Monde

Aux États-Unis, la droite tente de discréditer Black Lives Matter en l’accusant de racisme

Claire Levenson, mis à jour le 13.07.2016 à 12 h 37

Pour de nombreux conservateurs, ne pas dire que «toutes les vies sont importantes» est une preuve de racisme.

Sur les marches de l'hôtel de ville de Los Angeles, le 12 juillet 2016 | Frederic J. Brown/AFP.

Sur les marches de l'hôtel de ville de Los Angeles, le 12 juillet 2016 | Frederic J. Brown/AFP.

Dire que les vies noires sont importantes, protester contre le fait que les hommes noirs sont trop souvent tués par la police dans des cas où les policiers n’étaient pas clairement en danger: ces revendications du mouvement Black Lives Matter sont simples et a priori peu controversées. Pourtant, depuis les débuts du mouvement en 2013 après la mort de Trayvon Martin en Floride, de nombreux conservateurs accusent l’expression «Black lives matter» d’encourager les divisions entre noirs et blanc. Selon leur rhétorique, le simple fait de parler ainsi «des vies des noirs» est une façon de dire que les autres vies sont moins importantes. Au slogan Black Lives Matter, ils répondent que toutes les vies sont importantes: All Lives Matter. 

Après l’assassinat de cinq policiers à Dallas par un homme qui voulait venger les morts d’Afro-Américains récemment tués par les forces de l’ordre, l’ancien maire de New York Rudy Giuliani a ainsi déclaré sur la chaîne CBS:

«Quand les gens disent que les vies des noirs comptent [Black lives matter, ndlr], c’est fondamentalement raciste. Les vies des noirs comptent. Les vies des blancs comptent. Les vies des asiatiques comptent. Les vies des hispaniques comptent. C’est anti-américain et c’est raciste.»

Déjà, cet été, le candidat aux primaires républicaines Rand Paul recommandait au mouvement de changer de nom et de se rebaptiser All Lives Matter ou «Innocent Lives Matter» (les vies des innoncents sont importantes). 

Le candidat républicain Donald Trump a récemment repris ces critiques:

«De nombreuses personnes trouvent que c’est fondamentalement raciste, a-t-il expliqué au sujet de Black Lives Matter. C’est un terme qui divise. Parce que toutes les vies sont importantes. C’est un terme qui crée de nombreuses divisions.»

Ce genre de rhétorique est très influente, et de nombreux Américains considèrent désormais que le mouvement Black Lives Matter est anti-blanc et anti-police (28% d’Américains blancs disent être opposés à Black Lives Matter).

Après l’assassinat de policiers à Dallas et les décès d’Alton Sterling et de Philando Castile, des joueuses d’une équipe de basket de Minneapolis ont porté des t-shirts Black Lives Matter (avec aussi l’emblème de la police de Dallas, en soutien aux policiers tués). Quatre policiers chargés de la sécurité du match n’ont pas du tout apprécié: ils ont quitté le stade en signe de protestation, preuve que les mots Black Lives Matter sont vécus par certains comme une insulte. 

«Problème spécifique»

La logique est pourtant simple, et ici résumée par le président Barack Obama:

«Je pense que les organisateurs utilisent l’expression Black Lives Matter non pas pour suggérer que les vies des autres ne sont pas importantes. Plutôt, ils suggèrent qu’il y a un problème spécifique qui touche la communauté afro-américaine et pas les autres communautés.»

Mais chez Fox News et ailleurs, ce genre de nuance simple a apparemment besoin d’être clarifiée à l’infini. Lors de manifestations à Bâton-Rouge en Louisiane suite à la mort d’Alton Sterling, un présentateur vedette de Fox News déclarait en direct à son journaliste sur le terrain: 

«Jonathan, je veux te demander quelque chose. Peut être que tu peux demander rapidement aux gens: est-ce que les vies noires sont importantes, ou toutes les vies sont importantes? Peut-être que tu peux faire un sondage rapide.»  

Hors contexte, la phrase «toutes les vies sont importantes» pourrait sembler être une noble déclaration de respect, mais il s’agit en fait d’une réponse hostile à Black Lives Matter, presque une façon de dire: «arrêter de nous bassiner avec vos morts.»

L’expression «all lives matter» a été définitivement ternie lors d’un meeting de Trump en novembre dernier, alors qu’un militant noir portant un t-shirt Black Lives Matter était agressé et expulsé par des fans de Trump qui criaient: «All lives matter, all lives matter.» 

Statistiques trompeuses

Un des arguments centraux des anti-Black Lives Matter repose sur des statistiques trompeuses, ici citées sur Twitter par un groupe d’étudiants pro-Trump, avec le hashtag #AllLivesMatter:

«Plus de blancs sont tués par la police que de noirs et d’hispaniques réunis. Donc c’est #AllLivesMatter. Pas #BlackLivesMatter.»

Le problème c’est que ces statistiques ne prennent pas en compte le fait qu’il y a proportionnellement beaucoup plus de blancs aux Etats-Unis que de noirs. Comme le résume le Washington Post, les blancs représentent 62% de la population américaine et 49% des personnes tuées par des policiers. Quant aux Afro-Américains, ils représentent 13% de la population mais 24% des victimes de tirs de la police: ils sont donc surreprésentés dans cette catégorie.  

Demander, comme le voulait le présentateur de Fox News, que les militants disent que «toutes les vies sont importantes», est une façon de nier la disproportion rendue évidente par ces chiffres. Les statistiques montrent aussi que les noirs sont plus susceptibles d’être contrôlés par la police que les blancs, et qu’ils reçoivent des peines plus lourdes pour des infractions similaires. Cette obsession du All Lives Matter est aussi une façon de nier l’histoire des Etats-Unis, où pendant l’esclavage et la ségrégation jusque dans les années 1960, les vies des noirs étaient clairement considérées comme moins importantes que celle des blancs.

Mais les statistiques et le poids de l’histoire ne convainquent pas tout le monde. Mike Huckabee, l’ancien gouverneur de l’Arkansas, a récemment expliqué que comme 94% des personnes tuées par la police sont des hommes, le mouvement devrait peut être s’appeler «les vies des hommes sont importantes» ou «Male lives matter», comme si le fait de mentionner l’aspect racial des violences policières était fondamentalement injuste. 

Quand la police tourne le dos au maire de New York

Cette volonté de contester l’expression Black Lives Matter a particulièrement émergé en décembre 2014, suite à l’assassinat de deux policiers à New York par un déséquilibré qui voulait venger les noirs tués par la police. Il y a alors eu des manifestations pro-police avec des pancartes All Lives Matter, mais aussi Blue Lives Matter, où le «bleu» représente l’uniforme des policiers. 

Le message de ce mouvement pro-police est que la contestation des violences policières a exacerbé les tensions et rendu les policiers plus vulnérables, mais aussi que les morts de policiers sont moins prises au sérieux par les médias et le gouvernement que les morts des hommes noirs. Le moindre signe de sympathie à l’égard des militants de Black Lives Matter est vu comme une trahison: pendant les obsèques des policiers tués à New York, plusieurs agents des forces de l’ordre avaient tourné le dos au maire Bill de Blasio, considéré comme trop proche des militants de Black Lives Matter.

Le mouvement Blue Lives Matter fait aussi du lobbying afin de faire passer des lois pour que les policiers et les pompiers soient protégés par le statut des crimes de haine. Cette protection s’applique normalement aux personnes visées en fonction de leur origine ethnique, religion, nationalité ou orientation sexuelle, et l’idée est de faire des policiers une «minorité» à part entière. La Lousiane est le premier Etat à avoir fait passer une loi de ce genre –dite loi Blue Lives Matter– et dans la mesure où les agressions de forces de l’ordre étaient déjà assorties de peines plus lourdes, la loi a une portée avant tout symbolique: une façon de répondre à Black Lives Matter en disant que les policiers aussi sont une minorité à protéger, tout comme les Afro-Américains.

Concurrence victimaire

Tous ces slogans imitant Black Lives Matter sont le symptôme d’une concurrence victimaire qui empoisonne le débat. Les Blue Lives Matter disent que ce sont les policiers qui sont les vraies victimes oubliées, pas forcément les noirs. Et d’autres disent que personne ne se soucie des blancs qui meurent tués par les policiers. En juin dernier, les proches de Dylan Noble, un blanc de 19 ans tué en Californie par des policiers qui croyaient qu’il était armé, ont protesté contre sa mort avec une pancarte «White Lives Matter». Accusés de racisme, ils ont expliqué qu’ils n’avaient utilisé cette formule que pour attirer l’attention des médias sur son cas.

Le fait que des militants de la communauté noire s’organisent pour protester contre les violences policières ne veut pas dire qu’ils sont insensibles à tous les autres décès, mais à force de répétition, la rhétorique conservatrice gagne du terrain et les militants sont obligés de spécifier que leur slogan signifie que «les vies des noirs comptent aussi», non pas que «seules les vies des noirs comptent». 

En 2015, un utilisateur de Twitter avait posté cette comparaison éclairante:

«Black Lives Matter ne veut pas dire que les autres vies ne sont pas importantes. De même que les gens qui disent qu’il faut sauver la forêt amazonienne ne veulent pas dire qu’il faut bousiller toutes les autres types de forêts.»

Claire Levenson
Claire Levenson (141 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte