France

Pour survivre, la gauche devrait-elle abandonner le progrès?

Kévin Boucaud, mis à jour le 21.07.2016 à 10 h 30

La gauche reste accrochée au progrès. Mais le progrès qu’elle plébiscite est celui de la technologie et des machines, le tout au service des élites. C’est en tout cas ce que tentent de prouver les deux livres à contre-courant «Le Progrès sans le peuple» et «Le Progrès m’a tuer».

Aujourd’hui, la gauche semble se rapprocher du «lobby technocratique, qui fait une confiance aveugle à l’évolution de la société».  | onnola via Flickr CC License by

Aujourd’hui, la gauche semble se rapprocher du «lobby technocratique, qui fait une confiance aveugle à l’évolution de la société». | onnola via Flickr CC License by

Le philosophe Régis Debray se plaît souvent à rappeler un dialogue entre deux artistes du XIXe siècle, Honoré Daumier et Jean-Auguste-Dominique Ingres: alors que le premier lance doctement qu’«il faut être de son temps», le second répond: «Mais si l’époque a tort?» Cette conversation illustre très bien la complexité du débat sur le progrès. «Il faut être absolument moderne», écrivait Arthur Rimbaud dans Une saison en enfer. Mais qu’est-ce garantit que la modernité est nécessairement bonne? La gauche est aujourd’hui face à ce dilemme.

Depuis sa naissance officielle, le 28 août 1789, en pleine Assemblée constituante, cette famille politique se présente comme simultanément le camp du progrès et du peuple. Dans Les gauches françaises. 1762-2012: Histoire, politique et imaginaire (Flammarion, 2012), Jacques Julliard la définit comme «la rencontre de l’idée de progrès, telle que par exemple la concevait Condorcet, avec l’idée de justice [sociale], telle que la concevait Proudhon». L’essayiste explique alors: «Ôtez l’une ou l’autre de ces deux idées, et il ne reste de rien de ce que l’on appelle la gauche. Sans le progrès, elle n’est plus qu’une entreprise de bienfaisance, incapable de s’attaquer aux causes de l’injustice. Sans la justice, elle se réduit à un lobby technocratique, qui fait une confiance aveugle à l’évolution de la société.» Aujourd’hui, la gauche semble pourtant se rapprocher du «lobby technocratique». Elle ne présente plus ses réformes, de la loi El Khomri à l’ouverture des commerces le dimanche, que comme d’inéluctables modernisations, auxquelles les Français doivent se soumettre afin de rattraper leur retard. C’est sans doute ce qui explique que les classes populaires se détournent d’elle.

La gauche doit-elle donc rompre avec l’idéologie du progrès pour son propre bien? C’est en tout cas ce que préconisent deux livres publiés en mai 2016. Le premier, intitulé Le Progrès sans le peuple, rédigé par l’américain David Noble et traduit en français par les éditions Agone, analyse les conséquences sociales –comme le chômage ou l’affaiblissement du lien social– du progrès technique. Le second, Le Progrès m’a tuer: Leur écologie et la nôtre, traite d’écologie. Publié par Le Pas de côté et L’échappée, il compile une quarantaine de textes d’intellectuels proches de la gauche radicale, dont Serge Latouche, Mohammed Taleb, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour ou encore Célia Izoard, traductrice du livre de Noble.

Une histoire d’amour vieille de deux siècles

Le progrès consacre la croyance dans le perfectionnement globale et linéaire de l’humanité. L’augmentation du savoir, notamment scientifique, doit entraîner avec elle le progrès technique. Jugé bénéfique pour l’homme, qui n’aura plus à accomplir les tâches les plus fatigantes grâce aux machines, celui-ci doit permettre un accroissement des richesses –rebaptisé «croissance économique»– ainsi qu’une amélioration morale et sociale. De fil en aiguille, les sociétés s’approchent du meilleur des mondes possibles, à la fois prospère et composé d’individus bons.

