France

Ils sont de gauche et vont squatter la primaire de droite. Voici leurs raisons

Aude Lorriaux, mis à jour le 22.07.2016 à 10 h 56

270.000 sympathisants de gauche s’apprêtent à voter à la primaire de droite, selon un sondage Ipsos. Nous avons demandé à soixante d’entre eux de nous expliquer pourquoi ils s’infligent cette torture.

Alain Juppé, Nicolas Sarkozy et François Fillon lors d'un meeting à La Baule, le 5 septembre 2015 | JEAN-SEBASTIEN EVRARD/AFP

Alain Juppé, Nicolas Sarkozy et François Fillon lors d'un meeting à La Baule, le 5 septembre 2015 | JEAN-SEBASTIEN EVRARD/AFP

Près de 3 millions de Français se déclarent d’ores et déjà certains d’aller participer à la primaire organisée par le parti Les Républicains, en novembre 2016. Et au milieu, quelques intrus: on trouve 9% de sympathisants de gauche, selon un sondage Ipsos paru le 6 juillet. Autrement dit, 9% de squatteurs qui vont s’incruster dans une fête à laquelle on ne les aura pas invités, puisqu’ils devront signer un texte avec lequel ils ne peuvent, en toute logique, pas être d’accord: «Je partage les valeurs républicaines de la droite et du centre et je m’engage pour l’alternance afin de réussir le redressement de la France.» Un chiffre qui représente quand même potentiellement 270.000 personnes. Mais qu’est-ce qui pousse donc ces hommes et femmes de gauche à glisser un bulletin dans des urnes a priori «hostiles»?

Pour en avoir le cœur net, il fallait aller à leur rencontre. Après un appel à témoins, nous en avons trouvé soixante, qui se disent tout à la fois «de gauche» (ils ont coché «oui» quand nous leur avons demandé) et sont «certains d’aller voter au premier tour» ou au moins au second. Nous les avons questionnés pour savoir quel était leur profil. Et surtout, ce qui les motive, et pour qui ils vont voter.

Six militants socialistes

Une très large majorité d’entre eux déclare vouloir voter dès le premier tour. Seulement quatre personnes n’envisagent de se déplacer qu’au second. Ils ont majoritairement voté Hollande dès le premier tour en 2012. Sept ont voté pour Mélenchon, cinq pour Eva Joly, un seul pour Philippe Poutou et trois pour François Bayrou. Le reste n’a pas voté ou a coché la case «autre».

Un nombre non négligeable d’entre eux (onze) déclarent avoir un lien avec la politique, et six d’entre eux ont été ou sont actuellement militants au Parti socialiste. Des squatteurs qui prennent le risque de créer la polémique s’ils venaient à être identifiés…

Nos répondants sont plutôt plus jeunes –ils ont en moyenne 35 ans– et dotés d’un statut social plus confortable que la population générale. Ce qui est assez logique, puisque nous avons posté notre appel à témoignages sur les réseaux sociaux, des lieux plus fréquentés par les jeunes, et notamment sur Twitter, où les CSP+ (les catégories socio-professionnelles favorisées) sont très présentes (du moins en France). On trouve donc dans le lot beaucoup de cadres et de professions intellectuelles: dix étudiants, un bibliothécaire, un professeur des écoles, trois journalistes, deux doctorants, un professeur des universités, quatre ingénieurs, un médecin…  Mais aussi un technicien de maintenance et un pâtissier.

«Mon aversion contre Sarkozy est trop forte»

«Tout sauf Sarkozy» est la raison la plus couramment avancée, selon notre enquête. Elle est citée spontanément dans vingt-sept réponses sur soixante, lorsqu’on leur demande de manière très ouverte «pourquoi» ils envisagent d’aller voter à une primaire de droite, alors qu’ils sont de gauche. Par ailleurs, vingt-neuf personnes nous ont indiqué qu’elles n’auraient pas envisagé de voter à la primaire de droite si Nicolas Sarkozy ne s’y présentait pas. Pas dans le but de voter pour lui, mais de le contrer...

