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Le feu d'artifice du 14-Juillet peut mal finir

Jessie Guy-Ryan, traduit par Alexandre Lassalle, mis à jour le 14.07.2016 à 14 h 20

Joyeuse fête nationale à tous!

Feu d’artifice tiré à la place Louis-XV (actuelle place de la Concorde) le 30 mai 1770, à l'occasion du mariage de Louis-Auguste, dauphin de France, avec l’archiduchesse Marie-Antoinette, sœur de l’empereur | Estampe tirée des «Estampes relatives à l'Histoire de France» (Tome 107, Pièces 9295-9373, période: 1770) via le catalogue de la BnF CC Licence ouverte

Feu d’artifice tiré à la place Louis-XV (actuelle place de la Concorde) le 30 mai 1770, à l'occasion du mariage de Louis-Auguste, dauphin de France, avec l’archiduchesse Marie-Antoinette, sœur de l’empereur | Estampe tirée des «Estampes relatives à l'Histoire de France» (Tome 107, Pièces 9295-9373, période: 1770) via le catalogue de la BnF CC Licence ouverte

Dans une lettre, datée du 3 juillet 1776, à sa femme Abigail, John Adams donne le ton à deux siècles de fêtes de l’indépendance américaine. «Celle-ci doit être célébrée dans le faste et le décorum, écrit-il, avec des spectacles, des jeux, du sport, des canons, des cloches, des feux de joie et des illuminations, d’un bout à l’autre de ce continent, aujourd’hui et pour l’éternité.»

Or si les feux d’artifice sont aujourd’hui associés aux fêtes de l’indépendance dans l’esprit de la plupart des Américains, la requête de John Adams qui voulait «des feux de joie et des illuminations» est en réalité le reflet de l’enthousiasme généralisé des Européens du XVIIIe siècle pour la pyrotechnie, élément essentiel de toute célébration de l’époque. Pour Louis XV, par exemple, tout événement méritant un peu de faste et de cérémonie se devait d’avoir son feu d’artifice. De gigantesques spectacles pyrotechniques ont ainsi été organisés, entre autres, pour le mariage d’Élisabeth de France et de Philippe d’Espagne en 1739, pour la bataille de Fontenoy en 1745 et pour la prise d’Ypres en 1747.

Tous les spectacles de Louis XV étaient créés par les artificiers officiels du roi, les frères Ruggieri, dont l’entreprise existe encore à ce jour et qui ont inventé presque tout ce qui fait les feux d’artifice actuels. Les effets de mouvement, les formes spectaculaires, la «mèche rapide», utilisée pour allumer plusieurs fusées simultanément, font partie de leurs innovations.

Malheureusement, les créations pyrotechniques des Ruggieri ont aussi donné naissance à ce que le Guinness des records considère encore aujourd’hui comme le plus grand accident pyrotechnique international en nombre de morts.

«Pluie de missiles enflammés»

La catastrophe se déroule le 30 mai 1770, au cours des réjouissances célébrant le mariage de Marie-Antoinette et du Dauphin, qui deviendra plus tard Louis XVI. Contrairement à la plupart des accidents liés aux feux d’artifice, ce n’est pas un incendie ou des blessures directement infligées par les feux d’artifice eux-mêmes qui sont à l’origine de la majorité des morts et des blessés. Dans son histoire de Paris écrite en 1893, Old and New Paris: Its History, Its People, and Its Places, Henry Sutherland offre une description très vivante des événements:

«Tout se déroulait pour le mieux quand une bourrasque soudaine rabattit vers les spectateurs quelques fusées qui n’avaient que partiellement explosées. Les feux d’artifice, comme tant d’inventions d’origine italienne, étaient encore, pour la majorité du public français, une relative nouveauté; ce qui, outre les désagréments, voire les dangers, d’une pluie de missiles enflammés tombant sur une foule dense et surexcitée, fut suffisant pour créer la terrible confusion, engendrant des centaines d’accidents fatals, qui s’en est suivie.»

