Science & santé

Pourquoi les grands requins blancs font-ils la fête tous les ans au milieu du Pacifique?

Rachel Becker, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 21.07.2016 à 14 h 44

Une nouvelle balise vidéo pourrait contribuer à résoudre ce mystère.

Un grand requin blanc | NOAA's National Ocean Service via Flickr CC License by

Un grand requin blanc | NOAA's National Ocean Service via Flickr CC License by

Tous les étés, les populations de grands requins blancs (Carcharodon carcharias) qui rôdent et se nourrissent au large des côtes californiennes et mexicaines disparaissent au fond de l'océan –et nagent entre 30 et 40 jours pour rejoindre un endroit situé à peu près à mi-chemin entre le Mexique et Hawaï.

Il n'y a pas grand chose à faire dans ce coin de l'océan. Les fonds oscillent entre 3.000 et 5.000 mètres de profondeur et niveau graille, c'est morne plaine. Reste que ces énormes requins –qui peuvent frôlent les sept mètres de longueur– s'y calent entre avril et juillet, agglutinés sur une zone plus petite que le Panama. Quand les mâles arrivent, ils se mettent à plonger en piqué par paliers de 200 mètres, plusieurs fois de suite et jusqu'à 150 fois par jour.

Pourquoi? Tout le monde y va de sa petite hypothèse. Salvador Jorgensen, scientifique affilié à l'Aquarium de la baie de Monterey, a été l'un des premiers chercheurs à identifier cette mystérieuse région en 2009. Il la surnomme le «café des requins blancs», car il soupçonne une raison alimentaire à ce périple. Ou peut-être que les gros poissons vont y chercher l'âme sœur.

«Pour moi, c'est une sorte de Burning Man des requins, déclare Jorgensen. Tous les ans, vous avez tous ces requins blancs qui partent pour le café des requins blancs, au beau milieu du désert océanique –et nous ne savons pas vraiment ce qu'ils y trafiquent.»

Le leurre du faux phoque

Pour éclaircir cette zone d'ombre, Jorgensen s'est associé à Thom Maughan, ingénieur affilié à l’Institut de recherche de l'Aquarium de la baie de Monterey (MBARI). Ensemble, ils ont conçu une balise vidéo capable d'enregistrer des images sous très peu de lumière, de consigner la profondeur et la vitesse d’accélération, de localiser le requin et de surveiller les battements de sa nageoire comme un FitBit le ferait avec vos pas –le tout en étant immergée sous des tonnes d'eau de mer corrosive et à des profondeurs pouvant dépasser les 1.000 mètres.

La première fois qu'un requin est sorti de l'eau, ça m'a effrayé et j'ai pris plein de photos du ciel

Le prototype de Maughan se compose d'une caméra servant normalement à filmer les rallyes automobiles et de balises satellite utilisées dans la surveillance des animaux sauvages, le tout bidouillé intelligemment, notamment avec l'ajout de LEDs à UV-B pour protéger la lentille et le mécanisme de l'attaque des microbes. La batterie est assez puissante pour enregistrer environ 10 heures de vidéo et les scientifiques planchent sur un algorithme capable d'allumer la caméra lorsque les capteurs de mouvement détectent l'étrange plongée du requin, signifiant qu'il est arrivé au café (ce qui permettrait un usage plus économe de la batterie).

La balise en elle-même s'accroche sur la nageoire dorsale du requin, «trépied de la nature» comme le surnomme Maughan. La manœuvre n'a rien d'évident.

«Nous leurrons les requins avec un faux phoque, fabriqué avec des bouts de paillassons, que nous accrochons derrière le bateau, précise Jorgensen. Assez vite, nous arrivons à attirer l'attention du requin qui va venir et inspecter l'appât, et c'est là que nous intervenons –un peu comme pour la pêche à la mouche.»

Sauf que la prise est largement plus grosse qu'une truite. Quand le requin s'approche du bateau, la balise est installée sur sa nageoire dorsale grâce à une perche-applicateur de 3,5 m de long. «C'est très excitant, déclare Jorgensen, mais c'est aussi très difficile, ça vous stimule l'adrénaline.»

«C'est vraiment une bête énorme»

La première fois que Maughan est sorti en mer pour baliser les requins, il devait photographier leur nageoire dorsale, ce qui aide les scientifiques à identifier individuellement les poissons. «Je n'étais pas préparé, avoue-t-il, c'est vraiment une bête énorme. La première fois qu'un requin est sorti de l'eau, ça m'a effrayé et j'ai pris plein de photos du ciel.» Avec, dans le lot, quelques bons clichés de la nageoire.

La récupération des caméras devrait être plus simple. Lorsque que les requins reviendront près des côtes californiennes à la fin de l'été, la balise est conçue pour se détacher d'elle-même et venir flotter à la surface. Munie d'un transmetteur satellite alimenté par batteries solaires, elle indiquera son emplacement aux chercheurs qui n'auront plus qu'à venir la repêcher et analyser les données qu'elle contient.

Plus vous les étudiez, plus vous réalisez que leurs déplacements sont très spéciaux

À l'heure actuelle, Maughan teste sa caméra sur des robots nageurs en laboratoire et en conditions réelles, dans la baie de Monterey. À l'automne, les scientifiques projettent d'effectuer des tests de courte durée sur des requins, de retour de leur pèlerinage annuel. Et à l'automne 2017, ils espèrent disposer une vingtaine de balises sur des requins et voir ce qui se passe réellement dans leur mystérieuse kermesse au milieu du Pacifique.

«On s'est construit un récit faisant du requin blanc une sorte de vagabond stupide, précise Jorgensen. Mais plus vous les étudiez, plus vous réalisez que leurs déplacements sont très spéciaux. [...] Et le café des requins blancs est peut-être l'un de leurs déplacements les plus intrigants et les plus mystérieux – qu'est-ce qu'ils vont bien faire là-bas?»

Les travaux de Jorgensen et de son équipe ont fait l'objet d'un documentaire intitulé Blue Serengeti.

Rachel Becker
Rachel Becker (2 articles)
Journaliste scientifique
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