France

Avant Nice, l'efficacité de la lutte antiterroriste était déjà très contestée

Temps de lecture : 6 min

L'attaque meurtrière du 14-Juillet survient à peine dix jours après la remise du rapport de la commission d'enquête parlementaire sur les attentats de 2015, déjà très contesté par le gouvernement et dont plusieurs points trouvent aujourd'hui un écho.

À Paris, près des galeries Lafayette, le 15 juillet 2016. MATTHIEU ALEXANDRE / AFP.
À Paris, près des galeries Lafayette, le 15 juillet 2016. MATTHIEU ALEXANDRE / AFP.

Réagissant à l'attaque du feu d'artifice du 14-Juillet à Nice, qui a fait au moins 84 morts, François Hollande a affirmé, dans une allocution prononcée dans la nuit, que «le caractère terroriste» de l'événement «ne peut être nié» et qu'«il est clair que nous devons tout faire pour que nous puissions lutter contre le fléau du terrorisme». Coïncidence macabre du calendrier, cette attaque survient neuf jours après la remise officielle au gouvernement du rapport de la commission d'enquête parlementaire sur les moyens mis en œuvre par l'État pour lutter contre le terrorisme depuis le 7 janvier 2015.

Un rapport de 300 pages rédigé par le député PS Sébastien Pietrasanta (la commission est présidée par un élu LR, Georges Fenech) et qui aborde de nombreux sujets: la «rivalité» des corps d'intervention (BRI, Raid, GIGN), les «dysfonctionnements» du renseignement intérieur (avec la proposition de création d'une agence nationale de lutte antiterroriste, rattachée au Premier ministre) et de la coopération européenne (par exemple l'absence de communication entre les services grecs et belges au sujet d'Abdelhamid Abbaoud, le maître d'œuvre des attentats du 13 novembre).

Il est encore trop tôt pour savoir si toutes les propositions ou les critiques exprimées dans le rapport entrent en résonance avec les événements de Nice qui, contrairement à ceux de janvier ou de novembre 2015, se sont déroulés sur une poignée de minutes, et dont le suspect n'affiche pas, dans l'état actuel des informations, de profil de radicalisation djihadiste ni de suivi par les services: comme l'explique Le Monde, il est impossible de savoir «si cette attaque était coordonnée, s’il s’agissait d’un acte terroriste isolé ou d’un coup de folie imprégné par la propagande djihadiste».

Néanmoins, certains sujets abordés par le rapport trouvent déjà un écho dans les événements des dernières vingt-quatre heures, ne serait-ce que parce que le gouvernement a mis l'accent dessus (état d'urgence, opération Sentinelle, intervention au Levant...) dans sa réponse immédiate. Et nul doute que si de nouvelles informations tendaient à accréditer l'idée d'une opération djihadiste coordonnée, la polémique devrait reprendre entre les auteurs du rapport et le gouvernement, Georges Fenech ayant d'ores et déjà reproché au ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve d'avoir fait venir les membres de la commission «le lendemain de la remise [du] rapport pour boire un café, et [...] expliquer que [les] préconisations n’étaient pas réalistes et qu’il n’en tiendrait pas compte»:

«Quand j’entends ce matin le président de la République parler des veilles recettes –augmenter les frappes, prolonger l’état d’urgence et le déploiement de la force Sentinelle–, je suis atterré», explique-t-il, ajoutant qu'il attend de savoir précisément le profil judiciaire du suspect.

1.Un état d'urgence «utile mais limité»

François Hollande a annoncé dans la nuit du 14 au 15 juillet que l'état d'urgence, qui devait normalement prendre fin le 26 juillet, serait prolongé d'au moins trois mois. Le rapport parlementaire estime que l'apport de cette mesure à la lutte antiterroriste est «utile mais limité»:

«Les mesures prises pendant l’état d’urgence n’ont pas été évoquées par les spécialistes de la lutte contre le terrorisme comme jouant un rôle particulier dans celle-ci.»

Il pointe que les perquisitions, facilitées par l'état d'urgence, «ont eu un effet déstabilisateur sur les réseaux criminalo-terroristes tandis que les assignations à résidence ont permis de “fixer” des individus et d’entraver leurs déplacements, leurs prises de contact ou la tenue de réunions conspiratives» mais que «s’il a été réel, cet effet déstabilisateur, lié à la surprise des opérations menées, semble s’être rapidement amenuisé». Au final, ces opérations amènent «peu de suites judiciaires mais un enrichissement du renseignement».

2.Les limites de l'opération Sentinelle

Trois jours après les attentats de janvier 2015, l'Élysée avait lancé l'opération Sentinelle, c'est-à-dire le déploiement de 10.000 militaires, dont 6.000 en Île-de-France, chargés de protégér quelques 1.400 sites sensibles (écoles confessionnelles, lieux de culte, transports publics, administrations, médias...). Dans son allocution, François Hollande a appelé à «maintenir à haut niveau» cet engagement de l'armée dans la protection du territoire.