Si le concept est né au XVIe siècle et est central dans la pensée des Lumières au XVIIIe siècle, il ne connaît sa meilleure théorisation que durant la Révolution française, grâce à Nicolas de Condorcet. Le philosophe rédige Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain entre 1793 et 1794. Il y constate que «la nature n’a marqué aucun terme au perfectionnement des facultés humaines». Alors qu’il tente de consigner tout le savoir de son époque, il décrit un avenir où la raison, les connaissances, les découvertes scientifiques et techniques et l’éducation sont prépondérantes. S’il estime qu’«il n’y a pas de liberté pour l’ignorant», il prédit qu’«il arrivera [...] ce moment où le soleil n’éclairera plus, sur la Terre, que des hommes libres, et ne reconnaissant d’autre maître que leur raison».

Le progrès technique semble avoir fait faillite, puisque au lieu du bien-être il n’a apporté aux masses que la misère physique et morale où nous les voyons se débattre

Simone Weil, dans Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale

À partir du XIXe siècle, la croyance dans le progrès est alors largement partagée, de la gauche libérale au socialisme, en passant par la gauche républicaine, de Jules Ferry à Karl Marx, en passant par Georges Clemenceau. Cependant, dès le début du XXe siècle, quelques voix, souvent libertaires, s’élèvent contre cette idéologie. Ces derniers s’en prennent à la croyance marxiste selon laquelle le progrès finira par libérer les ouvriers, à condition que ceux-ci finissent par prendre possession des machines.

Simone Weil résume parfaitement, dans ses Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale (1934), la teneur de ces critiques. Jugeant naïve, voire dangereuse, la foi marxiste, la philosophe anarchiste explique que «le progrès technique semble avoir fait faillite, puisque au lieu du bien-être il n’a apporté aux masses que la misère physique et morale où nous les voyons se débattre». Simone Weil, ancienne marxiste qui a abandonné l’enseignement durant une année pour devenir ouvrière, pointe la dégradation des conditions de travail des prolétaires soumis au travail à la chaîne. De plus, selon elle, le progrès scientifique n’a pas permis l’avènement d’une humanité guidée par la raison. Elle écrit: «L’expérience montre que nos aïeux se sont trompés en croyant à la diffusion des Lumières, puisqu’on ne peut divulguer aux masses qu’une misérable caricature de la culture scientifique moderne.» Le Progrès sans le peuple, ouvrage publié outre-Atlantique en 1995 et rédigé dans les années 1980, «pendant une période d’intense restructuration des grands groupes, et donc de vulnérabilité», poursuit la critique de Simone Weil.

Apporter la misère aux masses

Historien des sciences et des techniques décédé en 2010, qui a enseigné dans le très prestigieux Massachusetts Institute of Technology (MIT), David Noble estime qu’il est peut-être temps de «commencer à porter un regard plus critique sur cette question essentielle du progrès technologique, qui a des conséquences majeures sur nos vies», notamment sur nos conditions de travail. Car pour lui, le capitalisme repose autant sur le «laissez-innover» que sur le «laissez-faire» économique. Ainsi, le progrès technique tel qu’il se présente favorise le patronat au détriment des travailleurs. Les luddites, mouvement social important qui démarre en outre-Manche en 1811, constitue le point de départ de son analyse.

En pleine «première révolution industrielle», qui marque l’avènement de la «mécanisation» –c’est-à-dire par le remplacement de la force musculaire par les machines–, des artisans des secteurs du coton et de la laine s’opposent aux employeurs et manufacturiers. Ils prennent le nom de «luddites», en hommage à Ned Ludd, ouvrier mythique anglais qui aurait détruit deux métiers à tisser en 1780. D’après Noble, ces travailleurs ont tenté de résister à «l’introduction de rapports sociaux capitalistes marqués par la domination et le salariat-esclavage; ils étaient bien conscients que l’introduction de nouvelles technologies par leurs adversaires s’inscrivait dans un rapport de force plus large». Ainsi, les luddites se mirent à casser les machines, comprenant qu’elles étaient l’instrument de leur nouvel asservissement.

