Sports / Culture

Soutenir le Portugal plutôt que la France, un bonheur sans complexe

Temps de lecture : 5 min

Le Portugal, la France, mes deux cultures, mes deux nationalités. En matière de football, le duel a toujours été épique et souvent défavorable à la première. Jusqu’à ce 10 juillet 2016.

Des supporters portugais près de l'Arc de Triomphe, le 10 juillet 2016. Thomas Samson / AFP.
Des supporters portugais près de l'Arc de Triomphe, le 10 juillet 2016. Thomas Samson / AFP.


Pour commencer, mettons les choses au clair. Non, je ne suis pas de ceux qui détestent l’équipe de France. À vrai dire, je ne ressens rien pour elle. Mon rapport avec le football ne s’est jamais construit avec les Bleus. Je suis né en 1991 à Neuilly-sur-Seine de deux parents portugais. Ils ont émigré très jeunes, dans les années 1970, pour fuir ce qu'il restait de la dictature salazariste. Aujourd'hui, ma très nombreuse famille est partagée entre le Portugal et la France. C'est presque du 50-50. À la maison, on parle essentiellement français, sauf quand le ton monte. Mon grand-père maternel, qui vit avec nous depuis le décès de ma grand-mère peu avant ma naissance, parle lui essentiellement la langue de Camoes. Dans les réunions familiales, on parle un savant mélange de lusitanien et de français en fonction de la tranche d'âge.

Côté football, mes premiers véritables souvenirs sont France-Croatie et France-Brésil lors de la Coupe du monde 1998. Vécus dans un camping charentais totalement acquis à la cause des Tricolores, ils ont laissé une trace encore assez vive. Au moment du premier titre mondial de l’équipe de France, au terme de sa Coupe du monde, j’étais content mais sans plus. Le football avait encore une place minime dans mon existence et je voyais plus la victoire des Bleus comme une occasion de m’amuser jusqu’à une heure avancée de la soirée avec mes copains d’été plutôt que comme la naissance d’un sentiment fort pour une équipe de football.

Le virus du Sporting

C’est lors de la saison 1998/1999 que tout bascule. Les zigzags de Ronaldo (le Brésilien) lors du Mondial ont titillé mon envie de pratiquer ce sport. Je m’inscris à l’Entente Sannois Saint-Gratien, juste avec l’envie de taper dans le ballon, courir partout et jouer devant. Mon rapport désormais presque quotidien au football et les discussions avec mes très jeunes coéquipiers font que je commence à développer un besoin d’en connaître davantage sur cette discipline, plus loin que le simple aspect défouloir des entraînements et des matchs chez les plus petites catégories.

Mon grand-père peut veiller très tard sur les chaînes portugaises pour voir les matchs de son équipe qui, bientôt, ne me quittera plus: le Sporting Portugal. Je commence à visionner beaucoup de rencontres avec lui. Quand il est trop fatigué et que je suis obligé de me coucher tôt parce qu'il y a école le lendemain, nous allons jusqu’à nous ruer sur le télétexte pour connaître le résultat de la veille. L’Euro 2000 approche. Mon aïeul m’informe avant la compétition que le Portugal a une bonne équipe et qu’en plus, des joueurs du Sporting sont convoqués.

Les copains tentent bien de me faire changer de bord, de me faire profiter des victoires de la France. Mais rien n’y fait, je ne ressens rien pour cette équipe

Déjà le premier match des Portugais, le point de non-retour. Jusque-là, je ne connais absolument pas cette équipe. Pas un joueur hormis les Sportinguinstas, pas un maillot, rien. Pour la compétition, mon père a décidé d’enregistrer tous les matchs de la Selecçao. C'est nouveau, ça ne lui ressemble pas. Le premier adversaire est l’Angleterre. Même ma mère, pas très branchée football, est devant l’écran. Les coéquipiers des célèbres Luis Figo et Rui Costa débutent mal: 2-0 pour les Anglais en moins de vingt minutes. Pourtant, une folle remontée s’enclenche, jusqu’à la victoire 3-2, savourée à fond par toute la famille.

