Culture

Pourquoi la signature manuscrite survit à internet

Temps de lecture : 7 min

Les moyens de communication moderne ont beau se développer, il vous faut toujours peaufiner à la main ce signe distinctif.

Signature | Hierher via Flickr CC License by
Signature | Hierher via Flickr CC License by

L’été dernier, le musée Guggenheim a consacré une exposition à l’artiste polonaise Agnieszka Kurant. Y figurait «The End of Signature» [«La fin des signatures»]: un stylo mécanique automatique réalisant des signatures identiques toutes les trente secondes. Cette installation avait été inspirée par «le déclin de l’écriture manuscrite et la domination des claviers et de la communication numérique». De fait, nous passons désormais bien plus de temps à tapoter sur nos claviers qu’à écrire à la main. Pour autant, la signature manuscrite ne semble pas avoir dit son dernier mot –loin de là…

Pas un jour ne passe sans que je doive signer des documents de ma propre main: achats par carte de crédit, chèques, contrats, baux, déclarations de revenus, registres d’hôtels, reçus de colis postaux... J’effectue certes certaines de ses signatures, tant bien que mal, du bout de mon index ou à l’aide d’un stylet en plastique peu maniable, et non à l’aide du traditionnel duo papier-stylo. Mais le procédé en lui-même (signer mon nom de ma propre main) demeure bien, pour l’essentiel, le même.

Conventions sociales

Vous vous êtes sans doute déjà mis en quatre pour trouver une imprimante et un scanner afin d’expédier d’importants documents ici ou là –et vous avez sans doute imploré les dieux de l’informatique pour leur demander, entre deux sanglots, s’il n’existait pas une situation plus pratique. Mais rien n’y a fait. Et si certaines pratiques ont disparu depuis longtemps (déplacement à la banque pour chaque transaction; paiement des factures par courrier), la tyrannie de la signature manuscrite perdure.

La technologie, source de mille bienfaits, n’est jamais parvenue à simplifier ce domaine a priori bien peu complexe. Pire –elle a transformé un acte simple et direct en un processus multi-technologique en trois temps: impression, signature, passage au scanner (sans parler du broyeur à papier, s’il s’agit d’un formulaire ou d’un contrat de nature confidentielle).

«Il y a une vingtaine d’années, on pensait que les signatures numériques finiraient par remplacer la signature manuscrite, explique Ronald Mann, professeur à la Columbia Law School. Technologiquement parlant, les signatures numériques sont très intéressantes, mais le processus de transition s’est avéré particulièrement complexe.»

La plupart des complications en question proviennent des conventions sociales –notre incapacité à comprendre ce que sont réellement les signatures numériques, et comment les apposer sur des documents ou sur des fichiers. Mann explique que, de nos jours, il n’existe plus guère de transactions qui requièrent des signatures manuscrites physiques – à l’exception des ventes de terrains et de biens immobiliers.

C’est toujours ainsi que nous avons formellement signalé notre volonté de créer une obligation juridiquement contraignante, et nous ne disposons pas vraiment d’une alternative

Aux États-Unis, si vous oubliez de signer le bordereau d’un paiement par carte de crédit, cela ne signifie pas que vous avez refusé de payer –le simple fait de donner votre carte indique que vous avez donné votre accord. Les Américains perdent donc leur temps lorsqu’ils signent pour acheter de la nourriture, des plantes en pot, et le reste des (rares) produits de consommation échappant encore au commerce électronique (qui, lui, ne requiert aucune signature).

Un acte inutile et superflu?

Certes, une signature manuscrite ne demande que quelques secondes; la perte de temps n’est donc pas significative. (Néanmoins, l’impression, la signature et le passage au scanner peuvent être plus chronophages). Autre point, peut-être plus problématique –ces signatures véhiculent une idée fausse; elles nous donnent l’impression que ce geste est important, qu’il représente un accord, une autorisation officielle. En réalité, dans la plupart des cas, cet acte physique définitif est complètement inutile et, de fait, entièrement superflu.

«La signature était importante par le passé, mais son rôle est presque inexistant aujourd’hui. Si elle demeure monnaie courante, c’est par pure tradition, explique Mann au sujet des signatures validant un achat. C’est toujours ainsi que nous avons formellement signalé notre volonté de créer une obligation juridiquement contraignante, et nous ne disposons pas vraiment d’une alternative ou d’une méthode de remplacement efficace.»

En apparence, la signature numérique serait la candidate idéale pour le remplacement –mais son nom est quelque peu trompeur, car il suggère une transition simple. Or, elle n’est pas l’exact équivalent de la signature manuscrite; pas une simple signature physique adaptée à l’âge de l’informatique. Il ne s’agit pas non plus de notre nom en toutes lettres, parfois rédigé à l’aide d’une police en italique cursive (utilisée pour signer certains contrats en ligne). Il s’agit là d’un étrange héritage numérique du phénomène des signatures manuscrites difficiles à déchiffrer –et ce d’autant plus que mon écriture n’a jamais ressemblé à la police Lucida Handwriting.

