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Contenu violent, amalgame et emoji, le malaise de la story Snapchat sur Nice

Vincent Manilève, mis à jour le 16.07.2016 à 9 h 57

En diffusant des contenus amateurs filmés à Nice, le réseau social a mis mal à l’aise ses utilisateurs.

Montage Slate.fr à partir de snaps tirés de la story «Nice: infos» de Snapchat.

Montage Slate.fr à partir de snaps tirés de la story «Nice: infos» de Snapchat.

C’est une question qui revient lors de chaque acte terroriste ou d’accident de grande ampleur. Faut-il, oui ou non, diffuser les images choquantes de ces drames? Ces derniers mois, plusieurs polémiques ont éclaté autour de la diffusion d’images violentes, notamment depuis la mise en place d’application comme Periscope ou Facebook Live, dont le but est la diffusion en direct.

Avec l’attentat de Nice, où un homme a tué au moins 84 personnes à l’aide d’un camion, ce sont les chaînes d’informations et certains comptes sur Twitter et Facebook qui sont dans le collimateur des internautes. On critique France 2 pour avoir interviewé un mari devant le corps de sa femme et WikiLeaks pour avoir diffusé des vidéos amateures choquantes. Mais une autre plateforme a également décidé de montrer des contenus pris sur le vif par des internautes: Snapchat.

Enfants en pleurs et «menace terroriste islamique»

Sur cette application destinée à l’échange et la publication de vidéos et photos éphémères, il existe des «stories live» (ou «histoires en direct») gérées par l’entreprise. En agrégeant des vidéos et des photos publiées par ses utilisateurs présents à un moment et un endroit précis, l’application peut construire le récit d’un événement particulier. Par exemple, il existe depuis longtemps une story Paris, qui raconte le quotidien de la capitale grâce aux snaps envoyés par les personnes géolocalisées sur place.

La plupart du temps, les stories live sont des événements joyeux. D’ailleurs, la dernière story Paris montre les feux d’artifice du 14 juillet. Mais dans les heures qui ont suivi l’attaque, Snapchat a publié un «live» sur l’attaque de Nice avec des images très fortes, voire carrément choquantes, notamment parce qu’elles sont tournées à hauteur d’homme, dans la foule. Voici une retranscription de ce que l’on voit et entend lors de cette minute et quelques secondes de vidéos prises sur le vif.

On entend un père dire à son fils «Ne pleure pas», et Snapchat passe à autre chose

 

Dans une première vidéo, au-delà des informations basiques sur la situation ajoutées par l’application, on aperçoit un mouvement de la foule, paniquée, juste à côté de la promenade aux Anglais. On entend un homme, peut-être celui qui filme, dire à son jeune enfant, en larmes: «Ne pleure pas.» La vidéo coupe, Snapchat montre un message qui nous prévient que les images qui suivent seront «graphique», un anglicisme pour signaler la violence des snaps récoltés.

Putain, qu'est-ce qui se passe? Pourquoi tout le monde court

Une utilisatrice de Snapchat 

Dès lors, les snaps de moins de dix secondes s’enchaînent. On observe des gens en train de courir le plus loin possible de la «Prom», les visages toujours effrayés. On entend des utilisateurs dirent qu’ils entendent des coups de feu ou une autre s’écrier, paniquée: «Putain qu’est-ce qui se passe, qu’est-ce qui se passe encore? Putain, putain, qu’est-ce qui se passe qu’est-ce qui se passe? Pourquoi tout le monde court?»

Là encore, on passe d’une personne terrifiée à une autre. Après un plan sur les pompiers qui déboulent dans une rue, une jeune femme parle face à la caméra: «Abby et moi on va bien. Franchement putain c’est un truc de ouf, y’a un camion qui a déboulé et tout, et en fait il a écrasé les gens.» Sous de nombreuses vidéos, Snapchat a continué d’ajouter des informations, des citations du président de la région Christian Estrosi ou les mesures prises par François Hollande. Dans un autre snap, surréaliste, on voit un membre du Raid demander des informations sur ce qui s’est passé sur une place près de la promenade.