Pris de panique, les spectateurs se précipitent vers la rue Royale, où de nombreuses personnes sont piétinées par la foule qui tente de s’engouffrer dans l’étroit passage. Henry Sutherland rapporte que, si le bilan officiel fait état de 133 morts, de nombreux parisiens ont eu le sentiment que ce chiffre a été sous-estimé. Il écrit:

«“Je connais de nombreuses personnes, explique Louis-Sébastien Mercier dans son Tableau de Paris, qui trente mois après ces scènes effroyables portent encore la marque des objets écrasés sous eux. Certains ont survécu une dizaine d’années avant de mourir. Je peux affirmer sans exagérer que la panique générale a fait perdre la vie à plus de mille deux cents malheureux. Une famille entière a disparue et il n’y a que bien peu de foyers qui n’ont pas à déplorer la perte d’un proche ou d’un ami.”»

Dans les décennies suivant la tragédie, d’autres bilans encore plus graves sont évoqués: le Galignani’s New Paris Guide: Or, Stranger’s Companion Through the French Metropolis, publié en 1839, fait état de 3.000 morts. Chiffre repris dans la New International Encyclopaedia de 1917 à l’article «Place de la Concorde». Quel que soit le chiffre exact, le bilan officiel suffit à faire de cet événement l’accident de feux d’artifice le plus mortel de l’histoire, dépassant de peu les 111 morts de l’incendie du temple de Kollam en Inde, au début de l’année 2016.

Admissions aux urgences

Étonnamment, les frères Ruggieri ne semblent pas avoir eu à essuyer le moindre reproche à la suite de ce désastre. En revanche, dans sa Biographie universelle ancienne et moderne publiée en 1854, Louis-Gabriel Michaud prétend que les Parisiens ont tenu Armond-Jérôme Bignon, alors prévôt des marchands de Paris (une fonction similaire à celle d’administrateur général), responsable de la tragédie qui aurait, selon lui, coûté la vie à plus de 300 personnes:

«Tout Paris fut indigné de le voir, trois jours après ce désastre, se montrer dans sa loge à l’Opéra. [...] On fit ainsi l’anagramme de ses noms. Ibi non rem, damna gero (je ne fais pas le bien, je fais le mal).»

Pourtant, selon le site Gizmodo, c’est après cet accident que Claude-Fortuné Ruggieri a découvert le procédé chimique permettant de créer des feux d’artifice de différentes couleurs, ce qui lui a permis d’étendre sa popularité en Europe et de garantir sa prospérité dans l’histoire de la pyrotechnie moderne.

Les feux d’artifice auxquels les Américains assistent à l’occasion des fêtes de l’indépendance ne sont pas si différents de ceux inventés par les frères Ruggieri au XVIIIe siècle. Ce qui signifie qu’ils sont toujours extrêmement dangereux. D’ailleurs, selon la Consumer Product Safety Commission des États-Unis, plus de 230 personnes sont quotidiennement admises aux urgences pour des blessures dues à des feux d’artifice dans les semaines précédant et suivant la fête de l’indépendance. Et, ces dernières années, l’assouplissement de l’interdiction des feux d’artifice dans de nombreux États américains a même conduit à une augmentation du nombre d’accidents. [En France, «nous ne disposons pas de chiffres nationaux», précisait en juillet 2015 le professeur Philippe Livernaux, chef du service SOS Mains des Hôpitaux universitaires de Strasbourg, à Sciences et Avenir. Il estimait «cependant qu’au moins 500 traumatismes par pétards se produisent chaque année en France. Ils peuvent toucher les mains et/ou la tête»; NDLR]

Bien que nous soyons tous heureux de suivre les directives de John Adams pour célébrer [aux États-Unis comme en France] notre fête nationale, rappelez-vous que les feux d’artifice sont à l’origine d’accidents depuis plus de deux siècles et que la pyrotechnie est une affaire de spécialistes.

Jessie Guy-Ryan
Jessie Guy-Ryan (2 articles)
Journaliste
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