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Comment l'Euro a fait de moi une mère indigne

Louise Tourret, mis à jour le 12.07.2016 à 12 h 37

Les questions posées par le foot m'ont montré que je cédais trop souvent à ce qui faisait plaisir à mes enfants. Et que je ne savais pas encore répondre à un certain nombre de problématiques philosophiques sur la violence, la victoire et la guerre.

AFP PHOTO / VALERY HACHE

AFP PHOTO / VALERY HACHE

Dimanche soir après la défaite de la France –qui m’a quand même fait de la peine –j’ai dû consoler mon petit garçon. Sept ans et des grosses larmes. Une immense déception à laquelle nous avons répondu par des phrases de réconfort classiques: c’était bien d’être en final, le plus important c’est de participer, on a une super équipe pour le Mondial dans deux ans...

Inconsolable dans son mini maillot numéro 7:

«On aurait dû perdre contre les Allemands… Non, on aurait pas dû participer!»

 

Inconsolable et fâché, ce que je n’avais pas anticipé. Et mon mini supporter tout mignon s’est pris à dire un certain nombre de trucs vraiment pourris après la (notre –sa!) défaite:

«Si je fais du foot l’année prochaine, je jouerai jamais avec des Portugais!»

Hum.

Et (je vous jure que c'est vrai):

«J'espère que les Parisiens vont se battre avec les Portugais et que là ils vont gagner les bagarres.»

Sept ans et donc prêt à trouver que les hooligans, c’est cool. J’avais passé une partie du match à regarder les images des émeutes près de la Tour Eiffel, effondrée… et voilà que le désir de vengeance touchait la chair de ma chair. Quelle mauvaise éducation nous lui avions donnée.

Et puis je me suis dit que le foot allait me donner du boulot. Pas simplement pour expliquer le sens du fair play… et ça c’est la partie cool de l’éducation: apprendre à savoir perdre, apprendre que les défaites sont instructives, qu’il n’y a pas de logique dans les compétitions et que c’est chouette. Apprendre aussi que s’enthousiasmer et aimer c’est prendre le risque d’être déçu mais que rien ne remplace l’engouement et la ferveur collective quand ils sont tournés vers la joie. Le sport sert à cela et en ce sens il remplit un rôle unique dans notre société. J’ajoute aussi que, d’un point de vue purement pédagogique et donc essentiel, le sport montre aux enfants que c’est en s’entrainant qu’on progresse, comme à l’école ou en musique (oui, oui) en cela les vertus du football sont évidentes même si, comme moi, on n'est pas spécialement férue de ce sport.

Le foot, la guerre

Mais concernant plus spécifiquement l’Euro, je vois bien aussi quel boulot je suis obligée de fournir pour me mettre entre tout ce qui contredit mes convictions et la compétition.

Dire que le foot est une métaphore de la guerre qui permet aux nations de s’affronter de manière pacifique n’a pas calmé vraiment les esprits… même si pour comprendre le succès populaire des grandes compétitions sportives il n’est pas inutile d’écouter Orwell («le sport c’est la guerre, les fusils en moins» et de réinterroger les vieilles analogies établies depuis longtemps entre les deux domaines:

«Les sports ont fait fleurir toutes les qualités qui servent à la guerre: insouciance, belle-humeur, accoutumance à l’imprévu, notion exacte de l’effort à faire sans dépenser des forces inutiles.»

Voici ce qu’écrivait Pierre de Coubertin dans ses Essais de psychologie sportive publiés en 1913 et cités dans la très instructive introduction de Sport et guerre ( XIXe et XXe siècles): un nouvel objet d'histoire?.

Alors le foot (ou le sport en général) flatte-il ou canalise-t-il l’agressivité? En hyper valorisant la victoire (jusqu’à ce qu’on perde!) que produit-on chez les enfants?

La pub

Et puis merde, on a le droit de le dire… L’Euro est une énormissime opération commerciale: «Coca Cola, Continental, Hyundai, Kya, Mac Donald’s, Turkish airlines», c’est la petite comptine que mes gamins ont apprise par cœur très vite «c’est quoi Turkish airlines maman?»… Les pubs, la musique de David Guetta, une esthétique bof… expliquer aussi qu’on ne peut pas aller voir de match car les places sont trop chères. J’ai hésité à expliquer que l’Uefa bénéficiait d’avantages fiscaux que je réprouve mais j’ai laissé tombé de même que j’ai pensé qu’il était trop tôt pour parler des salaires des joueurs (indécents) et du dopage dans le sport (et de mon indignation paraît-il exagérée).

Je me suis demandé si d’une manière plus générale je n’étais pas hypnotisée par le désir de faire plaisir à mes gamins (qui au moment où j’écris ces lignes lisent derrière mon épaule): avec des Happy meals, Chérie FM dans la voiture, Gulli le dimanche matin, les clips de Maitre Gims, les jouets demandés à Noël… Des trucs que je ne pensais pas du tout faire un jour. La société de consommation carbure aussi à l’amour et l’amour rend aveugle, c’est bien connu.

A ce stade le petit veut encore faire du foot à la rentrée… nous prévoyons des vacances au Portugal, et beaucoup de discussions sur le sens des défaites et des victoires et de raconter de vieilles histoires de foot (ah 82!) De mon coté je me suis promis d’essayer de réfléchir davantage à cette problématique: éduquer mes enfants davantage en cohérence avec mes valeurs et ne pas se laisser emporter par tout ce qui leur semble plaisir. La défaite a donc bien été éducative, y compris pour le parent que je suis.

Louise Tourret
Louise Tourret (167 articles)
Journaliste
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