«Ça ne passera jamais»

À partir de là, la sélection portugaise prendra toute la place dans mon cœur de supporter, bien portée par l’émotion de tout l’entourage familial et les succès. L’élimination cet été là en demi-finale face à la France (sur un but en or de Zidane sur penalty à la 117e minute pour une main, contestée mais justifiée, d'Abel Xavier) symbolise les premiers pleurs liés au football et le début d’une longue série d’impuissance face aux Bleus. Défaite 4-0 en amical en 2001, sortie en demi-finale de la Coupe du monde 2006, revers en 2014 et 2015. Presque toujours le même scénario: des rencontres tendues et à la fin, c’est toujours la France qui gagne. Les copains tentent bien de me faire changer de bord, de me faire profiter des victoires de la France. Mais rien n’y fait, je ne ressens rien pour cette équipe. Tout simplement.

Cette victoire en finale de l’Euro, ce 10 juillet 2016, c’est en quelque sorte une plaie ouverte depuis plus de dix ans qui se referme. Un complexe qui s’est entretenu au point de se dire «On peut battre n’importe qui mais avec la France, ça ne passera jamais». Alors quand elle arrive dans l’un des matches les plus importants de l’histoire du football portugais, ça prend littéralement aux tripes. Boule au ventre, rythme cardiaque élevé, gorge qui s’assèche.

Ça ne paraît rien comme ça, mais il n’y a que le Sporting et la sélection portugaise qui peuvent procurer ces effets physiques chez moi. Alors oui, comme les nouveaux supporters des Espagnols pendant leur règne entre 2008 et 2012, je fais parfois l’objet de doutes, comme si j’étais une pièce rapportée à un ensemble qui gagne, comme si je n’avais aucune légitimité à garder le contact avec cette sélection.

Complexes et clichés

Des fils et filles d'immigrés dans cette situation, il y en a des milliers en France. Quand il s'agit de supporter le Portugal à l'Euro 2016, fort de l'importante diaspora portugaise dans l'Hexagone, on retrouve des profils similaires au mien. Que ce soit contre l'Islande, la Croatie, la Pologne ou en finale contre la France, les virages portugais dans lesquels j'ai suivi les matchs, à Saint-Etienne, Lens, Marseille comme Saint-Denis, étaient parsemés de lusodescendants très fiers de l'équipe portugaise. Quasiment tous aussi étions irrités par les critiques qui pleuvaient sur la Selecçao, que nous jugions infondées. Sans parler de la fournée de clichés qui ne manque pas de refaire surface: ce vieux quatuor BTP-poil-concierge-mots se terminant par «ch» dont on se serait bien passé. J’ai pu le déguster à toutes les sauces depuis le début de la compétition et mon soutien indéfectible à la Selecçao.

Ce dimanche, nous étions prêts à dépenser des fortunes pour voir notre équipe trôner au sommet de l'Europe. Tous, dans le virage, nous avons frôlé l'infarctus quand l'idole Cristiano Ronaldo a quitté prématurément la finale sur une blessure au genou à la 25e minute. Encore et toujours ce mauvais sort contre les Français. Sauf que cette fois, la malédiction n'a pas tenu.

Aujourd’hui, je suis juste heureux d’avoir vécu une émotion qui manquait à mon vécu de fan de football et de supporter du Portugal. Je suis juste heureux d’avoir mis fin à un vieux complexe. Avec ma famille, mes amis portugais, cela s'est traduit par de longs appels ou de grandes scènes de joie sur les Champs-Élysées. Grand-père n'est plus là mais de l'endroit où il a pu voir le match, il a certainement chaviré de bonheur sur le but d'Eder.

Bruno Cravo Journaliste

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