Tour à tour, ils affirment vouloir «éviter d’avoir un Sarko bis», «endiguer le retour de Sarkozy» ou encore «barrer la route à Sarkozy». D’autres témoignages plus développés montrent une véritable aversion pour le président du parti Les Républicains, qu’ils estiment être un danger populiste, peu éloigné à leurs yeux d’une Marine Le Pen:

«Il est absolument hors de question que l’alternative pour le 2e tour soit entre un candidat de droite extrême (Sarkozy) et un candidat d’extrême droite (Marine Le Pen)», estime Rémi[1], 39 ans, chargé de communication dans la fonction publique.

«Mon aversion contre Nicolas Sarkozy est trop forte, je pense aussi que les Français ont envie de voir une autre tête parmi les candidats que celles de 2012», estime Juliette[2], journaliste de 29 ans.

Voilà ce qui m’angoisse, le blanc, ce vote blanc des gens de gauche qui ne peuvent pas se renier au point de voter Sarkozy, parce qu’ils n’arriveraient pas à se regarder dans un miroir le lendemain

Charlotte, traductrice de 29 ans

«Je veux simplement empêcher Nicolas Sarkozy, qui est le candidat le plus “dangereux” (pour moi) d’être présent au second tour [...], il s’agit de faire barrage aux idées les plus populistes représentées par l’aile droite des Républicains, surtout en ce qui concerne l’immigration et la sécurité. Le fait qu’un candidat d’un grand parti “républicain” ayant ces idées puisse se présenter reviendrait à présenter deux candidats d’extrême droite, ce qui m’est insupportable. Et je m’estime plus tolérante sur les questions économiques donc pouvant potentiellement voter pour des candidats comme Alain Juppé, par exemple», écrit Aliénor[2], 23 ans, étudiante.

Ces réponses sont cohérentes avec les sondages, qui indiquent depuis des mois que la personnalité de Nicolas Sarkozy est particulièrement clivante et rassemble peu d’électeurs de gauche. Il est ainsi au top du baromètre Odoxa paru fin juin chez les sympathisants de droite, qui mesure l‘adhésion à une personnalité politique. Mais l’ancien président arrive tout en bas, en dernier, chez les sympathisants de gauche. Aucun autre candidat ne suscite autant d’aversion à droite chez les électeurs de gauche.

Le spectre du 21 avril 2002

Nos interviewés n’ont pas la mémoire courte. Ils se souviennent du 21 avril 2002, vécu comme un choix cornélien. Et ils savent qu’ils pourraient bientôt avoir à faire un choix bien pire encore, selon eux, si Nicolas Sarkozy était élu candidat: à savoir choisir entre le patron du parti Les Républicains et la patronne du Front national. C’est pour éviter ce «21 avril 2002 bis» en pire qu’ils se disent, pour beaucoup, décidés à se déplacer en novembre. Léo[1], étudiant de 20 ans, explique vouloir «éviter un second tour de la présidentielle du type “peste-choléra”, comprendre Sarkozy-Le Pen». «Je préfère “couvrir” mes arrières en votant pour un.e politique de droite au cas où le deuxième tour des présidentielles soit composé du candidat de droite et du candidat FN», affirme Marie[2], 18 ans, étudiante en droit. Charlotte[2], traductrice de 29 ans, fait même une analyse plus poussée, craignant qu’un second tour entre Nicolas Sarkozy et le Front national rende possible la victoire du Front national à cause de l’aversion des électeurs de gauche pour Nicolas Sarkozy (un scénario pour l’instant démenti par les sondages):

«Le second tour le plus probable, ce sera LR/FN. Et c’est un affrontement très dangereux, parce qu’on n’est plus en 2002: d’une part, le verrou du vote FN a complètement sauté, et ils vont récupérer de gros suffrages, et d’autre part, si, à l’époque, énormément de gens de gauche ont voté Chirac pour contrer Jean-Marie Le Pen même si ça leur faisait mal au cœur, je ne suis pas sûre qu’il y ait le même report de voix selon le candidat sélectionné par LR en 2017. Certains des candidats LR portent des valeurs tellement contraires à ce en quoi je crois que j’aurais le plus grand mal du monde à faire “barrage”. [...]

