ce n'est pas la première fois qu'un livre sur la guerre devient un «indispensable» des stratèges et des décisionnaires de Washington. Au plus fort du débat sur la guerre en Afghanistan, sous l'administration Obama, les opposants au renfort de troupes citaient Lessons in Disaster de Gordon Goldstein pour étayer leurs arguments. Et durant l'occupation américaine de l'Irak, le Général David Petraeus et autres défenseurs d'une refonte de la doctrine de la contre-insurrection allaient puiser leur inspiration dans Les Centurions, roman de Jean Larteguy publié en 1960 et se passant pendant les guerres d'Algérie et d'Indochine.

Dans l'histoire récente, d'autres romanciers ont pu contribuer à modeler l'opinion publique et la pensée officielle concernant la guerre, parfois même avant sa déclaration. Au début du XXe siècle, quelques nouvelles d'H.G. Wells se sont concrétisées durant la Première et la Seconde Guerre mondiale. Au tournant du siècle, la «littérature d'invasion», dont L'Énigme des sables de Robert Erskine Childers aura été le parangon, était sur la table de nuit de quasiment tous les Britanniques alors que la course aux armements navals battait son plein entre le Royaume-Uni et l'Empire allemand.

Un important travail de recherches

Ghost Fleet, sorti en 2015, a été écrit à quatre mains. Celles de Peter W. Singer, analyste militaire et essayiste, et d'August Cole, ancien journaliste spécialiste des questions de défense pour le Wall Street Journal. Phénomène rare pour une œuvre de fiction, il contient près de 400 notes sourçant méticuleusement les racines réelles de ses combats inventés.

«C'est de la fiction, mais étayée par de véritables recherches. Notre règle, c'était de puiser toutes les technologies, toutes les tendances décrites dans le monde réel», explique Singer.

Et quand le livre décrit des satellites américains et des réseaux informatiques paralysés, des virus infectant la chaîne logistique de l'armée américaine et des tirs de missiles chinois à très longue portée –mais aussi des robots œuvrant de concert avec des bateaux ou des avions conduits par des humains–, il met le doigt sur des préoccupations et des priorités très réelles du Département de la défense américain.

Le plus gros risque pour les États-Unis, c'est de croire qu'un conflit n'est pas possible dans les dix années à venir

Cole

Le n°2 du Pentagone, Robert Work, qui a lu le livre, ne cesse de répéter que la supériorité technologique de l'Amérique ne peut que s'éroder sans de cruciaux investissements accordés à la cyberguerre, l'espace, la défense anti-missiles et autres nouvelles technologies. Le dernier rapport du Pentagone sur la Chine montre que cette avance est d'ores et déjà en train de s'affiner, tandis que la Chine fait d'énormes progrès dans l'élaboration d'une guerre «neto-centrique» et reposant très largement sur la technologie numérique.

Une invitation à la discussion

Dans Ghost Fleet, c'est un excentrique milliardaire de la Silicon Valley qui vient à la rescousse de l'effort de guerre américain et dans la vraie vie, le secrétaire de la Défense Ashton Carter n'a pas ménagé sa peine pour attirer des entreprises technologiques et les faire travailler main dans la main avec le Pentagone. Mais contrairement aux rapports assommants pondus par le Pentagone ou des think-tanks militaires, le roman permet aux officiers et aux analystes de discuter plus librement de scénarios désagréables.

«Si le livre avait été présenté comme un essai, beaucoup de gens auraient trouvé son propos peu crédible voire impensable», déclare Cole.

Pour autant, les auteurs affirment que leur roman n'est pas fait pour affoler qui que ce soit à l'idée d'une guerre imminente avec la Chine, mais de rebattre les cartes à Washington et de lui faire voir d'un œil nouveau l'élaboration et la mise en œuvre de ses forces armées.

«Comme nous le disons clairement dans le livre, l'histoire est une œuvre de fiction, pas une prédiction, ajoute Cole. Aucun de nous deux n'a envie d'une guerre avec la Chine ou la Russie. Nous voulons au contraire l'éviter. Ce qui vous demande d'analyser précisément les choses. Dans un sens, le plus gros risque pour les États-Unis, c'est de croire qu'un conflit n'est pas possible dans les dix années à venir à cause du Partenariat Trans-Pacifique ou parce que nous sortirons automatiquement gagnants d'un conflit avec la Chine».