Visage flouté par Slate.fr

Le déroulement de la story finit sur les dernières informations disponibles. Sauf qu’au lieu de parler de «menace terroriste islamiste» en citant les propos de François Hollande, Snapchat tombe dans le pire des amalgames et écrit «menace terroriste islamique»

Au lieu de «menace terroriste islamiste», Snapchat écrit «menace terroriste islamique»

 

Le malaise est tout aussi fort quand on regarde la fonctionnalité plus discrète appelée Explorer. Au sein de la story Live, on peut faire glisser l’écran vers le haut pour découvrir l’histoire sous d’autres angles grâce à d’autres vidéos envoyées par les utilisateurs. Sauf que, contrairement à l’histoire classique, cette partie-là n’est pas gérée par des humains mais par des robots, qui choisissent les snaps qui apparaîtront dans Explorer. On aperçoit alors une photo avec un emoji souriant à l’envers, et une autre ayant utilisé le filtre «La promenade des Anglais», habituellement utilisé pour les clichés touristiques et partager sa position, mais cette fois pris juste après l'attaque. Que les deux utilisateurs aient ajouté ces deux symboles relève du mauvais goût, mais que Snapchat laisse des robots gérer ce genre de tragédies est problématique.

Snapchat échoue à vouloir être considéré comme un média

Cette story, très éloignée des autres, existe parce qu’elle rentre dans la stratégie de Snapchat de vouloir devenir un média d’information. Chaque jour, l’application compte 10 milliards de vues sur les stories et 100 millions d’utilisateurs à travers le monde documentent chaque jour leur vie. L’entreprise nous a fait savoir par mail que 1 milliard de snaps sont postés chaque jour, qu’ils soient publics ou non. On comprend donc qu’il y a un potentiel informatif incroyable. Dans un article du 31 mars, Fortune écrivait ainsi que l’application veut «dominer les médias»: «Si vous être un média de n’importe quelle sorte, Snapchat est devenu un allié potentiel puissant, mais aussi un compétiteur potentiel puissant.»

Il était donc logique de voir des stories dédiées à des événements aux répercussions mondiales. Lors de la fusillade de Dallas, la story dédiée prévenait ses spectateurs avant de montrer au moins un tireur de loin et d’autres vidéos où l’on entend des coups de feu. En France, l’application n’avait pas encore couvert d’événements tragiques de cette façon. Lors des attentats de Paris, l’application reprenait des snaps de Parisiens et de touristes montrant leur soutien aux victimes, pas de contenus violents comme pour Nice.

Mais quand on sait quelles erreurs grossières sont apparues dans cette story, et que le public capable d’accéder à ces images violentes est majoritairement adolescent, on peut se poser des questions sur le travail de l’entreprise en la matière.

Contacté, une porte-parole de Snapchat nous a confirmé que l’application a lancé la curation de snaps géolocalisés à Nice dès lors que l’attaque a eu lieu (suggestion qui n’existait pas jusque-là). Le principe des stories live, de manière générale, est pour Snapchat un moyen de montrer les événements sous des centaines de perspectives et d'angles différents.

Pour des événements comme l’Euro de foot, on peut comprendre ce genre de raisonnement. Mais pour des drames comme l’attentat de Nice, on peut se demander si le public de l’application a vraiment envie de vivre la terreur sous tous les angles et à hauteur d’homme, qui nous immerge dans le drame encore plus facilement que les images de télévision. Et ce même si l'utilisateur choisit d'ouvrir cette story, en connaissance de cause. D'autant plus que la story est accessible partout dans le pays. Alors que Twitter fait aussi de la curation de vidéos tragédies, Snapchat va plus loin que Facebook, car elle propose ces images à ses utilisateurs. D’ailleurs, sur Twitter, de nombreuses personnes ont montré leur colère après être tombées sur cette story.

Quand on pose des questions sur les responsables de ces contenus informatifs très sensibles, on refuse de nous donner des détails spécifiques sur la composition de l’équipe en poste à Londres, mais on nous rappelle que c’est Peter Hamby, ancien journaliste de CNN, qui est à la tête de l’information chez eux.

Ce genre d’événements pouvant malheureusement se répéter du jour au lendemain, le rôle de Snapchat dans le cycle de l’information va exploser au fur et à mesure qu’il séduit de plus en plus de monde. Faut-il, comme certaines chaînes de télévisions l’ont fait, montrer des images choquantes? Prévenir les utilisateurs avec un simple message empêchera-t-il le jeune public de voir ces images? Snapchat devra répondre à ces questions s’il veut un jour se faire sa place dans le monde des médias. Et ce genre de story nous interroge nous aussi, parce que nous filmons cette violence, et nous l'envoyons volontairement à Snapchat. En attendant, sur l’application, la menace qui plane sur la France est toujours «islamique»… 

Ce papier a été mis à jour le 16 juillet 2016 pour repréciser les informations sur le rôle général des Live Stories selon Snapchat et montrer la différence avec des Stories Live comme celle de Nice.

 

Vincent Manilève
Vincent Manilève (353 articles)
Journaliste
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