 

J’ai beaucoup posé la question autour de moi, à d’autres gens de gauche: “Qu’est-ce que tu ferais en cas de duel Le Pen/Sarkozy?” Et la réponse que j’ai eue le plus souvent, ça a été un grand blanc. Voilà ce qui m’angoisse, le blanc, ce vote blanc des gens de gauche qui ne peuvent pas se renier au point de voter Sarkozy, parce qu’ils n’arriveraient pas à se regarder dans un miroir le lendemain. Et j’ai vraiment peur que leur abstention ne fasse élire un candidat du FN à la présidence de la République.»

Donner son avis et faire entendre sa voix

Mais nos répondants n’ont pas avancé que des arguments «négatifs» (pour éviter tel ou tel résultat) pour expliquer leur choix de participer à la primaire de droite. Ils estiment qu’en faisant cela ils participent «à la vie citoyenne et démocratique du pays». Et que le choix du prochain président concerne tout le monde, que l’on soit de gauche ou de droite. D’autant que, selon eux, le sort de la gauche pour 2017 est déjà plié: le second tour opposera un candidat de droite à la présidente du Front national, affirment-ils. Ils veulent donc tout simplement avoir le droit de faire entendre leur voix, en participant à l’élection de celui qui sera d’après eux le prochain président.

Cet argument est cité par un quart des répondants, qui affirment pêle-mêle vouloir «donner leur avis»,  «exprimer [leur] ressenti» et «être concerné[s] par ce choix»:

«Je vais aller voter à la primaire républicaine parce que je veux avoir un “poids” sur le choix de notre futur président», affirme Clara[1], 23 ans, journaliste.

«On me propose de donner mon avis sur le possible futur président de la République et le gouvernement qui en découlera. Je ne vais pas rater cette occasion pour une somme modique», affirme Alain[1], 52 ans, ingénieur informaticien.

«Ce n’est pas aux appareils des partis de choisir qui sera présent au second tour de la présidentielle», estime Pierre Gandonnière, chômeur de 59 ans, qui a été adhérent des Verts.

Nos interviewés sont d’ailleurs de véritables cumulards des primaires, qu’ils apprécient, donc, doublement: en plus de la primaire de droite, ils envisagent quasiment tous (cinquante sur soixante) d’aller voter à la primaire de gauche, qui aura lieu les 22 et 29 janvier 2017.

Alain Juppé, leur chouchou

Ces électeurs veulent faire entendre leur voix et, même si le candidat qu’ils choisiront à droite n’est pas celui pour lequel ils voteront au premier tour de l’élection présidentielle, ils veulent pouvoir faire pencher la balance pour le «moins pire» des candidats, quelqu’un qui leur «corresponde a minima» et qui permette de «limiter la casse»:

Quitte à ne pas avoir une personne “de gauche” élue à la présidence dont je pourrais accepter la plus grande partie du programme, je souhaite avoir une personne “de droite” avec laquelle j’estime avoir suffisamment de valeurs communes

Patrick Garnier, ingénieur de 37 ans

«C’est la politique du moins pire: hiérarchie dans la connerie chez les candidats de droite, et j’aimerais autant éviter l’apocalypse (= Sarkozy, Juppé, Mariton, Morano, Copé, Fillon par exemple)», argumente Salomé, 22 ans, étudiante, qui votera pour Nathalie Kosciusko-Morizet.

«Un débat est plus intéressant avec des adversaires intéressants», écrit Tom[2], 23 ans, informaticien, qui ne sait pas encore pour qui il va voter.

«Quitte à ne pas avoir une personne “de gauche” élue à la présidence dont je pourrais accepter la plus grande partie du programme, je souhaite avoir une personne “de droite” avec laquelle j’estime avoir suffisamment de valeurs communes», confie Patrick Garnier, ingénieur de 37 ans, qui compte voter pour Nathalie Kosciusko-Morizet.