Si la fiction devient réalité et si les États-Unis entrent réellement en guerre avec la Chine, l'amiral quatre étoiles qui sera à la barre dans cette tempête sera l'Amiral Harry Harris, Commandant de la flotte américaine du Pacifique.

Réévaluer ses convictions

Si Harris n'a pas mâché ses mots contre la Chine et ses manœuvres agressives dans la Mer de Chine méridionale, en qualifiant notamment sa construction d'îles artificielles de «grande muraille de sable», l'amiral ne cesse de dire qu'il ne s'attend pas à un conflit avec la Chine et que Pékin ne s'y attend pas non plus. Ce qui ne l'empêche pas d'être fasciné par Ghost Fleet.

«C'est comme les gens qui lisent Moby Dick, l'intérêt du roman ce n'est pas la chasse à la baleine. On ne peut pas conclure que les amateurs de Ghost Fleet le sont parce que ça parle d'une guerre avec la Chine», commente Harris par mail.

«Des romans de guerre comme Ghost Fleet nous aident plutôt à remettre en questions nos convictions, à éviter la pensée confortable qui inhibe l'innovation. Comment agir aujourd'hui pour améliorer la préparation de notre armée demain?».

Les législateurs et les capitaines d'industrie américains ont souvent vu dans l'argument de la menace chinoise un moyen de faire accepter de grosses dépenses militaires. Et les sceptiques verront sans doute le roman comme un nouveau rouage de cette panique sinophobe. Sauf que les auteurs n'ont aucun scrupule à faire ressortir certains cafouillages de l'armée américaine et son goût pour les gadgets dispendieux, à l'instar du Lockheed Martin F-35 Lightning II ou des frégates légères furtives Littoral Combat Ship, autant de ruineuses déceptions. Et contrairement aux romans de Clancy, les armes américaines sont loin d'être à toute épreuve dans Ghost Fleet.

Technologies légères

De même, le livre ne glorifie pas le concept de la guerre mondiale et ne passe pas sous silence le lot de mort et de destruction que ce genre de conflit peut charrier. Si les Américains réussissent à s'en tirer en mélangeant logistique à la papa, jus de crâne de la Silicon Valley et une armada de vieux navires de guerre sortis de la naphtaline –la «flotte fantôme» du titre–, la fin n'a rien de triomphal.

L'armée américaine, est traditionnellement obsédée par des armements énormes et très coûteux, dont la construction prend des années

L'USS Zumwalt, le tout nouveau destroyer de la Navy avec canon électromagnétique, fait partie de ces papys des mers réquisitionnés pour une opération de la dernière chance. Et l'un des protagonistes les plus improbables n'est pas un soldat, mais un petit robot surnommé «Butter» capable de s'extraire des flots sur ses huit pattes. Sur la plage d'Ohahu, ce «homard» noir robot se faufile derrière un soldat chinois à la nuit tombée et lui colle une flèche empoisonnée dans la jambe. Ce qui permet à des commandos d'arriver ni vu ni connu, premières lignes de la contre-offensive qui libérera Hawaii.

Cette scène avec le robot homard aura été inspirée aux auteurs par un projet nanotechnologique mené par des chercheurs de l'université Northeastern. Et le roman semble suggérer que ce type d'appareils –agile et innovant, mais aussi économique et jetable– pourrait être une source de progrès pour l'armée américaine, traditionnellement obsédée par des armements énormes et très coûteux, dont la construction prend des années et dès lors souvent caduques peu après la fin de leur phase d'essai.

Si le roman passionne les officiers de l'armée américaine, il n'a encore gagné aucun prix littéraire. Pas grave pour les écrivains, qui n'avaient pas l'intention d'imiter Jonathan Franzen, mais plutôt des auteurs en avance technologique sur leur temps, comme Clancy ou Michael Crichton.

Mais le meilleur compliment que le livre a pu recevoir vient sans doute des couloirs du Pentagone. Il y a peu de temps, un général voulait lire davantage de perspicacité dans ses mémos. Il a donc demandé aux membres de son état-major de prendre Ghost Fleet en exemple pour rédiger leurs rapports.

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