L’historien relève qu’ils «n’étaient pas contre la technologie en soi» mais «luttaient contre les rapports sociaux du capitalisme industriel». Surtout, ils «ne se souciaient pas du progrès technique en théorie», mais évaluaient de manières concrètes conséquences dans leur vie et dans l’ensemble de la société de la mécanisation. Malheureusement pour eux, en 1812, une loi instaurant la peine capitale pour le bris de machine est entérinée. Plusieurs luddites sont alors pendus et le mouvement est maté. Les défenseurs du libéralisme réussissent peu à peu à imposer l’idée que le progrès est naturel, donc inévitable. «Les courageux luddites» passent alors pour «irrationnels, pitoyables, dangereux et délirants». La victoire idéologique des machinistes est telle que «même les socialistes, ennemis jurés de l’expansion capitaliste et du profit, furent dès lors obligés de s’accommoder de cette nouvelle invention culturelle [le progrès] en embrassant la foi devenue hégémonique dans la délivrance par la technologie». Pourtant, les problèmes posés par les machines ne s’évanouissent pas.

Selon l’historien, la «seconde révolution industrielle», qui a démarré après 1945 et qui se caractérise par l’«automatisation» –c’est-à-dire par le remplacement des activités mentales par l’informatique–, provoque actuellement «chômage structurel, désagrégation sociale, dégradation des métiers, déqualification des travailleurs et instabilité politique». En outre, si le progrès technique, guidé par des hommes d’affaire rationnels, aurait dû en théorie répondre à des besoins économiques, Noble s’est rendu compte que dans la pratique ce n’avait pas été nécessairement le cas. Les profits et les gains de productivités dus aux technologies n’ont jamais réellement été évalués. Il est alors apparu à l’historien que, «si les considérations techniques et économiques étaient toujours importantes, elles tenaient rarement lieu de facteur décisif dans la décision de concevoir et de mettre en œuvre». Il estime que la volonté des dirigeants d’accroître le contrôle des ouvriers et une fascination pour l’innovation expliquent davantage l’escalade technologique.

Pour l’intellectuel, «nous sommes prisonniers d’un processus en mouvement, quelque chose que nous n’avons pas démarré, auquel nous n’avons pas choisi de participer» et que nous devons stopper. Noble n’entend pas abandonner définitivement la technologie et l’innovation. Il plaide pour une remise en cause de «l’idéologie mensongère et paralysante d’une destinée automatique» et des «visées délétères de ceux qui font commerce», ainsi que pour une réévaluation des «sciences et les technologies selon les critères liés à l’enrichissement de la vie». Ce serait donc au peuple de sélectionner la technologie qu’il souhaite, selon ses vrais besoins.

Le progrès contre l’écologie

Outre la justice sociale, cœur historique de la gauche, c’est l’écologie qui exige également un changement de paradigme sur le progrès. Dans ce domaine, force est de constater que le gouvernement de gauche actuellement au pouvoir n’est pas à la hauteur, malgré la présence de ministres étiquetés verts. Aucune grande réforme écologique n’a été votée, la fermeture de la centrale nucléaire de Fessenheim, qui constituait une promesse électorale de François Hollande, a été renvoyée aux calendes grecques et la construction de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes est maintenue. C’est en réaction à cela que le mensuel d’écologie politique La Décroissance a tenté d’organiser le 14 novembre 2015, à Vénissieux, un «Contre-sommet mondial sur le climat». Malheureusement, l’événement a dû être annulé à cause des attentats de la veille. Le Progrès m’a tuer, regroupe les interventions initialement prévues. Coédité par les libertaires de L’échappée et les anti-industriels du Pas de côté, ce recueil défend une écologie radicalement anticapitaliste contre le développement durable en vogue actuellement.