Le «moins pire» (l’expression revient spontanément neuf fois dans leurs témoignages) ou le moins à droite, et qui a le plus de chances d’emporter la mise, c’est très souvent, selon eux… Alain Juppé, le maire de Bordeaux, qui fait figure de modéré par rapport aux deux autres candidats bien placés dans les sondages (Nicolas Sarkozy et Bruno Le Maire). Nathalie Kosciusko-Morizet, qui jouit d’une image de femme à «gauche» de cette droite, arrive en deuxième position, avec un quart de nos interviewés qui lui accordent leurs suffrages, ses chances de gagner n’étant pas jugées assez bonnes pour nos électeurs-stratèges.

Le fait que près de la moitié des personnes que nous avons interrogées citent Alain Juppé est d’ailleurs en ligne, sur ce point, avec le sondage Ipsos que nous avons cité plus haut. Près de 66% des sympathisants de gauche comptant se rendre à la primaire de droite indiquaient vouloir voter pour le maire de Bordeaux.

Peu de saboteurs

Dans la très grande majorité des cas, comme on peut le constater, nos répondants ne sont pas complètement machiavéliques. Certes, ils iront voter à une primaire qui ne leur est initialement pas adressée. Mais ils n’envisagent pas de voter en fonction d’une «stratégie du pire», avec comme calcul de faire élire celui qui n’aura aucune chance de passer au second tour de la présidentielle ou qui aurait les meilleures chances d’échouer face au candidat de gauche. «Je voterai pour le candidat qui me paraît le plus compétent, et pas dans l’optique de faire “échouer” ce candidat», indique Victor, étudiant en psychologie de 25 ans, reflétant ce qui semble être l’état d’esprit de la plupart des personnes que nous avons interviewées. Stratèges sans être saboteurs.

Seules deux personnes nous ont indiqué vouloir «torpiller leur camp en promouvant le candidat qui aura le moins de chances de gagner» (Alice, 32 ans, chercheuse) et «contribuer à désigner le pire candidat de droite, donc le “meilleur” pour que la gauche gagne» (Phil, cadre de 42 ans adhérent au PS). Et le pire (ou le meilleur!), là aussi, c’est pour eux Nicolas Sarkozy. Un choix dangereux, à «quitte ou double», si le second tour se déroule entre Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen...

«La droite a parfois de bonnes idées»

Loin, donc, de vouloir torpiller la primaire, certains concèdent même volontiers partager, sur certains points, des idées avec les candidats de droite. Et tiennent à nuancer l’étiquette de «gauche» que nous leur demandions de choisir, soit parce qu’ils se retrouvent parfois dans les idées de l’autre camp, soit parce que selon eux le clivage droite-gauche n’a plus grand sens:

«Je ne crois plus en un clivage droite gauche mais davantage à un clivage pro- ou anti-Europe avec une possibilité de rassembler le personnel politique allant des tenants de la seconde gauche et de la social-démocratie jusqu’au centre et à l’aile gauche des Républicains (Raffarin, Juppé)», explique Emilie[2], 31 ans, chargée d’études marketing.

«“La droite” n’est pas pour moi un bloc commun et uniforme d’idées indistinctes (pas plus que “la gauche’” d’ailleurs), et il y a parmi les candidats à la primaire des personnes qui me semblent plus à même de redresser le pays que d’autres, dans l’hypothèse où la gauche ne l’emporterait pas», affirme Lise[2], 25 ans, doctorante en droit.

«Certains “de gauche” sont plus à droite que certains “de droite”. [...] Ah au passage, personne n’est parfait, et personne n’est à jeter, la droite a parfois de bonnes idées...», note Tom avec humour.

1 — Ces personnes n’ont pas souhaité que leur nom de famille soit communiqué. Retourner à l'article

2 — Son prénom a été changé. Retourner à l'article

 

Aude Lorriaux
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