Parents & enfants / Culture

Docteur La Peluche, la petite fille noire dont Disney ne veut plus

Temps de lecture : 6 min

Les fans du dessin animé Disney Junior se mobilisent sur les réseaux sociaux contre la menace d’annulation de cette série si importante pour les messages qu’elle véhicule.

Montage réalisé par Slate.fr à partir de captures d’écran de tweets avec le hashtag #RenewDocMcStuffins
Montage réalisé par Slate.fr à partir de captures d’écran de tweets avec le hashtag #RenewDocMcStuffins

Il n’y a pas que Le Trône de fer dans la vie. Cela vous a peut-être échappé, mais une autre série se trouve actuellement au cœur des préoccupations de certains fans. Ils sont plutôt petits, généralement âgés de moins de 8 ans, mais leurs parents les soutiennent. Et tous ensemble, ils font du bruit. Lorsque les cadres de la chaîne Disney Junior ont annoncé que la cinquième saison de Docteur La Peluche (Doc McStuffins en VO) ne verrait peut-être jamais le jour, le comédien W. Kamau Bell a été le premier à s’insurger:

Le même jour, Bell créait le hashtag #RenewDocMcStuffins, appelant les aficionados de la série animée à l’utiliser pour demander à ce que la saison 4, qui sera diffusée à partir du 30 juillet, ne soit pas la dernière. Dès le mois d’octobre 2015, dans un article intitulé «She’s the Boss» rédigé pour la LA Review of Books, il expliquait pourquoi, à son sens, Docteur La Peluche constitue l’une des meilleures séries télévisées. Rien de moins.

À ce stade, une courte présentation s’impose à l’égard de celles et ceux qui ne se seraient pas reproduits dernièrement. Dottie, l’héroïne de la série, est une petite fille noire d’environ 6 ans, qui rêve de devenir médecin comme sa mère. Grâce à un stéthoscope magique, elle peut notamment donner vie aux peluches et jouets qui l’entourent. À chaque épisode, l’un des compagnons de Dottie présente un problème de santé qui le préoccupe, et qu’elle va tenter de régler sous le nom de Docteur La Peluche. On navigue quelque part entre Dr House (sans les antidouleurs) et Calvin & Hobbes (personne d’autre que la petite fille ne pouvant interagir avec les personnages censés être inanimés). Avec toujours une jolie morale à la fin pour expliquer qu’il ne faut pas avoir peur de son ombre, qu’il faut boire de l’eau régulièrement ou qu’il ne faut pas oublier de se brosser les dents.

La série est agréable, bien faite et pas abrutissante pour deux sous, contrairement à d’autres programmes proposés par Disney Junior (La Maison de Mickey, malgré son enrobage pédagogique qui permet à des gamins de 3 ans de savoir ce qu’est un octogone, donne souvent envie de se crever les tympans). Si ses partisans sont aussi nombreux, c’est parce qu’elle parvient à dédramatiser la notion d’intervention médicale mais également parce qu’elle se distingue très positivement en matière de représentation des minorités.

Renverser les stéréotypes de genre

Le Guardian relayait le 6 juillet la jolie histoire de cette petite fille de 3 ans, dont l’oncle venait d’être grièvement blessé dans un accident de quad. En apportant à chacune de ses visites sa mallette du Docteur La Peluche (dont le merchandising fait un carton) pour le soigner, elle s’est mis elle-même dans une situation de confiance vis-à-vis du milieu hospitalier. Il faut dire que la série œuvre activement pour vanter la bienveillance du corps médical et pour rendre moins impressionnants les différents instruments utilisés par les médecins et infirmiers.

«Quand il a été blessé, elle a apporté à chacune de ses visites sa trousse de docteur pour le soigner. Ça a permis de dédramatiser la situation.»

Ma fille Mia (pas encore âgée de 3 ans) a été hospitalisée pendant cinq semaines à cause d’une pneumonie. Elle a été courageuse, entre autres grâce au soutien que lui procuraient les aventures de la gentille Dottie et la mallette de docteure que nous lui avons offerte

J’ai pu expérimenter l’apport de Docteur La Peluche dans d’autres conditions. Fin 2013, ma fille Mia (pas encore âgée de 3 ans) a dû être hospitalisée pendant environ cinq semaines à cause d’une pneumonie. En toute objectivité, elle a été l’enfant le plus courageux du monde. Et c’est entre autres grâce au soutien que lui procuraient les aventures de la gentille Dottie et la mallette de docteure que nous lui avons offerte lorsque nous avons compris que son hospitalisation n’allait pas être de courte durée. Subitement, séances de kinésithérapie et poses d’une énième perfusion devenaient un peu moins pénibles pour elle. «Les docteurs sont gentils»: c’était sa phrase leitmotiv, une sorte de méthode Coué réinventée grâce à l’aide du Docteur La Peluche.

Aujourd’hui, Mia veut être médecin. Ou astronaute. Ou peut-être chanteuse. En tout cas, elle n’a pas uniquement envie de devenir princesse, ce qui est hélas souvent le cas lorsqu’on est un parent indigne qui laisse sa progéniture regarder (entre autres) des Disney. Chris Nee, la créatrice de la série, n’y est clairement pas pour rien, avec sa façon de renverser les stéréotypes de genre.

Visiblement très impliquée par son métier de médecin, la mère de Dottie semble faire au mieux pour concilier vie professionnelle et vie personnelle; quand au père, il n’est pas explicitement défini comme un homme au foyer, mais il est en tout cas celui qui prépare le dîner chaque soir et s’occupe des enfants lorsqu’ils ne sont pas à l’école. Tout cela étant décrit comme la chose la plus normale du monde. C’est aussi simple que ça: sortir du schématisme qui permet à certains «experts» d’affirmer en 2016 que les petites filles ont naturellement envie d’avoir des enfants puisque leurs propres mères constituent leur référence principale.

Femmes noires médecins

En matière de représentation, Docteur La Peluche ne s’arrête évidemment pas là. Car Dottie n’est pas qu’une petite fille: c’est une petite fille noire, fille d’une docteure noire. Cela devrait être un détail, mais c’est une incroyable exception dans le paysage télévisuel occidental. Les héroïnes noires sont rares mais, lorsqu’elles exercent (ou ambitionnent d’exercer) un métier avant tout réservé aux hommes blancs, c’est une petite révolution qui s’opère. W. Kamau Bell le résume bien dans son article de la LA Review of Books:

«Les jeunes enfants n’auront pas besoin d’attendre jusqu’à la saison 19 de Grey’s Anatomy pour voir une docteure noire à la télévision. Cela veut aussi dire que, pour mes filles, le fait qu’une femme noire soit médecin n’a rien d’exceptionnel, comme ça devrait l’être.»

Bell ajoute que la série propose également des intermèdes en prises de vue réelles dans lesquelles on peut observer des femmes noires exercer leur profession de médecin afin de faire comprendre aux enfants que cela n’existe pas que dans les dessins animés. Je n’ai pas le souvenir d’avoir vu ces intermèdes à la télévision française (que ce soit sur Disney Junior ou sur M6, où la série est actuellement diffusée chaque matin), et c’est bien dommage.

En guise d’adoubement ultime, Dottie a récemment été honorée par une Michelle Obama animée. Dans l’épisode 11 de la saison 3, «Docteur la Peluche à la Maison Blanche», elle était reçue par la Première Dame des États-Unis afin d’être distinguée aux côtés d’autres enfants prometteurs, et nommée «docteur officiel des jouets».

«J'ai gardé le secret pendant un an. Suis tellement fière d’avoir @FLOTUS [pour First Lady of the United States, soit la Première dame des États-Unis] dans Doc McStuffins»

L’argument était trop beau pour W. Kamau Bell, qui a tenté de s’adresser directement à la First Lady, qui s’était appuyée sur cet épisode spécial diffusé en octobre pour lancer une campagne nommée Let’s Move!, dédiée à la santé des plus jeunes.

«@FLOTUS: @DisneyJunior n’a pas renouvelé Doc McStuffins. Vous ne pourriez pas signer un décret présidentiel?»

Disney Junior continue à réserver sa réponse, remerciant poliment les fans pour le soutien adressé à la série de Chris Nee, tout en faisant encore patienter l’équipe de Docteur La Peluche ainsi que tous les enfants qui, un peu partout dans le monde, espèrent que cette petite fille au stéthoscope, si inspirante, ait encore de beaux jours devant elle.

Newsletters

La France pourrait rendre le congé paternité obligatoire, mais elle ne le veut pas

La France pourrait rendre le congé paternité obligatoire, mais elle ne le veut pas

Malgré les recommandations de l'administration, le gouvernement ne semble pas disposé à aligner le congé paternité sur la durée du congé maternité post-natal et à l'imposer à tous les pères.

J'aime plus ma belle-mère que ma propre mère et ça me pose un problème

J'aime plus ma belle-mère que ma propre mère et ça me pose un problème

«Avec ma mère, ça a toujours été très conflictuel. Étant aujourd'hui une mère, je ne souhaite pas éduquer ma fille comme ça. Mon conjoint a été éduqué d'une toute autre façon par ses parents, une façon très bienveillante. J'ai rencontré sa mère, j...

Connaître ses droits dans un monde injuste, est-ce vraiment éducatif?

Connaître ses droits dans un monde injuste, est-ce vraiment éducatif?

La Convention internationale des droits de l'enfant a 30 ans et la France peine à remplir ses objectifs.

Newsletters