Le rapport parlementaire estime néanmoins qu'il est nécessaire de s'interroger «sur la plus-value de cette opération dans la sécurisation du territoire national lorsqu’elle s’inscrit dans la durée» car cela conduit à priver de troupes les théâtres extérieurs. Le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) a d'ailleurs conclu que «cette mesure, pertinente dans le cadre d’un déploiement limité en volume dans le temps, ne répond absolument plus à la réalité du contexte actuel».

Les députés préconisent donc de recruter 2.000 policiers et gendarmes afin de tenir dans la durée le plan Vigipirate et de pouvoir réaffecter une partie des effectifs de l'opération Sentinelle. Ils préconisent aussi de doter les soldats mobilisés d'armes de poing, afin d'éviter les situations qui ont pu se poser lors de la prise d'otages du Bataclan, où, en l'absence d'ordre de l'autorité civile, les huit soldats de l'opération Sentinelle n'avaient pu intervenir ni prêter leur Famas aux fonctionnaires de la BAC.

Le gouvernement travaille aujourd'hui à clarifier les conditions d'ouverture du feu pour les soldats: selon le ministère de la Défense, ils peuvent le faire en cas de légitime défense pour eux (comme cela avait été le cas en janvier 2016 à Valence) mais aussi pour autrui, ce qui leur permet normalement d'intervenir s'ils sont les premiers sur les lieux d'une attaque. (À Nice, ce sont des policiers appartenant à la Brigade spécialisée de terrain qui ont tué le suspect).

3.La menace d'individus isolés

Pour l'instant, rien ne permet encore de dire que l'auteur de la tuerie faisait partie d'une organisation ou d'une cellule terroriste ou a bénéficié de complicités. Dans leur rapport, les députés pointent d'ailleurs «les menaces [terroristes] provenant d’individus isolés», expliquant que «Daech escompte vraisemblablement susciter, par un effet de mimétisme créé par les attentats de Paris et de Bruxelles, des passages à l’acte violent de la part d’individus isolés et pouvant présenter des profils très variés»: «individus radicalisés ne s’étant jamais rendus en Syrie et susceptibles de répondre aux appels récurrents de Daech à passer à l’acte sur le territoire national, [...] individus empêchés de se rendre en Syrie, interdits de sortie du territoire et qui pourraient être tentés de passer à l’acte par mesures de représailles, [...] individus qui, sans être pleinement gagnés par l’idéologie de l’islam radical, pourraient, en raison de fragilités psychologiques, passer à l’acte violent selon des modes opératoires inspirés des méthodes djihadistes.»

4.La vidéoprotection, plus utile en réaction qu'en prévention

Après l'attaque, il a été largement pointé que Nice était la ville qui bénéficiait du maillage de vidéosurveillance le plus avancé de France, avec une caméra pour 280 habitants. La commission d'enquête parlementaire préconise dans son rapport «de lancer des plans nationaux d’investissements dans la vidéoprotection» mais souligne qu'il ne faut pas attendre d'elle des miracles pour empêcher les attaques, plutôt pour limiter leur possible enchaînement dans le cadre d'une offensive multi-sites, comme cela a été le cas le 13 novembre 2015:

«Si la vidéosurveillance n’offre pas de garantie du point de vue de la prévention de l’attentat, elle revêt une importance toute particulière dans des scénarios multi-sites tels que ceux du 13 novembre 2015, dès lors qu’elle limite les trajectoires de fuite et les possibilités de sur-attentat.»

5.Faut-il intensifier les opérations au Levant?

Si l'on ne sait pour l'instant pas si l'organisation État islamique est impliquée directement ou indirectement dans l'attaque, François Hollande a annoncé lors de son allocution que «rien ne nous fera céder dans notre volonté de lutter contre le terrorisme et nous allons encore renforcer nos actions en Syrie comme en Irak. Nous continuerons à frapper ceux qui justement nous attaquent sur notre propre sol, dans leurs repaires.»

Pour l'instant, 1.300 militaires français sont engagés dans l'opération Chammal, qui consiste en des opérations aériennes menées au-dessus de l'Irak à partir de septembre 2014, qui se sont élargies au territoire syrien à partir de septembre 2015. L'efficacité réelle de cette intervention dans la lutte contre l'organisation terroriste est sujette à caution, et la commission d'enquête parlementaire s'est interrogée sur l'opportunité d'une action au sol, sujet sur lequel les experts qu'elle a auditionnés étaient divisés. Elle estime cependant qu'une telle intervention est envisageable en Irak, pays qui dispose d'un gouvernement légitime coopérant avec la France:

«Compte tenu du fait que la France constitue la principale cible de Daech, et que le nord de l’Irak en constitue l’un des principaux sanctuaires, [...] il n’est plus temps de s’en remettre aux seules forces locales.»

Jean-Marie Pottier Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).

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