France / Monde

La folie référendaire

Temps de lecture : 3 min

La consultation sur le Brexit au Royaume-Uni a ouvert une véritable frénésie en la matière, en France par exemple, alors que le référendum instille l'idée que les élus sont illégitimes et que la recherche du compromis n’est pas une priorité.

John MACDOUGALL / AFP.
John MACDOUGALL / AFP.

«Jupiter rend fou ceux qu’ils veut perdre», dit l’adage. Les politiques voudraient-ils en faire la démonstration? Jamais il n’a été autant question de référendum, partout et sur n’importe quoi. Et ce au moment même où le Brexit est un tel séisme, aux conséquences incalculables. Ses hérauts d’hier –Boris Johnson, Nigel Farage– démissionnent plutôt que d’avoir à le mettre en œuvre, et les candidats à la succession de David Cameron évitent de dire quand et comment ils vont procéder.

Pas de quoi décourager nos responsables. Quarante-huit heures à peine après le vote britannique, Emmanuel Macron appelait à un nouveau projet européen soumis, à terme, à référendum. Nicolas Sarkozy est plus expéditif: il se prononce pour un nouveau traité dès la fin de l'année avec possibilité de le soumettre au suffrage universel. Bruno Le Maire veut également redonner la parole au peuple souverain sur la question européenne. Et ne parlons pas de Marine Le Pen, qui prône bruyamment un «Frexit», imitée par la plupart des mouvements dits «populistes» –en fait nationalistes et xénophobes– d’Europe.

Et quand ce ne sont pas les institutions européennes qui sont en jeu, ce sont les migrants avec Viktor Orban en Hongrie, ou la fin du bicamérisme en Italie, où le scrutin de cet automne risque d’emporter le gouvernement Renzi et la réforme dont le pays a besoin.

Expériences malheureuses

Les expériences malheureuses n’ont servi à rien. Le rejet en France du traité constitutionnel en 2004 comme le vote du Brexit ont pourtant souligné à gros traits les failles de cet «appel au peuple». Bien souvent, les citoyens répondent moins à la question posée qu’à ceux qui la posent: c’est l’occasion de sanctionner ou d’exprimer leur mécontentement à l’égard de leurs gouvernants. Certains s’en mordent les doigts après, comme l’ont exprimé dans des reportages des électeurs britanniques, mais c’est trop tard.

Les campagnes électorales sont l’occasion de désinformations massives, où les arguments rationnels pèsent peu face aux bobards: l’Europe responsable des flux migratoires outre-Manche (alors que la Grande-Bretagne n’est pas dans Schengen), le traité européen qui, en France, aurait permis de remettre en cause le droit à l’avortement… Enfin, le référendum, en organisant une opposition binaire et profonde sur des questions complexes, fracture profondément la société et menace sa cohésion. On le voit au Royaume-Uni, entre les grandes villes et le reste du pays, et entre l’Angleterre et l’Ecosse ou l’Irlande.

Il faut que le désarroi des politiques et l’emprise du populisme contre les pseudos élites soient forts pour que les gouvernants y cèdent aussi facilement. Il y a là de la démagogie et une forme de démission. Les responsables ne sont pas là pour suivre l’opinion mais pour la guider, comme l’a justement rappelé Alain Juppé. Et la démocratie n’est pas la dictature de la majorité, mais le respect des minorités dans un jeu complexe d’équilibre des pouvoirs.

Les pseudo démocraties directes ont souvent débouché sur des régimes autoritaires ou dictatoriaux. Et c’est parce que la démocratie directe est impossible à organiser –la Suisse est un cas à part— que l’on a inventé la démocratie représentative, avec des parlements. Les plus anciennes et plus abouties de ces démocraties, comme les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne (jusqu’à David Cameron!) ont toujours évité les référendums ou les plébiscites auxquels ont recouru bien des dictatures. Il ne fait guère de doute que des consultations populaires auraient conforté en 1940 les pouvoirs du maréchal Pétain, empêché la réconciliation franco-allemande de l’après guerre et maintenu la peine de mort en 1981.

Une pratique à réserver aux cas exceptionnels

Surtout, derrière la pratique référendaire, il y a l’idée que les élus sont illégitimes et que la recherche du compromis n’est pas une priorité, ce compromis que la société française a du mal à mettre en œuvre. La consultation de Notre-Dame-des-Landes est éclairante: les opposants à l’aéroport ont immédiatement contesté les résultats. En Allemagne, le vote en faveur de la gare souterraine de Stuttgart a été accepté par ses détracteurs, à commencer par le président écologiste de la région, qui avait fait campagne contre.

Le référendum peut se justifier de façon exceptionnelle, sur des questions locales ou pour la ratification d’une constitution. Mais il doit alors présenter des garde-fous: le vote dans le même sens du Parlement, une majorité qualifiée de 60% par exemple –en Grande-Bretagne, compte tenu d’une participation de 70%, seuls 36% des électeurs ont décidé la sortie de l’Europe– ou encore la possibilité de revoter. Dans tous les autres cas, le référendum est à proscrire.

Gérard Leclerc Journaliste politique à Radio classique. Ancien chef du service politique de France 2 et France 3 et ancien président de LCP

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