Culture

Winona forever, le premier amour dure toujours

Michael Atlan, mis à jour le 29.07.2016 à 18 h 05

«Dream girl» des années 1990, Winona Ryder a connu des années difficiles. Cet été, la comédienne revient avec la série «Stranger Things» sur Netflix. L'occasion de célébrer notre premier vrai crush adolescent.

Winona Ryder dans «Génération 90».

Winona Ryder dans «Génération 90».

Elle s’appelait Julie. J’avais 15 ans. J’écoutais Nirvana, Dr Dre et les filles portaient des robes à fleur avec des Doc Martens. Je voyageais pour la première fois aux États-Unis. C’est là que je l’ai vue pour la première fois, dans la file d’attente pour entrer à la National Gallery of Art à Washington DC. Elle n’était pas très grande, brune, la peau un peu bronzée et de grands yeux ronds. Elle m’a dit bonjour et m’a sourit. Ensuite, il n’a fallut qu’une seconde. À peine. Trivialement, on appellerait ça un coup de foudre. Cet été 1994, j’ai donc passé un petit mois à parcourir la Capitale américaine au côté de Julie. Trente jours. Ce n’est pas grand-chose à l’échelle d’une vie. Et pourtant. Ce sourire est resté gravé dans ma mémoire, figé dans le temps, comme s’il s’était déroulé hier.

J’ai longtemps eu l’impression que tout ce qui avait suivi était lié à ce moment. Toutes les filles qui avaient, plus tard, fait battre mon cœur avaient peut-être quelque chose de Julie, de son sourire, de ses grands yeux ronds ou de sa peau bronzée ou de ses cheveux bruns. Comme le rappel d’un inconscient qui ne voulait pas abandonner ce qu’il y avait eu de plus pur, de plus innocent, le souvenir d’un coup de foudre adolescent une matinée d’été.

Et en parcourant Tumblr un soir d’ennui, je suis retombé sur Lydia Deetz.

Lydia a 14 ans. Elle est jolie mais blême, pâle et trop emphatique, habillée de sa couleur préférée, le noir. Elle est un mélange entre une petite death rockeuse et une version années 1980 des petites filles d’Edward Gorey. Elle a deux coûteux appareils photos autour du cou. Lydia est cool. Lydia est morne. Lydia est la fille d’un premier mariage de son père. Lydia est toujours aussi énervée. Mais au fond… on l’aime beaucoup. 

Lydia Deetz, c’est Winona Ryder dans Beetlejuice. Avant Julie, je crois que c’est là que tout a commencé. Avec les yeux ronds de Winona Ryder. Mon premier coup de foudre, celui dont on n’est encore bien incapable de réaliser la portée, celui qui ne veut encore rien dire, celui qui, sur le moment, a autant d’importance que la dernière partie de billes dans la cour de récrée ou le dernier échange de cartes Panini.

Une fille pas comme les autres

C’est bizarre. Je n’avais pas de photos de Winona Ryder collés sur les pages de mon agenda, comme je pouvais en avoir d’Alyssa Milano ou de Danica McKellar. Ça, oui, je m’en rappelle: être transi d’amour pour Samantha Micelli et Winnie Cooper. Jesse Nash et Kevin Arnold étaient alors à la fois mes héros et mes pires ennemis. Eux avaient effleuré les lèvres de celles qui faisaient battre mon cœur par écran de télévision interposé. Pour ça, je les admirais et les détestais tout autant.

Mais je n’avais pas ce genre de sentiments pour Winona. Dans Lucas, sa toute première apparition au cinéma, Winona, alors âgée de 13 ans, incarne Rena, l’amoureuse transie de Lucas, nerd nul en sport qui veut séduire Maggie, la jolie nouvelle qui, elle, lui préfère son meilleur ami, capitaine de l’équipe de foot. Rena n’est qu’un petit rôle au côté des stars Corey Haim et Charlie Sheen. Pourtant, il n’y avait qu’elle. Car Winona, c’était moi, moi l’amoureux transi de Julie.

Elle était l’adolescente un peu à part, celle qui, comme Rena dans Lucas, parlait de Keats et de Shelley au milieu d’une cafétéria bourrée d’un brouhaha adolescent dopé aux hormones, celle qui, comme Lydia dans Beetlejuice, était «étrange et inhabituelle», celle qui tombait amoureuse d’Edward, l’homme aux mains d’argent considéré comme un monstre de foire ou celle dont «la connerie d’angoisse existentielle adolescente se mesurait désormais en nombre de morts», comme Veronica dans Heathers.

Tout le monde n'a pas besoin d'être glamour pour être aimé

Rena

Moi, le garçon timide et introverti, je m’identifiais à ça. Je m’identifiais à ces personnages. «Tout le monde n’a pas besoin d’être glamour pour être aimé», disait Rena. Je ne pouvais pas plus m’identifier.

Mais Winona n’était pas que des didascalies et des dialogues écrits sur les pages d’un scénario hollywoodien. Il y avait aussi la personne, «ce petit oiseau fragile, avec ce genre de présence que je n’avais jamais vu –une vie intérieure. Chaque mot dit par sa bouche était contredit par ses yeux», se rappelait le réalisateur de Lucas, David Seltzer dans les colonnes de Rolling Stone en 1989.

Coup de foudre

Née dans une ferme du Minnesota, Winona Ryder est la fille d’une écrivaine et d’un libraire qui coupèrent le cordon ombilical de leur fille avec un lacet de chaussures stérilisé. Eux étaient des amis proches de Allen Ginsberg et Lawrence Ferlinghetti, les héros de la Beat Generation. La jeune Winona, elle, se passionne pour le langage fleuri de J.D Salinger dans L’Attrape-Coeur et Franny & Zooey.

Mais comme ses personnages en feront souvent l’amère expérience un peu plus tard au cinéma, le petit monde adolescent n’aime pas les marges. Sa rentrée de sixième a alors à peine commencée qu’elle se fait taper dessus après avoir été traitée de «pédé» à cause de ses cheveux courts. C’est cette dernière expérience traumatisante qui poussera ses parents à l’inscrire au Conservatoire d’Art Dramatique de San Francisco où elle rêve alors de devenir... Ruth Gordon, l’actrice septuagénaire de Harold & Maude. Winona Ryder n’est pas comme toutes les autres. Elle est à part.

Elle est de celles dont on se fait graver le nom sur le bras.

Et alors qu’on rentrait dans les années 1990, que du poil commençait à me pousser aux pattes, que j’arrêtais de m’intéresser aux billes et aux cartes Panini, que ma voix commençait à dérailler, je crois que j’ai réalisé la valeur d’un vrai coup de foudre. Je crois que ce moment est arrivé en la voyant danser le jerk en robe fifties dans le clip de «Shoop Shoop Song». Ca semble un peu con ce genre de moments. Pas plus que n’importe quel autre.
 

 

«C’était comme ce zoom dans West Side Story quand tout devient brumeux autour. J’ai su immédiatement», se rappelle Johnny Depp. Pour Winona, «le moment n’a pas duré très longtemps mais le temps était comme suspendu». Ce soir-là, au Ziegfeld Theater à New York, lors d’une projection du film Great Balls Of Fire! (dont Winona est la star), a lieu un coup de foudre. Un vrai. De ceux dont on écrit, des années plus tard, la légende. De ceux qui, au fil des pages de Star Club, Podium ou OK!, servent de repères aux jeunes garçons trop timides.

Johnny était alors une caricature de jeune acteur qui profite de sa notoriété naissante (avec la série 21 Jump Street) pour vivre au Chateau Marmont et collectionner les fiancées (Sherilyn Fenn de Twin Peaks, Jennifer Grey de Dirty Dancing). Winona, elle, à seulement 17 ans, n’avait «jamais eu de vrai petit-ami». Mais les deux se retrouvent autour de leur passion pour JD Salinger et la musique du film Mission. En plus, les parents de Winona adorent Johnny, lui, le fou des poètes de la Beat Generation !

La magie du premier amour que rien ne semble pouvoir arrêter.

«Je n’ai jamais été un de ses types qui sortent pour baiser tout ce qui bouge en face de lui. En grandissant, vous enchaînez les mauvais jugements. Pas des mauvais choix mais des faux choix… Les gens font des erreurs. Mes précédentes relations n’étaient pas aussi intenses que les gens le croient. Mais il n’y a rien eu, durant mes 27 ans sur cette Terre, de comparable au sentiment que j’ai pour Winona. Vous pouvez penser de quelque chose que c’est la bonne chose mais c’est différent quand vous la ressentez vraiment. La vérité est très puissante –croyez-moi, ce tatouage “Winona Forever” n’est pas quelque chose que j’ai pris à la légère. Ses yeux me tuent…», racontait Depp à Rolling Stone en 1991.

Éviter la casse

Je ne suis pas sûr que j’aurai osé tatouer dans ma chair le prénom de Julie. Aurait-il peut-être fallu, d’abord, qu’elle m’aime de la même façon que moi? J’ai néanmoins dû écrire ou graver son nom sur à peu près toutes les tables de mon lycée. Ça doit bien avoir aussi un petit peu de valeur? Car, pendant plusieurs années après ce premier coup de foudre, j’ai longtemps eu la sensation, comme Johnny Depp, d’avoir trouvé «la bonne». Était-il possible de rencontrer l’amour de sa vie à 15 ans? Cette question avait beau obséder mes nuits et mes jours, j’en étais alors persuadé. Le sourire de Julie était gravé dans ma tête comme Winona était gravée dans la chair de Johnny Depp.

La vérité est très puissante –croyez-moi, ce tatouage “Winona Forever” n’est pas quelque chose que j’ai pris à la légère. Ses yeux me tuent

Johnny Depp

Évidemment, j’étais aussi naïf qu’un roman de Nicholas Sparks. Car, aussi intense et pur qu’ait été l’amour entre Winona et Johnny, il n’a pas duré. Quelque chose s’est cassée entre eux. La routine. L’absence. La jalousie. La pression médiatique. Qui sait? À peine quelques mois plus tard, elle disait à Jeff Giles de Rolling Stone:

«Si je le détestais, je dirais probablement quelque chose de méchant. Si je l’aimais encore, je dirais probablement quelque chose de poignant. C’est un type super mais je n’y pense pas vraiment en fait.»

Et, à mon tour, j’ai oublié Julie. Je suis passé à autre chose, à quelqu’un d’autre. Parce qu’il faut bien avancer. Ça s’appelle grandir, devenir un adulte. Apprendre que la vie n’est pas une ligne droite mais une saloperie de circuit de Formule 1, que la seule chose valable à faire, c’est tenté de négocier au mieux les virages et éviter la casse.

C’est ce qu’a fait Winona en quittant son «premier amour» et en devenant une star, de celles qui compte, de celles à qui on propose les plus beaux rôles. Tourner avec Scorsese dans Le Temps de l’innocence et décrocher sa première nomination aux Oscars.

Tourner avec Francis Ford Coppola dans Dracula. Recevoir une seconde nomination pour Les Quatre Filles du Docteur March. Et aussi, bien sûr, trouver un nouveau fiancé, Dave Pirner, le chanteur du groupe Soul Asylum.

«La vérité sur Ryder et Pirner: ils se partagent la préparation des plats en cuisine et se relaient pour faire la vaisselle. Il est 21 heures et nous dinons autour d’une salade verte, de linguini à la sauce marinara, de poulet rôti et de pommes de terre. À première vue, Ryder et Pirner semblent si différents l’un de l’autre. Elle boit de la root beer. Il boit du vin rouge. Elle veut savoir si la sauce de la salade doit aller à côté. Il dit de la mettre directement. Elle veut savoir si elle doit découper le poulet. Il dit de juste arracher une cuisse.»

À la lecture de ce reportage de Rolling Stone, Winona, qui a alors 23 ans, semble, plus que jamais, adulte. Et il faut bien l’avouer: même si mes pâtes étaient toujours trop molles, mes omelettes toujours trop cuites et le concept de vaisselle émergeait vaguement dans ma tête tous les sept ou huit jours, comme elle, mon moi de 23 ans pensait aussi qu’il était adulte. Sauf que, un an plus tard, la fin de mes études terminées, je ne le pensais plus. Définitivement plus.

«Était-ce donc ça devenir adulte? Était-ce en chier?»

En sortant de l’école à 24 ans, j’avais une idée assez précise de ce que je voulais faire de ma vie. Je voulais travailler dans le cinéma, travailler pour un grand studio hollywoodien. Mais les rêves sont traîtres. Rares sont les vies qui se passent comme on les avait fantasmées sur les bancs de l’école. En ce qui me concerne, ça avait plutôt bien commencé –boulot dans le studio hollywoodien compris. Mon diplôme en poche, une voie semblait donc se dessiner. Et puis non! Ma première vraie expérience d’adulte a été celle du chômage.

«La seule personne que tu dois être à 23 ans, c’est toi-même», disait Ethan Hawke à Winona pour la réconforter dans Génération 90. «Je ne sais plus qui c’est», lui répondait-elle.

Génération 90 de Ben Stiller, c’est l’histoire de Lelaina, jeune femme de 23 ans, tout juste sortie de l’université, qui hésite entre la vie bohème et insouciante qu’elle menait pendant ses études (symbolisée par Troy/Ethan Hawke, le musicien au chômage) et la vie stable et responsable d’une carrière rémunératrice (symbolisée par Michael/Ben Stiller, cadre à la télé).

Était-ce donc ça devenir adulte? Était-ce en chier? Ou était-ce être capable de trouver un nouveau boulot conforme à ses rêves? Était-ce au contraire en sacrifier une partie (ou à une totalité)? C’est vrai, Winona: partagé entre une certaine insouciance et des responsabilités qui s’accumulaient, je ne savais alors plus qui j’étais.

Mon agent m’a dit que j’allais adorer ce film parce que je pouvais y porter des jeans

Winona

Quand Génération 90 est sorti en 1995, j’avais 15 ans. J’avoue ne pas y avoir compris grand-chose. À cette époque, il fallait au moins Jean-Claude Van Damme ou Bruce Willis pour éviter qu’une information n’entre et sorte de mon cerveau dans la minute suivante. En le revoyant dix ans plus tard, le film était devenu un miroir. Encore cette satanée histoire d’identification. J’étais Winona/Lelaina, une actrice qui tente de jouer les adultes en portant des corsets devant les caméras de Scorsese et Coppola mais qui, au fond d’elle, n’est encore qu’une adolescente qui a juste envie de porter des jeans. Elle le disait à Rolling Stone pendant qu’elle mangeait son poulet rôti: «Mon agent m’a dit que j’allais adorer ce film parce que je pouvais y porter des jeans.»

Mais Winona a fini par disparaître de ma vie. Comme Julie, avant elle.

On savait que, depuis la fin de l’adolescence, elle avait des problèmes d’addiction, d’abord, aux somnifères pour combattre des insomnies persistantes, puis aux antidouleurs après une blessure au bras sur le tournage de Les Aventures de Mr Deeds en 2001. Ces derniers seront mis au crédit d’un acte de folie, quelques mois seulement après le 11-Septembre. Devant les caméras du grand magasin Saks Fifth Avenue à Beverly Hills, Winona était ainsi prise la main dans le sac en train de voler pour près de 5.000 dollars de vêtements et accessoires.

Nostalgie, ultra

Son procès marquera le début d’une longue absence, d’abord voulue, puis, Hollywood étant ce qu’il est, plus ou moins subie. Les années 2000, les premières années de ma jeune vie d’adulte, ont ainsi été vide de Winona, supplantée par des actrices plus jeunes comme Natalie Portman ou Zooey Deschanel, elles aussi des petites brunettes quirky aux grands yeux ronds.

Ne restait que la nostalgie d’une danse au milieu d’une station service au son de «My Sharona», d’une photo à l’avant-première des Commitments en 1991, d’un perfecto et d’un T-shirt Tom Waits, d’une voix hésitant constamment entre la naïveté de l’enfant et la gravité de l’adulte. Ne restait que la nostalgie des années 90, d’un hashtag sur Tumblr, d’une vieille pile de DVD et de l’insouciance de l’adolescence.

Winona fut une brève mais intense apparition.

Alors, régulièrement, je regarde sur iMDb. Je regarde les films, les séries dans lesquels elle est annoncée. Je m’enthousiasme quand je la vois au casting de Star Trek, de Black Swan ou de Show Me a Hero –même si c’est pour des rôles peu importants.

Je piaffe d’impatience quand je l’aperçois dans le rôle principal de Stranger Things, une série hommage au cinéma de mon enfance. Je frissonne quand elle apparaît à l’écran. Je me dis, malgré ça, qu’elle manque, qu’on ne la voit pas assez, qu’elle n’a pas changé, qu’elle est finalement plus émouvante aujourd’hui qu’avant.


Et à ce moment-là, je repense à mon premier coup de foudre et à une chanson de Lisa Loeb de la BO de Génération 90 qu’on écoutait dans la voiture à Washington DC.


À ce moment-là, je n’ai qu’une seule envie: ouvrir un nouvel onglet de mon navigateur, juste à côté de celui de la page iMDb de Winona, pour saisir son nom dans Facebook. Julie. Qui est-elle? Où est-elle? Qu’est-elle devenue? À ce moment-là, je comprends que, quoi qu’il arrive dans ma vie, une chose restera immuable: Julie, comme Winona, occuperont toujours une place. Petite ou grande, cela dépendra de l’instant, du monent. Mais peu importe. À ce moment-là, je comprends qu’un premier amour, ça ne s’oublie pas. Un premier amour, c’est pour toujours.

Michael Atlan
Michael Atlan (69 articles)
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