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Fronde anti-Corbyn: le Labour est entré dans sa «phase critique»

Temps de lecture : 7 min

Un an après son élection, le leader du Parti travailliste est contraint de remettre en jeu son mandat. Dans tous les cas de figure, l’avenir du Labour s’annonce chaotique.

LEON NEAL / AFP
LEON NEAL / AFP

C’est désormais officiel depuis ce mardi 12 juillet: Jeremy Corbyn, le leader du parti travailliste devra remettre en jeu son mandat avant la conférence annuelle du Labour, prévue en septembre. La députée Angela Eagle a réuni assez de soutiens de ses collègues parlementaires (plus de 50) pour «défier» le dirigeant en place, amenant le Bureau exécutif du parti à annoncer une nouvelle élection interne.

Pour ceux qui auraient manqué quelques épisodes d’un feuilleton dont les rebondissements se sont accélérés ces dernières semaines, il faut rappeler que la «chasse au Corbyn» a été déclenchée au lendemain du vote britannique en faveur du Brexit. Le dirigeant des travaillistes a alors fait face à une cascade de démissions de son cabinet fantôme, une pratique consistant à attribuer des portefeuilles à des députés de l’opposition, comme dans un gouvernement alternatif.

Ces démissions ont à chaque fois été accompagnées de communiqués estimant en substance que Corbyn était sans doute un chic type, mais qu’il n’avait pas la carrure d’un leader: puisqu’il menait le parti au désastre, le mieux serait donc qu’il abandonne son poste à plus compétent et plus rassembleur. La pression est ensuite montée avec un vote de défiance des trois quarts du groupe parlementaire, destiné à porter le coup de grâce. Las, Corbyn et ses soutiens, très mobilisés, ont fait valoir que ce genre de consultation n’était aucunement contraignant. Pour démettre celui qui rechigne à se soumettre, ses adversaires ont donc dû en passer par le vote des militants.

Le Brexit: un prétexte

Le reproche qui lui a été fait d’avoir miné la campagne du «remain», en raison d’une défense discrète et modérée, est assurément un prétexte. Les élites travaillistes regrettent certes le résultat du référendum, mais voulaient se débarrasser depuis longtemps d’un dirigeant dont elles n’avaient pas digéré l’élection en août dernier. Comme nous avions été parmi les premiers à la raconter sur Slate, Corbyn avait dominé un scrutin interne d’un type inédit: une primaire ouverte, revenue comme un boomerang aux courants «modernisateurs» qui croyaient avoir trouvé la martingale pour noyer l’influence des syndicats et des militants les plus activistes. Or, le calendrier était serré pour ouvrir une guérilla interne.

Difficile à envisager avant les élections locales en mai et le référendum sur l’Union européenne en juin, une offensive devait avoir lieu avant la conférence annuelle de septembre, où les partisans de Corbyn auraient pu tenter de modifier les règles du parti en faveur des militants et aux dépens du groupe parlementaire.

La campagne anti-Corbyn avait été décidée en amont du référendum. Les résultats eux-mêmes ne justifiaient pas un tel haro

Plus spécifiquement, la grande peur des élus, qui les avait déjà parcourus lors du précédent pic de l’aile gauche dans les années 1970-80, concerne la facilitation des procédures de «déselection», lorsque les membres du parti d’une circonscription décident de remplacer un député sortant. À l’automne dernier, la fondation du mouvement «Momentum» témoignait déjà de la volonté des pro-Corbyn de compenser leur faiblesse dans l’appareil par une mobilisation massive de citoyens ordinaires, non sans un certain succès.

Une bonne mobilisation

Non seulement la campagne anti-Corbyn avait donc été décidée en amont du référendum, les protagonistes s’en cachant d’ailleurs à peine, mais les résultats eux-mêmes ne justifiaient pas un tel haro. Après tout, environ deux tiers des électeurs travaillistes ont voté en faveur du «remain», dans une proportion quasi inversée par rapport à l’électorat conservateur, que David Cameron a pour le coup échoué à mobiliser.

Comme l’a remarqué l’électoraliste John Curtice, ce score est d’autant moins ridicule que la sociologie du Brexit recoupait des portions entières de la coalition d’électeurs votant pour les travaillistes (notamment parmi les citoyens modestes, peu diplômés, résidant dans des terres désindustrialisées et laissées pour compte par le développement inégal du pays). Mieux encore, il s’est avéré qu’à «prédisposition sociologique égale» pour le Brexit, les circonscriptions où le Labour était le plus implanté ont voté pour une sortie dans des proportions moindres que les autres circonscriptions ressemblantes.

Les modalités de la contestation

Une fois acté le principe d’une nouvelle élection, une question importante restait à régler: les nouvelles règles du parti laissaient planer un doute sur l’automaticité de la présence de Corbyn dans le scrutin. Devait-il être compté d’emblée parmi les prétendants, ou passer par les mêmes conditions à la candidature que ses opposants? L’année dernière, il n’avait dû sa présence dans la compétition qu’à la faveur de parlementaires convaincus que le pluralisme était nécessaire, mais très éloignés de lui idéologiquement. Cette fois-ci, aucun cadeau ne lui aurait été fait. Au passage, la volonté de ses opposants de l’écarter du scrutin de cette façon témoigne de leur crainte face à la popularité estimée de Corbyn parmi les militants.

Finalement, le Bureau du parti, que l’on annonçait très partagé, a voté à 18 voix contre 14 (et à bulletins secrets) la participation automatique du sortant dans la course au leadership. Corbyn devrait donc faire face à Angela Eagle, qui s’est déclarée officiellement lundi dernier, se faisant au passage voler la vedette par l’annonce simultanée que Theresa May restait seule en lice pour être la prochaine Première ministre du royaume.

Fortes pressions

Plus sérieusement, Eagle fait face à une rébellion interne à sa propre circonscription (Wallasey), dont les adhérents ont voté une motion de soutien à Corbyn et menacent de lui retirer son investiture aux prochaines élections générales. Ce mercredi, le député David Owen a également annoncé sa candidature.

Les équilibres précédents ont été rompus et une bataille est en cours pour déterminer l’orientation du parti

Dans cette ambiance survoltée, où deux des candidats officiels ont fait l’objet de pressions (menaces de mort sur internet pour Corbyn, dégradations contre son local pour Eagle), le Bureau exécutif du Labour a précisé d’autres règles concernant l’organisation du scrutin, qui vont cette fois-ci à l’encontre des intérêts apparents de Corbyn. D’abord, seuls les adhérents ayant six mois d’ancienneté pourront voter en qualité de membres du Labour, alors que ces dernières semaines, des adhésions par dizaines de milliers ont afflué, a priori majoritairement favorables au leader en place.

Ensuite, les adhérents les plus récents et les simples sympathisants ne disposeront que de deux journées pour s’enregistrer pour le vote, moyennant une participation de 25 livres-sterling (contre seulement 3 l’an dernier). Un porte-parole de Momentum s’est déjà exprimé contre ces règles considérées comme «injustes» par son organisation.

Un parti en pleine «phase critique»

Quelle que soit l’issue du vote, ces épisodes témoignent d’un parti retombé en pleine phase critique de son histoire. Les équilibres précédents ont été rompus et une bataille est en cours pour déterminer l’orientation du parti, sans qu’aucune orientation stratégique ne réponde à tous les défis actuels. À la suite à de nombreuses défaites enregistrées après 1979, la gauche modérée du parti (la «soft left») s’était séparée de l’aile la plus radicale (la «hard left») pour rallier un camp «modernisateur» hégémonisé par les partisans de la Troisième Voie au début des années 1990. Le New Labour façonné par Tony Blair avait alors renoué avec l’exercice du pouvoir, avant de s’abîmer dans la grande crise de 2008, qui a particulièrement frappé une économie largement financiarisée.

Si l’élection d’Ed Miliband à la tête du parti a représenté un retour au premier plan de la soft left, les timidités et contradictions de cette dernière ont abouti à une défaite aux élections législatives de mai 2015. Durant l’ère Miliband, le néo-travaillisme a pour ainsi dire été «enterré vivant», comme je l’ai soutenu dans une note pour la Fondation Jean Jaurès. La logique de l’austérité n’a été que modérément défiée, les moyens de bâtir un «capitalisme responsable» sont restés flous, et l’organisation du parti a été modifiée dans le sens d’une normalisation par rapport aux autres partis de centre-gauche (avec notamment cette fameuse procédure de primaire).

La situation du parti est, par ailleurs, devenue tragique dans ses anciens bastions écossais, tandis que les thèmes xénophobes ont continué leur progression dans l’électorat des territoires les plus marginalisés dans la nouvelle géographie sociale du pays.

La tentation de la scission

L’élection de Corbyn à la tête du parti, complètement inattendue, a été un camouflet pour l’ensemble des élites travaillistes, tout en confirmant par ailleurs la perte massive d’audience des blairistes (représentés par Liz Kendall et ses 5%…). Outre l’hostilité de ces derniers en matière économique et de politique extérieure, le leader actuel fait face à une aile droite plus traditionnelle qui défend une ligne «social-conservatrice», telle qu’esquissée un temps par des intellectuels rassemblés sous le label «Blue Labour», avant que l’aventure ne tourne court en raison de dérapages au sujet de… l’immigration, thème sur lequel certains responsables travaillistes sont montés au créneau pour réclamer un durcissement. Quant à la gauche modérée du parti, elle se retrouve tiraillée entre un cap programmatique finalement peu éloigné de celui qu’elle propose, et un leadership qui lui paraît néanmoins défectueux.

Il n’est pas anodin que l’hypothèse d’une scission coure à nouveau du côté des plus hostiles à Corbyn, même si le précédent du Parti social-démocrate lancé au début des années 1980 n’est pas probant pour ceux qui souhaiteraient tenter l’aventure. Tant que le mode de scrutin britannique restera aussi adverse aux nouveaux venus, il faudrait une vague populaire immense en faveur d’une formation nouvellement créée par des dissidents de l’aile droite, pour que celle-ci soit compétitive électoralement –disons pudiquement que cela ne semble guère être le cas. Cela dit, un parti dirigé par Corbyn et ses amis, à supposer qu’il soit gouvernable, aura des difficultés énormes à prétendre obtenir seul une victoire contre la droite, en tout cas à court terme. Pour ce parti comme pour beaucoup d’autres, notamment à gauche, la période ouverte par la crise de 2008 s’annonce pleine de bouleversements.

Fabien Escalona Enseignant à Sciences Po Grenoble

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