Nous sommes prisonniers d’un processus en mouvement, quelque chose que nous n’avons pas démarré, auquel nous n’avons pas choisi de participer

David Noble, dans Le Progrès sans le peuple

«L’écologie a été vidée de son contenu subversif», déplore Pierre Thiesset, journaliste à La Décroissance et cofondateur du Pas de côté, dans l’introduction du livre. Selon lui, «elle a non seulement été délestée de la critique radicalement antiproductiviste qu’elle portait, mais elle a été totalement retournée, transformée en un levier pour le redressement productif». La présence des grandes entreprises –de la BNP Paribas à EDF, en passant par Renault et Carrefour– à la Cop 21, l’existence d’un «marché des droits à polluer» et l’essor de l’industrie agroalimentaire labellisée bio paraissent aller dans son sens. Voilà pourquoi le livre s’attaque aux symboles de ce retournement que sont le «développement durable», «qui fait croire que l’environnement sera préservé grâce à l’innovation technologique, au marché et à la responsabilité individuelle», et le «capitalisme vert», qui «se caractérise par sa stratégie de marchandisation de l’atmosphère et d’individualisation des enjeux». Le souci proviendrait de la difficulté de nos dirigeants à rompre avec ce que les auteurs nomment «la religion du progrès». Pour l’essayiste américain John Michael Greer, il y a au cœur de cette foi indéfectible «le postulat que n’importe quel changement intervenu récemment doit être poursuivi indéfiniment à l’avenir». En résulte «une éternelle marche en avant, dans la direction que nous sommes en train de prendre», même si elle est mauvaise. L’innovation apparaît donc comme la seule solution aux problèmes environnementaux.

Mais pour Thiesset, «ce n’est pas avec des remèdes techniques ou économiques que nous résoudrons les maux précisément engendrés par notre puissance technique et notre organisation économique. Ni en achetant de nouveaux styles de vie individuels au supermarché, avec ampoules économes, application sur smartphone pour fluidifier le trafic urbain, voitures électriques en libre-service et tri des déchets». Il pointe que nos dirigeants aient parfaitement intégré la contrainte environnementale: «nous n’avons jamais brûlé autant d’énergie que ces dernières années», «les rejets de gaz à effet de serre continuent à grimper», «la concentration de dioxyde de carbone, de méthane et de dioxyde d’azote dans l’atmosphère atteint des niveaux sans précédents» et «le dérèglement climatique et la destruction des écosystème s’emballent». Quant à la «transition énergétique», elle apparaît comme un leurre. L’historien Jean-Baptiste Fressoz relève dans l’ouvrage qu’«il n’y a jamais eu de transition énergétique». Selon lui, «l’histoire de l’énergie n’est pas celle d’un passage progressif du bois au charbon, puis du charbon au pétrole, puis du pétrole à autre chose, elle n’est pas celle de transitions, mais celle d’additions successives de nouvelles sources d’énergie primaire». Ainsi, les biocarburants ou les éoliennes se sont ajoutés aux hydrocarbures sans les remplacer.

Nos décroissants ne proposent pas pour autant un retour à l’âge de pierre, mais une meilleurs prise en compte des besoins humains et des contraintes environnementales au détriment de l’accroissement matériel et les profits. Selon eux, notre société, qui se présente comme une «organisation totale, où les individus-rouages perdent leur autonomie, deviennent dépendant du système de production et de consommation, adoptent des modes de vie standardisés, adaptés aux marchandises et aux technologies», doit être totalement repensée. Aurélien Bernier rappelle que cela exige de «repenser les relations internationales» et d’abandonner «schéma néocolonial», dans lequel «les marchés» ont remplacé l’occupation administrative et militaire pour poursuivre l’exploitation des peuples du Sud». Car notre mode de vie repose sur l’accaparement de matières premières dans des pays plus pauvres. Le coltan, minerai indispensable à la fabrication de nos smartphones et responsable de la guerre civile en République démocratique du Congo, qui a déjà causé plus de 6 millions de morts, est le parfait exemple.

David Noble et La Décroissance signent deux critiques très différentes du progrès, mais qui se rejoignent sur la conclusion, à savoir le retour indispensable à l’humain, qui fait cruellement défaut à la gauche. Ces deux ouvrages jettent les bases d’un antiprogressisme universaliste, égalitariste et soucieux des classes populaires. Dans le début des années 1940, George Orwell expliquait: «Quand on me présente quelque chose comme un progrès, je me demande avant tout s’il nous rend plus humains ou moins humains.» La gauche serait sûrement très inspirée de l’écouter.

Kévin Boucaud
Kévin Boucaud (4 articles)
Ancien économiste reconverti dans le journalisme
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte