Science & santé

Ce qui détermine la vie ce n'est pas la matière, mais l’information

Gilles Bridier, mis à jour le 30.07.2016 à 20 h 22

L’information est plus déterminante que le support qui la transmet, et cela depuis le code génétique. Trois chercheurs proposent une nouvelle vision du fil de la vie, fondée sur un message immatériel.

Et si l’information était la face immatérielle du vivant? | Jean-Pierre Dalbéra via Flickr CC License by

Et si l’information était la face immatérielle du vivant? | Jean-Pierre Dalbéra via Flickr CC License by

A priori, s’engager dans la lecture d’un livre écrit par trois chercheurs dans lequel on apprend comment l’ADN et l’ARN messager peuvent bouleverser la sexualité du thym hermaphrodite lorsque les mitochondries s’en mêlent, peut sembler passablement rébarbatif.  Lorsque ces mêmes chercheurs s’interrogent sur les raisons pour lesquelles on retrouve des informations génétiques issues de l’homme de Neandertal dans les génomes de populations actuelles alors que cette espèce a disparu depuis une trentaine de millénaires, la curiosité est alors piquée au vif.

Et lorsque les auteurs illustrent leurs analyses en remarquant que «Twitter offre une illustration parfaite du mode d’échange d’information de notre espèce», on comprend que leur propos concerne très directement le lecteur lui-même, dans sa vie quotidienne et sa relation à son environnement, avec ses semblables dans les messages qu’il échange, avec sa descendance dans la façon dont les caractères héréditaires sont transmis…

Dans leur ouvrage collectif Le Fil de la vie (publié chez Odile Jacob), Jean-Louis Dessalles, Cédric Gaucherel et Pierre-Henri Gouyon reprennent une phrase du généticien François Jacob, prix Nobel de médecine, dans son livre La logique du vivant: «Aujourd’hui, le monde est messages, codes, information.» C’est le sens de leur démarche qui consiste à démontrer que «l’information constitue la substance du fil de la vie», lui-même immatériel. De sorte que l’information devient elle-même la face immatérielle du vivant, avec «son existence propre qui dépasse son inscription matérielle». Elle est «ce qui traverse le temps bien plus que les entités matérielles qui la portent». Autrement dit, ce qui détermine la vie ne serait pas la matière, mais l’information… qui se transmet hors de tout contrôle, comme dans le cas de l’hérédité.

Aussi, selon Pierre-Henri Gouyon à l’émission «Science Publique» de France Culture, «le gène doit être considéré comme une entité informationnelle et pas comme une entité matérielle». Certes, les informations génétiques sont écrites sur l’ADN. Mais cet ADN est aussi amorphe que du papier. L’entité matérielle elle-même ne se reproduit pas. Il en est ainsi pour l’homme, considère Pierre-Henri Gouyon, qui aime se référer aux travaux de Darwin. «L’individu ne se reproduit pas; ce qui se reproduit, ce sont les informations contenues dans ses gènes.» Et pour mieux faire comprendre, il use d’une extrapolation empruntée à la pâtisserie: la tarte aux pommes ne produit pas de pommes, et pourtant on mange toujours des tartes aux pommes grâce à la transmission de la recette.

L’individu ne se reproduit pas; ce qui se reproduit, ce sont les informations contenues dans ses gènes

Pierre-Henri Gouyon

Plus globalement, cette approche offre une explication à la propension des écosystèmes à se perpétuer, au-delà des organismes qui les composent. «Car les organismes meurent; ils n’évoluent pas. Ce qui évolue, c’est l’information. La véritable lutte pour la survie n’est pas celle des êtres, car les êtres ne survivent pas. Elle concerne les messages informationnels dont les entités vivantes ne sont que les hôtes momentanées.»

Fil de la vie

L’approche peut être dérangeante, voire déroutante. Même si le propos frise parfois l’ésotérisme, il ne s’agit pas là d’une simple gymnastique intellectuelle de chercheurs s’adressant aux seuls initiés. C’est une véritable vision de la vie, ou plutôt du fil de la vie, qui est proposée. Les auteurs le revendiquent:

«Il s’agit de franchir le même pas pour les sciences du vivant que celui qu’Isaac Newton franchit en parlant de forces agissant à distance, indépendamment de tout contact physique. Si nous acceptons le fait que les orbites planétaires puissent dépendre d’une influence immatérielle, la gravitation, sommes-nous prêts à dire que la vie dépend d’un substrat immatériel, l’information?»

Si on y réfléchit bien, cette théorie n’est pas si facile à concevoir lorsqu’on exclut toute approche mystique.

Ces scientifiques constatent que, dans le cas de l’information génétique et de sa transmission, «quelque chose» passe de l’ADN vers l’ARN messager puis vers la protéine. Pourtant, dans l’opération, «aucun atome, aucun électron n’a été transféré. Ce quelque chose est de nature informationnelle. L’information a ainsi changé de support. Elle constitue un lien logique plutôt qu’une connexion matérielle».

Ce lien au niveau du génome, on peut aussi le retrouver à une tout autre échelle: dans les relations sociales conditionnées par la capacité des individus à produire de l’information intéressante. Pour les auteurs, cet engouement pour l’information peut être considéré comme caractérisant notre espèce. Voilà qui élargit considérablement le champ d’investigation, dans des sociétés modernes précisément dites de l’information et de la communication.

À une époque où la science et les technologies permettent de transférer des données informatiques sur de l’ADN puis de réintroduire ces données dans un ordinateur à partir de l’ADN, l’information semble bel et bien acquérir une place particulière par rapport aux supports qui la véhiculent. À la fois comme vecteur d’hérédité et moteur de la perpétuation du corps social. Une forme d’autonomie qui permet aux trois chercheurs de la présenter comme le fil de la vie.

Reste qu’une information n’existe que si elle est lue. Ce qui ne simplifie pas l’appréhension du phénomène… et mériterait bien un nouvel éclairage.

Le Fil de la vie - La face immatérielle du vivant

Par Jean-Louis Dessalles (maître de conférences à l’université de Paris Saclay), Cédric Gaucherel (chargé de recherche à l’Institut national de la recherche agronomique) et Pierre-Henri Gouyon (professeur au Muséum National d’Histoire Naturelle, membre de l’Académie européenne des sciences, spécialiste de la biodiversité et l’évolution du vivant et membre du comité de veille de la Fondation Nicolas-Hulot)

240 pages, éd. Odile Jacob

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