Message codé

Une signature numérique implique l’encodage des données via une méthode ne pouvant être réalisée que par la personne concernée –ou par quelqu’un possédant sa clé de cryptage. En recevant un e-mail (par exemple) comportant la signature numérique vérifiée de l’expéditeur, vous sauriez que seul ce dernier a pu envoyer ce message (à moins que sa clé de cryptage n’ait été volée). Cette signature est propre au message qu’elle accompagne, et ne peut être facilement copiée dans (ou jointe à) un autre message. Il est donc plus beaucoup plus difficile d’usurper l’identité des personnes qui authentifient leurs e-mails à l’aide de la signature numérique (mais elles ne courent pas les rues).

Le passage annoncé à la signature numérique s’est heurté à un obstacle de taille: définir ce qui constitue réellement une signature –et déterminer quelles méthodes donnent aux utilisateurs l’impression de signer réellement.

«Il est plus simple de déterminer l’intention de signer dans le domaine des signatures physiques, indique Mann. Affirmez qu’un document signé engage une personne juridiquement, et tout le monde comprendra de quoi vous parlez. En revanche, si vous dite qu’un document signé numériquement peut être considéré comme valide, personne ne saisira vraiment ce que cela signifie.»

La confusion entourant les signatures numériques ne semble toutefois pas insurmontable; et si nous parvenions enfin à surmonter cet obstacle, les bienfaits de cette méthode pourraient être considérables. D’une, le rituel de l’imprimante et du scanner passerait aux oubliettes; de deux, les signatures numériques sont bien supérieures aux manuscrites. Le fait qu’il soit nécessaire de voler la clé de cryptage d’une personne pour falsifier sa signature leur donne un bel avantage: n’importe qui pourrait imiter ma signature physique de manière relativement convaincante, surtout en ayant eu l’occasion de l’observer auparavant. En réalité, la signature physique s’avère être un outil d’authentification de plus en plus inutile: si elle demeure manuscrite, nous la réalisons de plus en plus du bout du doigt, sur des écrans, et le résultat final est souvent très éloigné de l’original.

TIl est sans doute inutile de donner une seconde vie numérique à une grande partie des signatures physiques devenues presque entièrement symboliques

Des remplaçants potentiels semblent poindre à l’horizon (du moins aux États-Unis) dans le domaine de la validation d’achats par carte de crédit. Les cartes à puce avec code, très utilisée en Europe et en Australie, ne progressent que lentement sur le territoire américain. Les codes confidentiels ne sont certes pas des signatures numériques telles que nous avons tendance à les imaginer, mais l’authentification codée partage quelques points communs avec les signatures numériques: ces dernières demeurent en substance un chiffre secret connu de vous seul permettant de prouver votre identité.

Sécuriser internet

Les signatures numériques se sont avérées d’une importance capitale pour sécuriser internet, et de nombreux sites que vous fréquentez disposent d’une signature cryptée: cette dernière permet de vérifier qu’ils n’ont pas usurpé l’identité d’un autre site (du moins, je l’espère!). Mais la création et l’utilisation des signatures numériques individuelles (destinées aux personnes) progressent de manière beaucoup plus lente. Et ce, en partie, parce que la configuration d’une signature numérique peut être complexe et onéreuse: si vous voulez l’adjoindre à vos e-mails, par exemple, il vous faut vous renseigner sur la marche à suivre correspondant à votre programme de messagerie –et vous pourriez vite vous prendre à regretter la douce époque du duo imprimante-scanner.

Il est facile de s’embrouiller en comparant signatures numérique et physique, et de perdre de vue le fait que ces deux méthodes sont –de bien des manières– profondément différentes. Certaines signatures manuscrites ne méritent pas d’être remplacées par un équivalent électronique. Il est sans doute inutile de donner une seconde vie numérique à une grande partie des signatures physiques devenues presque entièrement symboliques, sans réelle valeur juridique, qui subsistent dans notre vie moderne. Nous pourrions nous contenter de taper notre nom sur un clavier (en utilisant une police de caractère imitant l’écriture manuscrite, si vous tenez vraiment). Et nous pourrions tirer un trait sur ce rituel, tout simplement.

De fait, voilà bien longtemps que les signatures ont perdu une bonne de leur valeur symbolique, qu’il s’agisse de prouver son identité ou de conserver un souvenir d’une rencontre avec une célébrité. (Si j’en crois mes vagues souvenirs de lycéenne, dans la série télévisée Newport Beach, on entend la guest star Paris Hilton affirmer que «les photophones sont les autographes du XXIe siècle»; la double mention de Paris Hilton et des «photophones» fait sans doute de cette citation la référence la plus datée qui soit à l’innovation technologique du XXIe siècle).

Nous accordons peu d’importance à la signature des autres. Et peut-être encore moins d’importance à la nôtre: nous la gribouillons jour après jour, en sachant que tout le monde se contrefiche de savoir à quoi elle ressemble –et même si c’est réellement la nôtre. Tout bien considéré, la signature est déjà morte et enterrée depuis un bout de temps; nous refusons simplement de voir la réalité en face.

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