France

Le discours de Macron, un vrai renouveau du logiciel politique

Temps de lecture : 4 min

On nous abreuve de commentaires sur le lieu, la forme, les petites phrases, les ambitions. Et si on parlait des idées?

Emmanuel Macron lors du meeting de «En Marche!» du 12 juillet 2016. PATRICK KOVARIK / AFP.
Emmanuel Macron lors du meeting de «En Marche!» du 12 juillet 2016. PATRICK KOVARIK / AFP.

À son habitude, la presse nous abreuve de commentaires sur le lieu «de gauche» de la réunion, sur sa forme «américaine» relayée en direct sur les réseaux sociaux, sur les petites phrases contre Manuel Valls, sur l’«ambiguïté non levée» de la position face à François Hollande. Elle nous livre en abondance les réactions énervées des uns et des autres, en autant de nouvelles petites phrases qui font tilt. Mais du contenu de ce qu’a dit Emmanuel Macron le 12 juillet à la Mutualité, rien, ou très peu. Au mieux des citations décousues pour illustrer l'ambition du ministre de l’Économie, son combat et ses chances de faire du mal aux adversaires, le tout pour faire vivre la politique comme un match.

Aucun journal ne nous donne d’une part froidement les faits, c’est à dire le texte de son discours ou des extraits plus ou moins larges (prétextant qu’on trouve tout sur internet, mais qui passera 1 heure 20 à visionner le meeting?) et d’autre part, de façon séparée, un commentaire analytique sur son diagnostic de la situation française et sur sa proposition politique.


Je commence par là parce que la presse, à ne jamais parler du contenu des propositions politiques et à toujours nous réduire la vie politique à «des histoires d’ambitions», n’est pas pour rien dans la mauvaise situation de la France. Emmanuel Macron, qui veut se placer «hors système», rencontre là sa première difficulté de taille: la presse est «dans le système». Non que cette position la rende «anti-Macron» par essence, non. Mais elle la rend désormais incapable de nous parler, avec profondeur, de la politique. Et pour Emmanuel Macron, ce n’est pas un mince handicap. La «victoire» du ministre et de son mouvement passe par la pédagogie de la nécessaire «refondation» du pays et dans cet exercice, les médias ne l’aideront pas. Ils préfèreront toujours, et de plus en plus, la quantité des coups de poings et des coups bas aux qualités de la vision et des idées.

Mais nous n’en sommes pas encore là. Et rien n’est perdu non plus. Après tout, Emmanuel Macron est pour l’heure un «bon client» des médias. Il tranche, il fait le job, il fait le buzz, il fait lire, il fait vendre. Cela pourrait lui suffire. En 1995, Jacques Chirac est bien devenu à la mode médiatique face à l’invendable Balladur.

Mais venons-en au contenu.

Emmanuel Macron avait deux obstacles devant lui. Le premier intellectuel, le second politique. Il vient de montrer qu’il a passé la moitié du premier. Cette moitié, c’est la vision de la France et la stratégie qui en découle. Cette vision et cette stratégie sont aujourd’hui claires et, à mon avis, très séduisantes.

Dépasser les partis politiques

En Marche! Le rassemblement des progressistes. Cela résume tout. Le ministre de l'Économie a fait un remarquable discours à la Mutualité, remarquable parce qu’il réussit, sur le plan intellectuel, son pari, celui de «dépasser» les partis politiques. Il le fait en renouvelant le logiciel politique sur trois plans, celui du progrès «positif», celui du libéral-social et celui du démocrate.

Celui du progrès positif était la partie facile. Depuis le départ, le jeune ministre réunit derrière lui les entrepreneurs, les entreprises, tous ceux, nombreux en France, qui ont une énergie pour avancer et qui voient l’avenir sans aucune peur, au contraire. Sortir des corporatismes, libérer les «faire», cette partie libérale, était acquise. Emmanuel Macron mobilise cette France entreprenante et innovante pour démontrer qu’un avenir dans le progrès, progressiste, est possible pour le pays. Ce projet est sa part connue. Le problème était de ne pas se limiter au parti des start-uppers. C’est ici que la leçon des ouvrières des abattoirs Gad, qu'il avait qualifiées d’«illettrées», en septembre 2014, lui a servi: «Il faut entendre la France qui a peur», ajoute Macron.

La solution présentée est d’envergure: réconcilier liberté et égalité. La gauche avait l’égalité, elle en a abusé dans un égalitarisme soviétique. La droite a la liberté, elle ne propose que de réduire la protection sociale. Macron nous dit que qu’il faut libérer ET protéger. Voie centriste classique, dira-t-on. C’est vrai. Mais ici vient la modernité: protéger autrement que par des droits en plus, protéger en «donnant accès». Son passage sur la transformation «radicale» du travail donne la mesure de ce qu’il faudra faire.

On sent l’influence du philosophe Amartya Sen sur les «capabilités». La nouvelle gauche doit être celle qui trouve le bon passage entre l’égalité excessive et l’équité insuffisante. Macron nous dit que c’est là qu’il va. Un social-libéralisme nouvellement social, nouvellement libéral. Ici, est le cœur de sa «refondation».

Au passage, il s’anime pour glisser une bonne réponse à la future question de la campagne présidentielle de «l’identité française»: la France est un pays chrétien qui s’est dégagé du christianisme, la France est le pays de l’émancipation, la France le pays d’un projet «qui n’est jamais étriqué».

Une direction radicalement tempérée

Le renouvellement de la démocratie est le plan le plus difficile mais aussi le plus avancé. En Marche! est l’un de ces mouvements où l’on attend un engagement citoyen qui fera remonter les idées du bas en haut et accepter les réformes. La crise de la démocratie est profonde, cette solution apparaît un peu légère, mais qui en connaît d’autres? Après tout, internet peut réussir à fabriquer des projets, au moins locaux, et souder des alliances…

On touche ici aux autres obstacles dressés encore devant le ministre. Il donne des claires et bonnes voies stratégiques: croire en l’avenir, renouveler radicalement le social et la liberté économique, impliquer les Français dans les réformes. Ce sont là trois directions qui correspondent à notre époque et qui correspondent à cette noble identité française dont parle Macron.

Mais évidemment, le propos est encore du survol. Il faudra transformer cette généralité en propositions concrètes et cette demi-partie intellectuelle là est une gageure. Car, par exemple, définir l’égalité comme «le droit à l’accès» est absolument révolutionnaire. Car refonder l’Europe ou redonner à l’Etat un sens du long terme impliquent des renversements complets.

Puis, enfin, restera à traduire le beau projet en force politique capable de séduire les électeurs. Les votes sont depuis vingt ans en «contre», dit très justement Macron. Lui propose qu’on vote «pour». Ça aussi, c’est la révolution.

Emmanuel Macron est loin de la victoire. Sa proposition de renouvellement politique est encore loin d’être achevée. Son mouvement En Marche! n’est qu’à ses premier pas. Mais il part dans la bonne direction, radicalement tempérée, dont la France a besoin pour sortir des carcans qui l’enferment dans une gangrène immobiliste.

Eric Le Boucher Cofondateur de Slate.fr

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