France

Attentat de Nice: la France apprend à gérer les fausses rumeurs d'internet

Vincent Manilève, mis à jour le 15.07.2016 à 15 h 34

La prise en charge de la désinformation est beaucoup plus rapide qu’avant. Mais de graves erreurs demeurent.

Montage Slate.fr à partir de messages publiés sur Twitter.

Montage Slate.fr à partir de messages publiés sur Twitter.

L’attentat survenu à Nice le soir du 14 juillet, où un chauffeur de camion a tué au moins 84 personnes, a provoqué des milliers de réactions et d’échanges sur internet. Comme lors des dernières attaques sur le sol français, les internautes veulent partager leurs émotions et obtenir le plus d’informations possible sur ce qu'il se passe sur leurs écrans. Ce flux tendu de messages, mêlant images et informations d’anonymes, de médias et de sources gouvernementales floute les frontières entre les faits, les rumeurs et les hoax.

Comme nous avons déjà traversé deux attentats terribles en 2015 (entre le 7 et le 9 janvier et le 13 novembre), nous savons qu’il est très important de faire attention à ce qui défile sur nos timelines. Après Charlie Hebdo, par exemple, les théories du complot ont inondé internet. À travers ces tragédies, internet a compris qu’il fallait gérer au mieux les flux d’informations qui l’envahissent et tout faire pour éviter d’alimenter la panique sans aucune raison.

C’est pour cela que, à la suite de l’attaque sur la promenade aux Anglais à Nice, des messages des préventions ont surgi un peu partout sur les réseaux sociaux dans les minutes qui ont suivi l’annonce de l’attaque. Le but étant de demander à chaque personne de ne pas relayer des informations non confirmées.

 

Les comptes officiels s'attaquent directement aux rumeurs

Ces messages existaient lors des dernières attaques, les comptes du ministère de l’Intérieur et de la Préfecture de police en avaient publié dans la nuit qui avait suivi les attentats du 13 novembre. À l’époque, ces messages préventifs des comptes officiels avaient été publiés un peu avant 14 heures, soit plus d’une dizaine d’heures après l’attaque. Le Monde avait publié son premier tweet sur les rumeurs au même moment et l’AFP n’avait publié qu’un tweet pour démentir un bilan.

La nuit dernière, ces messages sont arrivés beaucoup plus vite dans les timelines Twitter et sur Facebook, moins de deux heures après que le camion se soit lancé sur la promenade aux Anglais. 

Même Twitter a officiellement suivi le mouvement en lançant un message conseillant à ses utilisateurs de suivre le compte du ministère de l’Intérieur (une méthode déjà utilisée en novembre).

Même chose sur les comptes «non officiels», qu’il s'agisse de comptes personnels de journalistes, de représentants de l’autorité ou d’anonymes: on demande de faire «attention aux fausses rumeurs», de bien recouper les informations et de ne croire que les sources officielles.

La communication sur la pédagogie à avoir autour des fausses rumeurs et les hoax s’est donc améliorée au sein des comptes officiels comme chez les particuliers, aussi bien par sa rapidité et son ampleur. Ce n’est pas non plus un hasard si le compte @verifie de Buzzfeed France, lancé en octobre dernier, est entièrement dédié à la vérification des rumeurs en ligne. Un mouvement que suivent désormais les autres comptes institutionnels pour la première fois, de démentir directement les rumeurs qui pullulent sur le web.

Ainsi, quand certains internautes affirment qu’une prise d’otages a lieu dans un Buffalo Grill tout près de la promenade, la place Beauvau réagit une heure à peine après le premier message mentionnant la rumeur. Ce genre de messages n'existait pas lors des attaques de 2015. 

Même chose quand d’autres annoncent qu’un incendie à la Tour Eiffel a lieu au même moment. Très vite, des internautes vont voir un lien avec Nice, pensant à une double attaque coordonnée. Des vidéos se succèdent, montrant la Tour allumée et un énorme nuage de fumée en train de l’envelopper. Mais là encore, les rumeurs étaient infondées, et le gouvernement va vite le faire savoir sur les réseaux sociaux: il s’agit en réalité d’un camion qui a pris feu près du pont de l’Iéna, situé juste devant le monument. Les internautes eux-mêmes diffusent vite le véritable déroulement de l’accident une fois le démenti publié par la Préfecture. Le lendemain matin, l’immense majorité des tweets mentionnant l’incendie n’y voyait plus de lien direct avec Nice et mentionnaient simplement la violence de la nuit.

On peut enfin citer le tweet de la mairie de Cannes, qui a dû démentir les rumeurs d'attentat dans sa ville.

Les travers subsistent dans les médias: l'exemple de LCI et TF1

De leur côté, les médias en ligne ont travaillé sur leurs réseaux et sur leur site pour reprendre chaque rumeur, une à une, et les dénoncer. Libération, 20 Minutes, ou encore Buzzfeed ont fait ce travail, et d’autres, comme Le Figaro ou les Décodeurs ont publié des guides pour ne pas se faire avoir par les hoax. Un réflexe qui existait déjà, mais qui s'est automatisé sur internet. 

Paradoxalement, ce n'est pas sur internet, accusé de tous les maux quand on parle de désinformation, qui est visé aujourd'hui. C'est la télévision qui se retrouve au cœur des critiques, justement à cause de ses difficultés à gérer ce média qui le grignote peu à peu. Car en voulant à tout prix mettre fin aux rumeurs, aussi peu visibles soient-elles sur internet, la télévision risque d’augmenter leur diffusion. Et pour peu qu’il n’y ait pas le bon démenti qui l’accompagne, les canaux officiels d’informations risquent de renforcer ces rumeurs malgré elles.

Comme l’explique Titiou Lecoq dans un article consacré à la couverture médiatique des chaînes de télévision, la chaîne LCI, alors diffusée sur TF1, va complètement oublier la prudence qu’il convient d’appliquer et sombrer dans la rumeur. «LCI se lance allègrement, écrit la journaliste. “On parle de prises d’otages.” Ok. Parfois, on parle aussi de balais de chiottes qui volent mais jusqu’à preuve du contraire, ils n’existent pas. Et ils n’en parlent pas pour dire “mais rien n’est confirmé, ce sont des rumeurs”. Non. ILS les évoquent, comme ça, au passage.»

«Mais rien n'est confirmé.» En évoquant la rumeur sans la démentir avec cette simple phrase, LCI et TF1 l’alimente. Si rien n'est confirmé, il ne faut pas en parler. La première chaîne de France évoque quelque chose de faux pendant qu’internet s’efforce d'éviter ce travers. Le pire dans tout cela, c’est que la confiance des téléspectateurs dans la télévision (50% selon un récent sondage TNS Sofres) est bien plus élevée que celle envers internet (31%). Cela semble logique dans le sens où internet est rempli de hoax à portée de clics. Mais contrairement à ce que l’on voit de plus en plus sur les réseaux sociaux, tout le monde ne prend pas le temps de remettre en question ce que la télévision leur dit. Il sera donc très important, à l’avenir, de réfléchir à une façon d’améliorer le traitement des rumeurs, sans les alimenter. Et ce sur toutes les plateformes d'informations. 

Vincent Manilève
Vincent Manilève (353 articles)
Journaliste
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